Afghan Whigs – Black Love (archives)

(Article préalablement publié en juillet 2018)

Rappelez-vous Jean Gabin, oui l’acteur, oui le sosie en 2.0 de Paul Frankeur, oui mais rappelez-vous aussi le chanteur et surtout le « spoken-word man », le Grand corps malade avant l’heure, celui qui au soir de sa vie nous disait de sa belle voix burinée « Maintenant je sais… Oh j’vais t’dire je sais ». Et bien tout Jean Gabin qu’il n’est, il n’a pas le monopole du savoir parce que moi-aussi, ce soir, dans les limbes d’une nuit écrue (et non blanche) je peux le dire enfin : Maintenant je sais.

Oui je sais moi aussi. Je sais que finalement, et définitivement, la vie c’est un vélo. Oui, un vélo. Un aimable accessoire qui nous fait tomber si on n’avance pas et rend ainsi nécessaire l’idée de mouvement, un aimable accessoire qu’il faut apprendre à maîtriser, un aimable accessoire mu par une force antagoniste et par le sublime miracle de l’équilibre.

L’équilibre. La vie c’est l’équilibre.

L’équilibre comme nécessité, le pédalier comme symbole ultime de la dialectique Hégélienne, oui maintenant je sais.

Il en va de même d’ailleurs pour tout corps doué de vie, que cela soit une personne ou bien une entité, un groupe par exemple, un conglomérat de musiciens formant groupe et puis musique. Les Afghan Whigs, pourquoi pas.

L’équilibre et les Afghan Whigs. L’équilibre c’est le point G de leur histoire, ce disque « Black Love » c’est le moment où la musique bruyante mais gorgée d’influences classieuses (la magnificience de la soul music des sixties en premier lieu) s’affine pour obtenir sa plus belle forme, son plus bel apparat, son degré ultime de perfectionnement et d’épure. Avant ensuite de poursuivre plus encore le fil de leur route et de leur carrière mais avec un affinage bien plus fort qui dilue ainsi par trop la rage des premiers instants dans une musique de bel accabit certes mais malheureusement moins pourvu en matière tellurique et calorifique, en émotion aussi (1965, un bien bel album de rock-soul adulte et maitrisé, un bien bel album qui souffre de la comparaison avec ce « Black love »).

Ici tout y est, la musique, les paroles la voix, l’âme (la soul), le travail de production magnifique et méticuleux.

« Crime scene part 1 » où comment commencer en frappant vite et fort dés les premières mesures : Un son lointain de train stoppant (ou débutant?) sa course qu’on devine paresseuse et quelques notes d’orgue plaintif (une intro assez proche en fait de celle de « Now my heart is full » de Morrisey) avant qu’un gimmick de guitares et la voix, la si belle voix de Gred Dulli, ne chuchote « tonight’s the night I say goodbye lalalala ». Le reste je vous laisse le découvrir mais on reste ébahi par tant de beauté et d’émotion à fleur de peau. Une chanson d’île déserte pour quelques-uns dont je suis, une expérience en soi. La quintessence de ce que devrait toujours être le rock’n’woall.

La suite? Une collection de rock songs quasi-définitives au son dense et profond, aux constructions soignées et à la richesse multiple : Le riff imparable de « My enemy », le swing tellurique de « Blame etc » et son intro si blaxploitation dans les cordes, les balades semi-urbaines si douces et belles telles « Step into the light » ou encore « Night by candlelight », le chef d’oeuvre ou presque « Going to town » et son voisinage avec le « Superstitious » de Stevie « fuckin' » Wonder, l’orgue jouissif et très Motown là-encore associé à une merveille de rock qui fait taper du pied pour un « Honky’s lader » enthousiasmant et une conclusion (« Faded ») reprenant en bout de course l’écho du train arrivant (partant?) pour enjoliver une power ballad au piano/orchestre/guitare assez prenante. Un morceau comme « Summer’s kiss » étant en bout d’album peut-être le seul morceau un peu transparent du disque.

Ce disque suinte la maturité, l’honnêteté et la sincérité de partout derrière le songwriting inspiré et les arrangements chiadés, cela transpire le trentenaire agité qui s’est perdu, qui se cherche, l’écorché vif en lutte avec soi-même afin de mieux traiter ceux qui l’approchent et lui-même en premier. Cela nous rappelle quelques lointaines paroles d’un des premiers morceaux du combo américain de rock/hard/punk/glam (du moins à l’époque) Motley Crue, des paroles qui collent si bien à Gred Dulli.

« Cause I’m hot, wild & young, running free
A little bit better than I used to be »

Du rock ça oui, abrasif, dynamique, chaloupée, acéré. La classe et le talent seulement en plus. On a souvent parlé de « rock soul »pour les Agfhan Whigs, on peut s’en étonner (un bon vieux post-punk dans sa veine mélodiste de plus, un peu de moëlle quoi) mais en même temps comprendre (la voix si chaude de l’ami Greg, quelques rythmiques basse/batterie bien éloignées des standards du binaire, un son de claviers/orgue venu tout droit de la beautiful black america des sixties/seventies, une tendance à composer des chansons tellement musicales et raffinées derrière l’énergie (et la soul des années 60 c’était aussi de l’énergie non ?). Redonner la soul aux villes industrielles du Nord-Amérique en quelque sorte (pour singer le « Bring back the soul to Dublin » du Commitments de Stephan Frears) : Cincinnati pour les origines du groupe, Seatle pour l’hébergement Sub Pop et Chicago ensuite pour la résidence de Gred Dulli et le foyer de son projet suivant « Twilight singers ».

Les Afghan Whigs ont déjà une longue carrière quand arrive « Black Love » (un premier album sorti en 1988, quatre autres par la suite préalablement sur Sub Pop puis sur Elektra). Ce disque est sorti en 1996, l’équilibre parfait dans la carrière du groupe entre l’énergie, instinctive et puissante du début et la volonté de peaufiner et arranger ses mélodies et son univers inaugural. Une évolution naturelle facile à percevoir aujourd’hui avec le recul et qui trouve avec disque (et toute la scène rock nord-américaine de la dernière décennie avec lui) un chef d’oeuvre, sincèrement.

Sans connaître autre chose qu’un succès critique conséquent (et un succès public mitigé) le groupe va se séparer par la suite et les musiciens prendre différents chemins. Aujourd’hui par exemple, Michael Horrigan, le bassiste du groupe, joue avec l’immense songwriter Brendan Benson (celui qui porte la guitare de Jack White au sein des Raconteurs et qui surtout, oh que oui, a sorti 3 albums d’une power pop inspirée et réjouissante. Steve Earle quant à lui est le batteur du très bon groupe de rock stoner « Hermano ».

On retrouvera pour sa part l’ami Greg Dulli saoulé de coups lors d’une agression au tournant du siècle dernier, agression qui le laissa KO pour le compte, une mauvaise rencontre à la sortie d’un bar Australien. L’avocat de Bertrand Cantat aura beau vous dire que cela n’était que quelques « claques » le fait est que le contact a provoqué une incapacité momentanée de travail de plusieurs mois voire années. Il a refait ensuite surface au sein des Twilight Singers, projet plus (beaucoup plus) apaisé nous proposant une pop/folk/rock poisseuse mais (toujours) chiadée et sophistiquée, en particulier via de superbes reprises de standards dont surtout, remarque hautement subjective, une ébouriffante version de l' »hyper ballad » de Bjork. Fait encore plus impressionnant et respectable, le duo propose différents disques de reprises sans « love will tears up apart » de Joy Division. Un exploit.

Voilà peut-être un objet (ce disque, ce groupe) qui donne à Culturopoing toute sa force et son concept (il n’est pas le seul bien entendu), notre volonté de (re)mettre (un tantinet) en lumière des oeuvres bouleversantes, des trésors par trop cachés, une petite porte qui s’ouvre en fait vers un recoin de nos grandes surfaces culturelles.

Avec des dizaines et des dizaines d’écoutes, par tous les temps et tous les états ce disque magique produit toujours sur moi un effet saisissant. Me voilà beau. L’impression que le jour nouveau qui va pointer sous peu sera celui du lendemain qui chante, qui chante avec Gred Dulli.

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