"Sul concetto di volto nel figlio di Dio", m.e.s. Romeo Castellucci – 104

L’espace, très épuré : le salon et la chambre d’un appartement moderne.
La scène qui se déroule, très intime : un vieil homme, pris d’une crise de dysenterie, se fait nettoyer par son fils.
Le fils, tout d’abord compatissant et mu par une tâche qui semble quotidienne, finit par s’agacer et perd patience face aux pleurs coupables et emmerdés du père. Ce dernier se répand inexorablement dans cette première partie de la pièce en longues coulées d’excréments que le fils s’échine à essuyer à maintes reprises, les excréments se mettant peu à peu à tout souiller, dégradant l’immaculé.
Cette scène est d’autant plus impressionnante qu’elle se déroule sous les yeux captivants d’un Christ immense représenté par le tableau d’Antonello da Messina, Salvator Mundi, tableau qui se met dans la seconde partie, à se mouvoir, se recouvrir de souillures, pour enfin se déchirer comme violemment lacéré par un feu intérieur.
Et : « You are (not) my sheperd » (« Tu (n’)es (pas) mon berger »), inscrit en surimpression sur ce visage dans un brouhaha assourdissant de fin du monde et la disparition de l’ensemble du décor.
Fin.
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Roméo Castellucci justifie sa proposition en évoquant la kénose, notion théologique selon laquelle Dieu se serait dépouillé, vidé de ses attributs divins pour atteindre, au travers de son fils, la dimension humaine. Ainsi donc, si à la fin de la pièce le visage du Christ suppure et se vide intérieurement, ce n’est que pour mieux évoquer l’atteinte de cette condition humaine, atteinte qui s’effectue par le sacrifice. Ce dernier n’est ici pas symbolisé par le sang comme il l’est généralement, mais, et de manière originale, par ce support bien plus humain et viscéral qu’est la merde (le terme est ici volontairement cru, car c’est bien de merde dont il s’agit).
Le théâtre de Castellucci, s’il dérange souvent, implique véritablement le spectateur par l’utilisation de tableaux visuels proches de la performance. Ainsi, les propositions du metteur en scène poursuivent longtemps, et questionnent indubitablement, à la façon dont le ferait un tableau abstrait. En ce sens, cette pièce-ci n’est pas très loin de son précédent spectacle, Purgatorio puisqu’elle reprend de la même façon, par l’allégorie, la relation père-fils (non plus dans l’inceste comme c’était le cas dans Purgatorio, mais dans le sacrifice).
Pourtant, au contraire de Purgatorio, Sur le Concept du Visage du Fils de Dieu laisse dubitatif, la justification de Roméo Castellucci ne convainquant pas. Opposer scatologie et eschatologie ne suffit pas ici à faire une œuvre pertinente et on finit par se perdre dans les différentes intentions et les émotions contradictoires ressenties. Bien sûr que la vision que ces deux hommes nous renvoient est violente puisqu’elle nous confronte à notre propre déchéance inéluctable, bien sûr que le sentiment de culpabilité du père et l’abnégation du fils sont touchants, mais la répétition de la même scène finit par être lassante et une certaine forme de cabotinage finit par poindre lorsque le vieillard s’asperge volontairement d’excréments au dénouement de la première partie. Ce cabotinage est rejoint par la grandiloquence finale, christique, volontairement équivoque et qui finit par brouiller le message. Ce visage du fils de Dieu est-il bien une métaphore du sacrifice exposé auparavant ? Pourquoi se lacère-t-il de la sorte ? Pourquoi cette énigme dans la dernière phrase (« You are (not) my sheperd) qui finit par dire tout et son contraire ? Quel est le sens de ce regard qui fixe aussi bien la scène que les spectateurs ? Sommes-nous, sous ce regard, jugés ? Toutes ces questions sans réponses finissent par être envahissantes et laissent le spectateur sur sa faim, perplexe. Et ?
Peut-être aussi que cette perplexité n’est imputable, en fin de compte, qu’à la polémique soulevée violemment par les groupuscules radicaux Lefebristes et consorts… sur la prétendue christinophobie de la pièce. En effet, cette polémique n’autorise en quelque sorte plus le spectateur à se laisser surprendre par le spectacle : comme s’il l’avait déjà vu, le spectateur arrive avec un questionnement déjà débattu en amont, ce qui finit par desservir la pièce. En témoignent les différentes discussions lancées çà et là dans la salle avant le début même du spectacle : « Alors c’est donc ce visage qui les dérange » ? « À ce qu’il parait, ça sent mauvais tout au long de la pièce : ils diffusent des odeurs… » ou bien encore : « Castellucci a retiré une scène : ce n’est pas la vraie version que nous allons voir », preuves que la pièce avait déjà été dans un sens appréhendée et jugée avant même d’avoir été vue.
Reste néanmoins un tableau dérangeant qui évoque le sacrifice d’un fils pour son père, qu’il soit divin ou non et une proposition scénique impressionnante servie par deux comédiens d’une dignité exemplaire (Gianni Plazzi et Sergio Scarlatella).
Programmé au Théâtre de la Ville du 20 au 30 octobre
A voir au 104 du 2 au 6 novembre

A propos de Alban Orsini

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