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Pathé Distribution sort la quasi intégralité des œuvres de Jane Campion: Courts, longs métrages et œuvres télévisuelles. Deux petites exceptions faites d’un court métrage vidéo Mishaps of Seduction and Conquest, en 1984 et d’une œuvre télévisuelle Dancing Daze réalisé en 1886,) les deux réalisés à ses débuts. Et ce coffret supervisé par Jane Campion elle-même nous permet de les (re)découvrir un par un mais aussi de suivre l’évolution artistique de la réalisatrice : de suivre les développements variés de thématiques souvent communes : quelle place peut se faire une femme, quelles relations construire avec les hommes, comment se développer socialement, humainement, artistiquement ? La réalisatrice souhaitant, le plus souvent, illustrer ces thématiques, de façon positive, constructive, même dans la douleur, avec un grand réalisme des situations, des échanges humains, ainsi qu’avec une grande liberté, une grande ouverture d’esprit et beaucoup d’imagination

La sortie de la plupart des œuvres sur support HD Blu Ray permet plus que jamais de constater cette maîtrise éblouissante de couleurs propre à la cinéaste, qui nous rappelle son passage dans différentes écoles d’art. Les couleurs choisies, armories, tonalités, sont reliées viscéralement à chaque œuvre, associées métaphoriquement à un personnage, un climat, un thème.

Premier long métrage de Jane Campion, réalisé en 1986, pour la télévision Two Friends, frappe par sa chronologie inversée. Au sein de cette histoire d’amitié à cet âge charnière du bouleversement identitaire qu’est l’adolescence. L’une s’inscrit dans la norme et l’autre dans la marginalisation, ce qui créera un gouffre entre elles deux. Campion esquisse déjà ses obsessions : importance de la vocation, du développement artistique dans l’épanouissement et l’intégration sociale, mis en danger par préjugés et le dysfonctionnement familial. Sans schématisme, avec beaucoup d’empathie, la cinéaste nous laisse découvrir ses protagonistes dans une grande liberté de mouvement. La construction à rebours nous permettant de mesurer par maints détails d’apparence anodine les causes d’un échec.

Ecrit avec Gerard Lee, son compagnon de l’époque (avec qui elle retravaillera pour le scénario de Top of The Lake, 20 ans plus tard, Sweetie (1989) permet à Jane Campion d’affiner sa vision d’héroïnes en quête de réalisation personnelle : challenge de la construction d’une vie de couple, pour l’héroïne,; aspiration à un développement professionnel artistique, pour Sweetie, qui, si elle n’a pas la phobie sociale de sa sœur ne parvient pas à s’intégrer.

Tout en distance satirique (un ton que l’on retrouvera 10 ans plus tard dans le prochain film « australien » de Jane Campion, Holy Smoke ) ; Sweetie est tout de même traverser par des moments de sérénité en particulier dans la beauté d’échanges quotidiens. La forme esthétique plus plastique que dans Two Friends  montre des similitudes avec un courant artistique photographique anglais à travers sa peinture sociale un peu sordide mais pleine de gaité et d’énergie.

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Réalisé en 1990 pour la télévision australienne avant de sortie en salle dans une version courte la même année, Un Ange À Ma Table (An Angel at My Table) adapte l’autobiographie de l’écrivain néo-zélandaise Janet Frame, (scénario écrit par Laura Jones, qui retrouvera Jane Campion pour travailler sur une seconde adaptation littéraire Portrait de Femme, d’après Henry James). Jane Campion y relève le défi de montrer comment se construit une écrivain et une écriture complétant ainsi sa galerie de portraits de femmes en but avec elles-mêmes et le monde extérieur. Le parcours de Janet Frame est particulièrement traumatique : elle effectuera un séjour en hôpital psychiatrique suite à une erreur de diagnostic, mais échappera à la lobotomie par la grâce d’un prix littéraire. Un ange à ma table, évoque in fine le passage d’une enfance en clair-obscur à un âge adulte d’une ombre immense vers une clarté retrouvée. Jane Campion y dépasse les contraintes autobiographiques en faisant entendre la subjectivité de l’auteure, donnant une grande importance à la fragilité émotionnelle à la création de souvenirs, au déploiement de l’imaginaire. Un ange à ma table adopte des tons chauds, roux et verts, pour décrire le cocon de l’enfance, notamment pour traduire le rapport de Frame à la nature, quand le contact avec la société humaine se fait plus gris et, urbain.

Premier film écrit intégralement par Campion, La Leçon De Piano (The Piano, 1993) est un projet qu’elle porte en elle depuis plusieurs années et dans lequel elle se libérera, selon ses propres termes, des contraintes réaliste de son œuvre précédente.  Loin de toute sensiblerie romanesque, La Leçon De Piano est, de fait, son œuvre la plus ouvertement romantique,  éclatant dans une collusion d’orages internes en prise avec la force des éléments. Tous se souviennent de son lyrisme exacerbé en particulier grâce à la partition de Michael Nyman. La leçon de piano marque également sa consécration à Cannes, puisque Campion y remportera la première palme d’or féminine et la seule à ce jour. Porté par l’ampleur des plans larges, les mouvements tournoyants pour aller au plus cru de la condition humaine, le film de Campion illustre la violence, l’âpreté des sentiments dans un milieu sauvage : appropriation et exploitation libérale des territoires, droit absolue d’un homme sur son épouse, installation d’un adultère proche de la prostitution mais à la sexualité libératrice glissant vers la découverte amoureuse. Ce qui semble, de prime abord trahir un déséquilibre entre le fond  – aride –  et la forme  – majestueuse – d’une œuvre reste la clef de son évident équilibre.

Après la consécration de La leçon de Piano, pour son adaptation de « Portrait De Femme » (The Portrait of a Lady, 1996), la cinéaste bénéficie d’un budget plus conséquent et d’un casting prestigieux. La star australo-américaine Nicole Kidman y donne, par exemple, la réplique à John Malkovitch.

Ce changement d’échelle sera source de difficultés particulières. Le making of, en tout cas, témoignage – le fait est rare – de conditions de réalisation particulièrement ardues : acteurs se plaignant d’avoir à rejouer de trop nombreuses fois les scènes, mouvements de caméra délicats, scènes de violence psychologique conjugale développant de réelles tensions, constat de Jane de ne pouvoir s’occuper que très peu de sa fille. Qualifié de froidement classique par certains critiques, le film n’aura malheureusement pas le succès public du précédent. Avec ses circonvolutions intimes et ses plongées introspectives, le roman d’Henry James était un défi en termes d’adaptation. Jane Campion, avec l’aide de Laura Jones à l’écriture du scénario s’en sort, pourtant, magistralement. Son film est particulièrement abouti : tendu comme au cordeau chaque parti pris y est cohérent, et ce dès la première séquence, située à l’époque contemporaine. Celle-ci représente une mise en relief très pertinente de la problématique sensuelle de l’héroïne, offrant un contrepoint décomplexé, une perspective. La mise en scène des pulsions de l’héroïne – à travers ses séquences imaginaires ou stylisée – est osée, hommage au surréalisme, même, pour certaines. A l’arrivée, Portrait de Femme reste une magnifique description du psychisme d’une femme courageuse « empêchée », comme par elle-même et une société pudibonde qui ne dissocie pas attirance physique et besoin matrimoniaux ou même amoureux ; s’y dessine le visage d’un combat pour la liberté et l’épanouissement

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De tous les films de Jane Campion, Holy Smoke (1999) demeure encore maintenant le plus audacieux, le plus étrange, le plus perturbant. Il faut dire que les rapports homme-femme y sont particulièrement conflictuels : une lutte de pouvoir à nue, qui va jusqu’à la fracture dangereuse des représentations de soi. Pour son retour à l’Australie comme toile de fond, Jane Campion met en image un scénario écrit avec sa sœur qui, aux dires de la réalisatrice partage une vision plus pessimiste de la nature humaine que celle de Jane Campion. Holy Smoke pousse la distance comique présente dans Sweetie, jusqu’au grotesque, dans sa peinture impitoyable de la famille dysfonctionnelle de l’héroïne, jouant à déplacer le curseur entre normal et anormal : c’est l’héroïne qu’on veut « normaliser » car elle a intégré une secte mais le père est adultère, la gentille mère régulièrement chahutée, le fils stupide mais « fiable » dans l’abus de pouvoir, et la belle-sœur un brin nymphomane. La manipulation mentale est au coeur de Holy Smoke qu’elle soit religieuse ou  rationaliste ; renvoyant le modèle jugé dangereux de l’héroïne, dos à dos avec le  matérialisme et un consumérisme familial sans horizon, Avec un grand respect de l’opinion de chacun, sans proposer de lecture moraliste à travers cette illustration d’un « déconditionnement » religieux Jane Campion n’en évoque pas moins le fossé étroit et les risques de glissement entre attirance exotique pour  la religion hindouiste et sectarisme. La lutte entre la « conditionnée » et le « déconditionneur » – fabuleux duo Harvey Keitel / Kate Winslet –  leur permet d’évoluer, chacun, vers plus d’harmonie et une meilleure connaissance d’eux-mêmes. Expérience perturbante pour un spectateur, Holy Smoke sera globalement mal accueilli à sa sortie. Il explore pourtant avec force, frontalité la psyché, où le cynisme s’entremêle à la foi en l’être humain.

« In The Cut« (2003) marque la première tentative d’immersion de Jane Campion dans l’univers du Polar, surfant quelque peu sur la vague du thriller sexuel. (Elle s’y frottera de nouveau 10 plus tard, quand elle concevra, co-écrira, co-réalisera et supervisera Top of The Lake). L’intrigue policière n’est pas franchement concluante ni crédible : la question de la duplicité de Mark Ruffalo policier / tueur ne sème pas le doute un seul instant, ce qui détend un peu le ressort du suspense de cette « attractivité sexuelle dangereuse » éprouvée par le professeur de lettres Meg Ryan. Nous ne sommes pas dans l’ambiguïté trouble de Basic Instinct. Si la tension anxiogène – qui devrait être causé par la menace d’un psychopathe meurtrier en série – n’est pas le fort du film, il est une tension dans lequel excelle In the Cut c’est bien la tension sexuelle et amoureuse installée entre les deux personnages principaux. Le trouble est total et le film y trouve une ambiance moite, voir poisseuse. Meg Ryan y opère sa transformation à merveille : introverti, aride, mordante envers les hommes et bien loin des mièvreries habituelles, elle campe un personnage de « guerrière » urbaine, comme le définit Jane Campion. Les seconds rôles ne sont pas en reste, avec le déjà génial Mark Ruffalo et la trop rare Jennifer Jason Leigh. Et reste ce magnifique travail de subjectivisation : gros plans des jolies choses, des mots – qui décidément s’entremêlent (régulièrement) à l’œuvre de Jane Campion -, des souvenirs de l’appartement de l’héroïne, scènes floutées, ouatées qui nous baladent avec bonheur à l’intérieur du cerveau de l’héroïne, entre malaise, mélancolie et plaisir. Décidément le malaise est surtout psychologique et le vrai combat semble mené contre le mal être.

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Bright Star (2009), sonne comme le film de l’apaisement. Les amours de John Keats, poète anglais romantique, du début du XIXème siècle, avec Fanny Brawne jeune anglaise, couturière et modiste avant l’heure fournissent matière à Campion pour son scénario écrit seule, en s’appuyant sur la biographie de Keats par Andrew Motion, lui-même poète.

Bright Star, épouse le thème de la poésie dans une forme elle même poétique. Il évoque la création artistique par l’illustration de la beauté de la poésie dans l’illumination du quotidien, – à l’instar de milles haïkus, cette forme de poésie japonaise proche de la poésie anglaise – dans son rapport à la beauté, par son traitement du quotidien, la quête de sérénité pour ceux qui n’ont pas d’avenir : Keats mourra à  26 ans de la tuberculose comme sa mère et son frère avant lui. Toute la beauté précieuse de Bright Star, simple et épuré, tient à cette recherche d’équilibre entre la mélancolie de l’éphémère et la joie au présent.

Avec son lot de suppléments, entretiens, makings of et autres documentaires, ce coffret est clairement l’une des sorties majeures de cette année.

A propos de Anne Dantec

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