“Supersymmetry”, Ryoji Ikeda – Le Lieu Unique, Nantes (jusqu’au 21 septembre)

 

 

 

 

 

Ryoji Ikeda est une perle de la musique électronique, un révélateur d’inconnus soniques, un sculpteur multicartes qui s’illustre par une quête du son aux limites de l’audible. Il veut “(…) traverser la surface des sons, (…) visiter la matière (…) en profondeur.” (1) Scruter les inframinces, ces infimes instants lorsque “l’auditeur ne devient conscient qu’au moment de la disparition des fréquences sonores. “(2) Représentant du glitch – un des nombreux sous-genres que compte l’electronica – ses recherches se concentrent sur les propriétés physiques du son, la mise en valeur des infra et ultra sons – “dataplex” (2005), “test pattern” (2008) – des infra basses qu’il s’ingénie à rendre perceptibles tant sur albums que dans son art numérique (installations, projets multimedia, performances live). Le son, la lumière, l’image et l’espace constituent les arcanes indivisibles de ses travaux, suivant des champs d‘études déjà initiés. (cf : Matthieu Cordier, “Rhizome sonore”). Un art plurimédia au carrefour des sciences et des arts qu’il façonne à partir de la technologie numérique et du langage informatique. En montrant, par exemple, le data – la série “datamatics” (2006, courant), “matrix” (2000) -, des données scientifiques – particules, molécules, relevés topographiques ou coordonnées astronomiques – leur mise en correspondance sonore et visuelle. Ikeda s’applique à mettre à jour un monde d’informations par nature invisible. Une approche qu’il partage avec le label raster-noton qui développe, comme lui et à cet effet, ses propres logiciels. Une approche en pleine expansion dans les arts numériques.
Bilan. En une vingtaine d’années, cet autodidacte doué apporte sa touche unique dans le microcosme de la musique digitale comme il occupe une place singulière dans l’art contemporain avec des dispositifs aussi immersifs que fascinants. Spectaculaires ou intimistes. Enigmatiques. Des voyages au cœur de l‘infini et de l’infinitésimal. Pour l’alimenter ce travail, Ikeda poursuit ses échanges constellaires avec des sommités dans leur domaine. A commencer, pour la musique, avec son alter-ego, Carsten Nicolai, fondateur du label raster-noton et du projet Alva Noto ; l’architecte Toyo Ito ; le chorégraphe William Forsythe ; Benedict Gross, théoricien du nombre ; le photographe Hiroshi Sugimoto. Des récompenses jalonnent ce parcours exemplaire. On retiendra son récent troisième prix à l’Ars Electronica Collide @CERN (2014), ainsi que le très prisé Golden Nica qu’il décroche en 2001 pour “matrix” dans la catégorie musique digitale de l’Ars Electronica de Linz. Autres faits marquants dans son parcours : une première grande exposition en solo au musée d’art contemporain de Tokyo en 2009, et une première monographie à la fondation DCH/Art (Montréal) en 2012.

Révéler le son dans l‘échec et les maths

Début des années 90. Un jeune japonais débute dans la scène post-techno. Mixe et très vite affirme son style. Une électro minimale électroacoustique, tantôt ambient, clinique ou bruitiste. Son nom : Ryoji Ikeda. Sa ligne : construire une plastique globale basée sur l’art sonore. Une plastique personnelle et contemporaine. Ses débuts s’avèrent brillants grâce à une poignée d’albums sortis sur son propre label, CCI recordings et des micro-labels, pionniers en la matière : Staalplaat, raster-noton, Touch. Tout dans ses compositions part d’un postulat indiscutable : la musique, ce sont des mathématiques. Ses morceaux attestent d’une grande précision, logique et rigueur. Le son, le rythme, il les cisèle à l‘algorithme, au métronome. Que l’auditeur découvre ces objets sonores avec ou sans casque, dans des situations d’écoute variables, mono ou stéréo, à fort taux de compression ou non, et son expérience auditive différera. Sa banque de ressources, il l’établit à partir d’incidents du son. Tire parti des échecs et des désagréments de la technologie numérique (cf : Kim Cascone, “Esthétique de l’échec”, revue Tracés). Toute sorte de sons (blips, bleeps, cracks, clicks, cuts, flickers, etc) micro-sons, bruits blancs, sons percussifs. Il génère, intercale, agence. Samples, pulse, drones. S’intéresse de près aux basses et hautes fréquences. Aux différentes ondes, qu’elles soient sinusoïdales ou carrées. S’adonne au montage, au collage, au cut-up aussi parfois. En n’omettant pas le silence, cet indispensable de la musique qu’il inclut aussi dans ses installations. Les structures d‘erreur, Ikeda les repère. Il en fait sa matière. C’est ce qui le pousse à capter un maximum de sons, et leurs équivalents graphiques. Objet d’un projet de recherche collaborative qu’il mène avec son acolyte, Carsten Nicolai : “Cyclo”. Ces deux-là vont donc les collecter ces sons, les visualiser ensuite sur des oscillateurs, puis les cartographier. Patiemment, minutieusement. Une première database sort en 2011 sous forme de livre open source, “Cyclo. Id vol. 0”, à destination des designers, des architectes, des ingénieurs. A ce jour, la collecte continue.


– supersymmetry –

 

Guère surprenant que cette même scène électronique revendique l’héritage des courants musicaux du XXe siècle, socle de la musique contemporaine expérimentale. Courants qui, eux-aussi, exploraient, avec leurs ressources propres, de nouvelles formes d‘écriture musicale. En ça, l’album “Op” (2002) interprété par le Musiques Nouvelles Ensemble est éloquent. Une vraie curiosité. Hommage à peine déguisé dans lequel, précise-t-il, “aucun son électronique n‘a été utilisé.” Il marque une pause dans sa discographie, cet exercice de style. La filiation, Ikeda la confirme en 2010 avec “Dataphonics”, une série radiophonique dédiée au père de la musique concrète, Pierre Schaeffer. Commande de l’atelier de création radiophonique de France Culture. Perfectionniste, Ikeda supervise tout ce qui touche au visuel, à sa représentativité, covers art compris. Ce contrôle, s’il peut paraitre exagéré, ne l’est que par cohérence artistique. Ne pas détourner l‘attention, ne pas orienter, ne pas donner d’indice au public. Rester à distance. C’est la raison sine qua non de son effacement comme il l’expliquait lors de la présentation de “Spectra” : “les gens se remémoreront leurs propres impressions (de Spectra), peut-être des années durant, mais selon mes expériences passées, ils n’en ont pas tant à faire que ça de l’artiste. Ce qui est d’ailleurs en quelque sorte mon intention. ” (3) C’est dans cette logique d’anonymat qu’il prend pour signature un barcode, et performe en retrait. Opérer une synthèse du calendrier des expositions à échelle mondiale depuis quelques années, le constat laisse aphone. Un coup de coeur simultané aux quatre coins de la planète. Méritée cette reconnaissance pour Ikeda, mais aussi pour son équipe. Une logistique là-encore au point. D’aucuns pourraient penser que cette valse d’activités et de commandes l’éloignent de la musique. C’est l’inverse. L’art digital est un art global. Lui reste avant tout un musicien. “J’adore composer; (…) orchestrer toutes ces choses dans une seule et unique forme artistique – quelquefois sous forme de concert, quelquefois d’ installation, d’art public, de  film. “(4)

Mater le sublime

Beaucoup d’influences côté musique : Gyorgy Ligeti, Iannis Xenakis dont il poursuit l’idée des installations pluri-média, enrichies des possibilités offertes par l’évolution technologique ; Steve Reich, Morton Feldman, Terry Riley, La Monte Young. Raison probable de sa participation dans les années 90 à Dumb Type, collectif fondé par quelques étudiants de l’université de Tokyo. Dumb Type qui se fait connaitre par des performances-choc basées sur des pratiques pluridisciplinaires (danse, théâtre de rue, chant) et pluri-média (image, son, vidéo). L’art global, par-delà les techniques d’enregistrement et la production, lui ouvre des perspectives pluridimensionnelles, en en affinant la tangibilité dans l’élargissement de sa réception, dans l‘esthétisation d’une automatisation d’informations et de données qui se confrontent aux conditions électroacoustiques, aux infrastructures, dans laquelle l’humain expérimente tant la physicalité du son (cf : Enrico Pitozzi, “Texture, Le son matière du corps”) que la visualisation séquencée d’un monde cybernétique.


– The Radar –

C’est cet art global qu’Ikeda met en œuvre dans ses installations complexes. Le mot création, il l’a banni de son vocabulaire, “bien prétentieux face aux mathématiciens et aux vérités mathématiques.” Aucune connaissance préalable n’est donc en vérité nécessaire à leur appréhension. Il suffit de souscrire à l’acculturation d‘un monde pour la plupart d’entre nous insaisissable, réticulaire, et s’éveiller à l’expérience sensorielle extraordinaire qu’offrent ces œuvres cinématiques ; qui nous transcendent tout en nous laissant cette sensation de non-contrôle. Un déclencheur, c‘est juste ce processus que souhaite Ikeda à son spectateur. « (…) Nous cherchons à créer une onde émotionnelle dans le public” (5) expliquait dans un entretien le chorégraphe Shiro Takatani au sujet de Dumb Type. Idem pour Ikeda. L’expérience, qui mobilise l’ensemble des sens, prévaut sur l‘analyse et la compréhension. C’est là l’un de ses indéniables talents que de rendre terriblement immersives ses installations qu’il prépare suivant cinq préceptes : “rationalité, précision, simplicité, élégance, subtilité. ” Sa finalité : montrer la beauté du sublime qui, selon lui, réside dans les nombres. ” Le sublime est infini ; infinitésimal, immense, indescriptible, indicible. ” Et complète : “Aborder l’esthétique du sublime dans les mathématiques constitue une expérience impressionnante, comparable à celle éprouvée quand nous considérons l’immensité et l’ampleur de l’univers.” (6) Difficile de le contredire. Quel que soit le projet, que l‘on prenne “The Transfinite”, présentée en 2012 au Park Avenue Armory (NYC), ” datamatics [ver.2.0]” , “The Radar”, performance audiovisuelle présentée avec l’association Hexalab en ouverture de l’E-topie à la fondation Vasarely en 2013, ou le subtil “data.anatomy (civic)” (2012), un même adjectif en tête : captivant ! Succession de signaux sonores, de nuages de points, de cascade de barres, de défilé de flux de données et d’une multitude de pixels, ces clignotements lumineux, “ [ces] lumières avec pour frères la musique et les maths“(7) qui nous [laissent] bouche bée, et frappés de stupeur.

supersymmmetry, superexpo atomisante

La présentation de “supersymmetry” au Lieu Unique à Nantes tient de l’évènement. D’abord parce qu’elle est une formidable opportunité culturelle pour l‘agglomération nantaise. Puis une source de fierté. La scène nationale participe en effet au montage de ce nouveau projet de Ryoji Ikeda, figure emblématique de l‘art numérique mondial. Elle valide son exigence de programmation, et étend du même coup sa sphère d‘influence. Pour la coproduction de ce projet ambitieux, Le Lieu Unique s’est associé à l’YCAM (Japon). C’est d’ailleurs dans son centre, situé à Yamaguchi dans l’ouest de l’île d’Honshu, que s’est déroulée son avant-première en avril dernier. “supersymmetry” sera assurément l’un des temps forts d’une rentrée culturelle nantaise axée sur la culture numérique. Une rentrée qui s’inscrit dans le cadre de la candidature de la ville de Nantes au label Métropole French Tech. Deux évènements à retenir pour septembre : la première édition de Nantes Digital Week 2014 (Univ. De Nantes) et la 12e édition du festival Scopitone (Stereolux).


– Supersymmetry –

“supersymmetry” fait partie d’un cycle de projets qu’Ikeda entame en 2011. Combinaison de performances (“superposition”), d’exposition (“supersymmetry”), de conférences et de quelques appendices rajoutés au fur et à mesure (publications). Ce cycle interroge notre compréhension de la nature à l’échelle de l’atome. “superposition” (2012) – présentée au préalable au festival de l’Automne de Paris 2012 au centre Pompidou – ainsi que “supersymmetry” feront l’ouverture du festival Scopitone le 15 septembre prochain. Un tournant cette installation pour Ikeda. C’est en effet la première fois qu’il intègre dans l’une de ses installations des performeurs comme à l’époque de Dumb Type. Une installation fidèle à son intitulé, la superposition étant bel et bien le procédé conducteur d’une série de dispositifs qui mêlent sons, images, phénomènes physiques, concepts mathématiques, comportements humains, caractères aléatoires générés par les performeurs.
“supersymmetry”, seconde partie du projet, résulte d’une résidence qu’Ikeda débuta en 2014 au CERN, centre européen pour la recherche nucléaire (Genève). Après s’être intéressé aux méga-données, voilà maintenant un Ikeda en prise avec les théories quantiques ; très enthousiaste à l’idée de partir à la découverte de la physique des particules.

Deux installations composent “supersymmetry”:
– supersymmetry | experiment, qui s’attache à reproduire les collisions de particules sur trois caissons lumineux, sous-vitre, dans “un subtil jeu de déplacements, déclenchements et glissements de matière venant se percuter.
– supersymmetry | experience, qui marque le retour de l’Ikeda touch. Sur des supports habituels – des moniteurs – quarante en tout – le voilà qui imagine un nouveau ballet fait de déflagrations, d’intermittences sonores et lumineuses, où l’on passe de l’assourdissement à l’accalmie. Synchronicité et correspondance entre données et finalités, cette deuxième partie crée “des champs sensoriels ténus qui se précipitent en un chaos foudroyant, puis retombent en vagues analytiques dont le ressac résonne au-delà du visible et dont la rémanence est signe d’expériences rares.”

Des invisibles en question

Il ne fait aucun doute que l’œuvre d’Ikeda témoigne d’une réalité qui justifie clairement la polarisation sur le monde cybernétique et son imprégnation exponentielle dans nos sociétés modernes. Les problématiques qu’il soulève font l’objet de nombreuses analyses, sans à-priori, ni jugement, mais compréhension. Sujets de thèses, de publications qui grossissent à vue d’œil les catalogues des départements universitaires et des centres de recherches transdisciplinaires. Apparats critiques, corpus, colloques, conférences, essais, parfois disponibles sur la toile pour qui désirerait approfondir le sujet. Un fait semble avéré. Malgré les apparences, Ikeda ne semble pas adhérer à l’idée d’une apologie de l’ultra-technologique. La maitrise parfaite de ses installations polysémiques montre une réalité au présent dans un modus operandi loin d’être anecdotique. Leur nature proprioceptive induit des contrepoints, des signaux à l’instar de ceux qu’il soumet à l‘écoute et à l‘oeil. Un signal d’interrogation sur des effets potentiellement nocifs, ayant trait notamment à des incidences neurobiologiques (“supercodex”).
En synthèse, Ikeda propose en arrière-plan une réflexion sur l’humain en prise aux mutations profondes de la société numérique. Ses outils, ce sont des vecteurs allégoriques de cette même vie sous ces formes les plus abouties. Des formes qu’il décrypte. Contempler ce sublime, c’est, dans une certaine mesure, éveiller nos consciences dans l’exploration même de ses limites ; prendre conscience de l’immensité dans un mélange  d’émerveillement, d’étonnement, de saisissement devant cet incommensurable née de la rencontre entre la science et l‘art, “(ces) deux domaines [qui]s’illuminent et s’aiguisent mutuellement (…) Ma mission est (…) de combler le fossé entre la pensée conceptuelle (la conceptualisation) et le travail du charpentier (la matérialisation)” (8), résume Ryoji Ikeda.

(1), in Evelyne Gayou, “GRM, Le Groupe de recherches musicales, Cinquante ans d’histoire”, éditions Arthème Fayard, Paris, 2007, tiré de l’article de Francis Dhomont, “L’écriture acousmatique”.
(2), in “Ryoji Ikeda, équilibre entre passé et présent”, Time Out, Martin Coorner, 31 juillet 2014.
(3), in “Ryoji Ikeda: Artistic Genius or Maths Magician?”, Nicholas Forrest, BlouinArtInfo, 28 août 2013.
(4), in “Ryoji Ikeda, équilibre entre passé et présent”, Time Out, Martin Coorner, 31 juillet 2014.
(5), in Teknikart n°11.
(6), in Ryoji Ikeda in Le Laboratoire : Ryoji Ikeda  & Benedict Gross, décembre 2008, tiré du livre de Pierre Barboza, “Numérique et Transesthétique”.
(7), in “Ryoji Ikeda’s Infinity”, Alexandra Cheney, 20 mai 2011, The Wall Street Journal.
(8), in Entretien avec Caroline Naphegyi et Ryoji Ikeda pour l’exposition V≠L, Le Laboratoire, septembre 2008.

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