Les spectateurs des films de Paul Vecchiali sont habitués à ces moments où la chanson se glisse dans la narration, à la fois impromptue et naturelle, pour en prolonger les thèmes, les émotions.

Dans « Nuits Blanches sur la jetée », le dernier film du réalisateur, c’est le moment où Natacha, créature semi-réelle ou tout à fait fictive (interprétée par Astrid Adverbe), stupéfie son « inventeur » Fédor (Pascal Cervo), en le rejetant hors du cadre, sur le banc des spectateurs. Elle s’empare tout à coup de la mise en scène, pour entamer sous ses yeux éberlués, un numéro de danse échevelé. Tour de séduction et défoulement puéril, Natacha, la femme-enfant, femme pantin, tire pour un court instant la lumière et la musique à soi, avec son I-pod en guise de puissant (mais dérisoire) appareil de sonorisation.

« Sur la jetée », la valse(-rock) de Catherine Vincent, investit alors la plénitude du cadre, que Natacha parcourt de long en large, et d’arrière en avant, pour mieux provoquer Fédor. D’abord comptine mélancolique, égrenée comme une berceuse, le morceau devient une valse ondulante, rythmé par le remous d’un chœur, une âme russe qui se réverbère dans le décor vidé de la jetée. Arrive alors une voix féminine, double de Natacha, qui insuffle un peu de sa fantaisie, une java-swing tout en onomatopées, plus aérienne, mais toujours un peu lointaine, ponctuée de tintements et d’arpèges de guitare. Viendront sans s’annoncer deux breaks musicaux, de violon (Mélanie Arnal) et de batterie (Gildas Etevenard), de plus en plus tonitruants, qui se rejoignent dans un emballement final, rythmé comme un rock, par les musiciens devenus garnements…

L’auteur de ce titre, le duo Catherine Vincent, soit Catherine Estrade au chant et Vincent Commaret à la guitare, entretient une troublante homonymie (cela n’échappera à personne), avec le compositeur « attitré » de Paul Vecchiali, Roland Vincent, collaborateur de longue date, qui a signé la quasi-totalité des musiques de ses films. Ce hasard arrangé a bien du amuser le réalisateur, d’autant que Roland Vincent avait décliné, une fois n’est pas coutume, la demande de musique pour ce film. Une sorte de pied de nez et d’heureuse coïncidence, comme le réalisateur les affectionne, pour pimenter miraculeusement la conduite des tournages, et leur donner une vie riche de beaux incidents. Il se trouve que Vincent Commaret est également le co-monteur du film avec Paul Vecchiali.

Catherine Vincent, comme on l’apprend sur leur site, est un duo chanson-folk, désormais installé à Marseille, qui affectionne autant la variété chantée à deux voix, charriant avec elle le goût de la pop et du rock électrifié, hérité de quelques bons génies anglo-saxons (Lou Reed, Lennon and Co), que les musiques arabo-méditerranéennes, le tango, et enfin, la musique des langues en elles-mêmes : les échanges poétiques que produisent leur conversation au sein d’un même disque. Il y a donc, au cœur de la musique réalisée par le duo, les voix, la voix, sa proximité parfois parlée, le goût du récit, du dépaysement, des images, et une sorte de ligne claire, musicale et vocale, teintée d’espièglerie.

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Catherine Estrade et Vincent Commaret lors du Festival « Femmes Femmes » en février 2015

Il n’est donc pas étonnant qu’on retrouve le duo crédité au générique d’un film, d’autant que leur univers, celui imagé de l’enfance, de la rêverie, du voyage, rejoignait nécessairement, le conte somnambulique des « Nuits Blanches » de Dostoïevski, « projeté » par Vecchiali. Catherine-Vincent a réalisé neuf albums, dont plusieurs contes musicaux pour jeunes auditeurs (Le vilain petit canard, Hansel et Gretel, Les contes de Malmousque) ou adultes (L’hystoire d’Alba et Nur, récit en forme de déambulation sonore et musicale), associés parfois à la création de spectacles. L’autre polarité amoureuse de leur musique, c’est Damas, la ville syrienne où le couple a vécu quatre ans, et enregistré trois albums, avec les musiciens Mohammad Alarashi et Ismael Madah.

Catherine et Vincent interprètent actuellement un ciné-concert chanté sur le film muet « Tiger’s Coat » (1920) de Roy Clements, qui prolonge leur album « Tina » de 2013, hommage à Tina Modotti, artiste d’origine italienne, actrice, photographe, et figure de l’émancipation féminine, qui s’engagea aux côtés des Républicains pendant la guerre civile espagnole. On les retrouvera pour la musique originale du prochain film Paul Vecchiali, « C’est l’amour ». Pour « Nuits Blanches… », ils ont également signé la chanson du générique « Ô mon âme », sorte de variation chantée (par Vincent Commaret) du thème précédent (plus instrumental), qu’était « Sur la jetée ». Fondu de générique : on se quitte donc sur cet ultime rebond valsé au carillon enfantin…

Catherine Vincent :: le site (avec les albums en écoute) / la boutique numérique sur la plateforme musicMe où l’on peut retrouver la BO du film de « Nuits blanches sur la jetée »

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