Sea and Cake, voilà un nom arrivé il y a fort longtemps à nos oreilles sans que celles-ci puissent toutefois y accoler une musique, un ton, un univers. La découverte de Runner, dixième album de cette formation américaine (premier album en 1994 tout de même), s’est donc faite en pur profane, les aficionados du groupe nous en excuseront.
Dix titres et quarante petites minutes de musique ici sans qu’une chanson en particulier ne sorte du lot, même si on mettrait bien une piécette sur « The invitations » et son collage gracieux d’un gribouillis sonore sur lequel se greffe une tendre guitare acoustique. Runner doit s’appréhender en un seul bloc, comme une règle souple et ses traits/chansons marquant la mesure, chaque centimètre. Une seule et même entité en effet, d’abord parce que le tempo est souvent identique, à peine ralenti quelquefois, à peine accéléré ailleurs toujours en monde cruise control, naviguant en père peinard. Ensuite par la matrice même des morceaux, une musique presque invertébrée avec sa rythmique synthétique comme en apesanteur,  un corps vide (et non creux, nuance). Enfin par la voix, le timbre discret et presque monocorde comme d’ailleurs le sont couplets et refrains, construits sur un même accent (peu) tonique. Au final une absence de creux, un manque de sommets et de hauts pourcentages qui peuvent éventuellement ennuyer, mais non.
Le plus étonnant encore à l’écoute de ce superbe Runner est de discerner sur plusieurs pistes, les plus enlevées, non pas l’influence, non pas même l’ombre mais simplement le voisinage de Dinosaur Jr. Si, si. Certes le choc est rude pour qui connaît la matière très grasse des guitares de ces derniers et qui écouterait les volutes acoustico-guindées de nos Mer et Gâteau. Il y a pourtant ici pareil ton enjoué, pareille légèreté du poignet, pareille mélodie qui cherche à faire taper du pied avec retenue, la différence (assez grande tout de même) étant que les Sea & Cake ont proscrit toute distorsion, toute guitare plombée, toute semelle de plomb appuyant sur la pédale d’effets. Dinosaur Jr certes mais avec un Jay Mascis peigné, lavé, rasé, lobomotisé même et portant chemise impeccable sur petites chaussures vernies.

 

Autre nom qui vient à nos oreilles à l’écoute du disque, celui des plus contemporains Windsor for the Derby, ce même triturage des boutons par instant comme pour écarter de toutes ses forces la petite case pop à la manière de Morten du groupe A-Ha se débattant dans sa case de BD dans le clip de « Take on me ». Une veine sensiblement expérimentale et atmosphérique qui laisse en effet à imaginer avec ce Sea and Cake un cousin des villes de WFTD, un cousin repu de nouvelles technologies, de boîtes à rythmes et de synthés en lieu et place des bonnes vieilles guitares et amplis. Là-aussi il faut davantage parler de famille que de copie ou calque, on entend simplement ici cette même volonté de creuser dans le noir, la différence étant que les Windsor creusent vers le fond et que les SAC cherchent quant à eux à retrouver la surface.
Disque plus ou moins improvisé mais surtout rapidement réalisé autour de squelettes de compositions ce Runner s’avère au final l’une des meilleures choses entendues depuis bien longtemps, un petit oasis d’élégance, de discrétion et de savoir-faire, termes anachroniques peut-être en ces temps de gimmick et d’extraversion musicale, du bel ouvrage surtout.

 

 

 

 

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