"The Four Seasons Restaurant", m.e.s. Roméo Castellucci – Théâtre de la Ville

The Four Season Restaurant, la pièce féminine et sensible de Roméo Castellucci.
Parler d’une pièce de Roméo Castellucci tient du casse-tête chinois tant il est important de ne pas trop en dire afin de préserver la surprise de celui qui désirerait s’y confronter.

Troisième pièce du cycle « Le Voile Noir du Pasteur », dont le très controversé « Sul Concetto di Volto nel Figlio di Dio » était le deuxième volet, The Four Seasons Restaurant reprend à son compte l’anecdote relative au restaurant du même nom pour illustrer une réflexion sur la représentation et plus particulièrement l’absence de cette dernière.

 


Une des toiles de Rothko pour le Four Seasons
 
En 1958 le peintre américain Mark Rothko accepte de décorer le restaurant le Four Seasons de la toute nouvelle tour Seagram de New York. Quelques temps plus tard et pour une raison obscure, l’artiste décida en cours de route de ne plus honorer la commande : il rendit l’argent et fit dont des toiles réalisées pour l’occasion à la Tate Gallery.

À partir de cette anecdote, Romeo Castellucci construit une pièce sur le vide et la déconstruction.

Convoquant tout à la fois l’aspiration puissante des trous noirs, le poids de la représentation, la perte du langage et le complexe d’Empédocle tel que relaté par Bachelard, le metteur en scène italien propose comme il sait le faire, un voyage époustouflant et visuel dans un univers cathartique de fin du monde, l’acte de rébellion et la disparition de l’œuvre en filigrane.


(c) Anne-Christine Poujoulat

Reprenant la trame binaire de « Sur le Concept du Visage du Fils de Dieu », le spectacle se retrouve coupé en deux. La première partie de la pièce, de facture classique, utilise le verbe d’Hölderin dont elle reprend des extraits de « La Mort d’Empedocle ». Sur scène, dix comédiennes magnifiques évoluent dans une lenteur et une grâce très formelle et déclament à tout va jusqu’à ce que le spectateur s’aperçoive que leur langage leur est peu à peu volé par le truchement d’une bande enregistrée.

La seconde partie, plus visuelle, reprend une nouvelle fois ce qui fait la particularité du théâtre de Castellucci : une forme imagée, sonore âpre et sombre (le travail de Scott Gibbons est toujours remarquable) aussi sensible que puissante et qui confronte le public, scotché, à une vision eschatologique du monde à la fin de laquelle domine un visage féminin énigmatique qui emporte tout du haut de cette bienveillance que l’on devine (une nouvelle fois, la précédente proposition de Castellucci est évoquée).


(c) Christian Berthelot
Intellectualisé au possible et bourré de références autant que de moyens, le théâtre de Castellucci peut rebuter :
_ La scène coupée en deux et qui rappelle les tableaux de Rothko ;
_ Les murs nus qui évoquent ceux, délaissés, du Four Seasons Restaurant ;
_ Les langues coupées en résonnance de l’acte du peintre ;
_ L’attrait pour l’Etna et la symbolique de la purification par l’acte salvateur ;
_ La couronne associée à la main ;
_ Les trous noirs ;
_ Les plumes ;
_ Le drapeau brandit comme un acte de rébellion ;

_ L’image de l’accouchement…

Autant de pièces qui nécessiteront que le spectateur reviennent constamment à sa réflexion s’il veut finir le puzzle initié par le metteur en scène.

Au-delà de toute intellectualisation, reste une proposition plastique et sensible époustouflante qui peut être prise simplement pour ce qu’elle est : une sensation. Libre au spectateur ensuite d’adhérer ou pas, d’y être réceptif ou non, de préférer un axe à l’autre.
« Dans un tableau de Rothko, pour moi, en un certain sens, il n’y a rien à voir. L’image nous libère de la nécessité de voir. Ce qui compte, ce n’est pas l’image, ce n’est pas le spectateur, mais c’est une chose qui existe entre eux, c’est une troisième chose entre le spectateur et le tableau. C’est la rencontre, le contact, une expérience ; je peux donc affirmer que le tableau me regarde », Roméo Castellucci à propos de The Four Seasons Restaurant (propos recueillis par Christina Tilmann du Berliner Festspiele)
Si la première partie se révèle dans les faits quelque peu rébarbative, écrasée qu’elle est par l’aspect statique et le poids des mots d’Hölderin, la seconde, très esthétique, est d’une beauté sensible indéniable, beauté qui reste la marque de fabrique d’un metteur en scène plastique époustouflant.
A découvrir jusqu’au 27 avril au Théâtre de la Ville.

A propos de Alban Orsini

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