Publié par Les moutons électriques, cet ouvrage rétrospectif et foisonnant sort à un moment où Mamoru Oshii n’est plus véritablement sur le devant de la scène. C’est une carrière même assez difficile depuis les années 2010 pour ce géant de l’animation japonaise : ses derniers travaux sont largement ignorés hors Japon, au niveau sinon de la distribution, du moins dans sa réception. Comme si une époque entière s’était refermée sur le cinéaste à la suite de Sky Crawlers, et l’avait avalé… avec pourtant pour paradoxe de voir dernièrement aboutir un remake américain tardif et même absurde de son emblématique Ghost in the Shell. Ce n’est pas le seul sentiment de « décalage » que l’on peut ressentir.

Pour effectuer un court aparté à la première personne, je dois confesser ne pas avoir suivi les travaux du cinéaste depuis son décevant complément à Avalon, Assaut Girls. Cet ouvrage coordonné par Victor Lopez et Stephen Sarrazin m’a donné le sentiment de retrouver un vieil ami perdu de vue depuis longtemps, l’occasion de reprendre aussi de ses nouvelles dans les trois denses entretiens plus récents qui sont au cœur de l’ouvrage. Permettant de savoir où l’auteur en est à l’instant T de 2020, ils sont le gros morceau de ce livre construit en trois temps. En premier lieu, une rencontre avec l’œuvre qui précède celle avec l’auteur permet de se re-familiariser rapidement avec la filmographie, quand un ensemble d’articles très divers dans le dernier tiers va creuser différentes facettes de l’œuvre et de sa réception, rendant cette publication en français réellement incontournable.

Si Oshii est ce vieil ami qui a énormément compté pour construire une cinéphilie, en mars 2022, il n’est pas forcément évident cependant de renouer avec ses films. Hantée par la symbolique guerrière, nourrie des lambeaux de totalitarismes en flottement, la virtualité interrogée tout au long de ses productions rencontre aujourd’hui de plein fouet une violence géopolitique concrète et irrespirable. Un état d’urgence qui va à l’encontre d’une esthétique lancinante à laquelle il faut se réhabituer. Ce temps présent, succédant à deux ans de pandémie, chamboule considérablement le rapport de chacun à l’espace et au temps, au corps, au physique. Se reconnecter aux chars et aux avions polonais d’Avalon, aux robots doudous gangrenés de virus anarchistes de Patlabor, ou aux Panzer de Jin-Roh, ce n’est donc plus seulement revenir à un subconscient historique et idéologique en arrière-plan d’une filmographie : c’est aussi retrouver ces images au moment où se forme une résurgence frontale de ce qui les habite.

Quand bien même ils ont pu être influencé par James Cameron, et qu’il s’inscrivent dans une démarche restant éminemment populaire, les films d’Oshii sont aussi nourris de ceux de Marker et Tarkovski, et véhiculent une mystique forte. Sa représentation du numérique est à ce niveau devenue très éloignée par exemple de celle quasi ordinaire du Summer Wars de Mamoru Hosoda, à l’œuvre dès 2010. L’ouvrage nous rappelle à quel point l’auteur interroge dans une contradiction poétique l’état de post-humain, et les « réceptacles » que sont machines, cyborgs et animaux.

Si l’apogée que représente Innocence aboutissait à une perspective puissante d’échappée du corps sans doute inégalée au cinéma, quelque chose s’est cependant peut-être encore accéléré dans le rapport à l’humanité, rendant l’œuvre d’Oshii aujourd’hui à la fois densément visionnaire, fragile, et imposant une disponibilité du spectateur devenu plus rare. Pourtant, en lecture des entretiens notamment, ce cinéma en « trois dimensions » s’avère un espace de liberté et de réflexion plus que nécessaire.

Jaquette de l’édition collector française d’Avalon – ©Studio Canal

Arrière champ et rétractation

Justin Kwedi, auteur du chapitre sur les régimes politiques et la place de l’individu dans l’œuvre le dit très justement en parlant d’un horizon qui rétrécit : « La beauté des films d’Oshii réside dans cet horizon qui se réduit pour l’humanité, mais auquel le réalisateur confère la beauté hypnotique des derniers instants » (1). Comme en écho, un très beau chapitre signé Yangyu Zhang revient sur l’enclave murée (détruite) de Kowloon et sur Hong-Kong en parallèle de Ghost in the Shell… Si on ressent souvent un état de rétractation devant l’œuvre d’Oshii, pourtant, dès la boucle temporelle de Beautiful Dreamers, il y a une notion de profondeur inhérente à l’œuvre du cinéaste. C’est sans doute cette dernière qui a pu lui permettre d’exploser si facilement et dans de multiples expérimentations le carcan des frontières animations / film live. Oshii parle de trois niveaux, couches ou layers qui ont finalement quelque chose d’ontologique dans son approche, peu importe même le format et le média :

« Je réfléchis beaucoup à la quantité d’information, à la manière de produire plusieurs niveaux de sens à intégrer dans chaque couche d’images, dont les plans seront agencés, accumulés… Je construis des univers différents, distincts dans l’avant champs, le centre et l’arrière champ de mes plans. Les êtres humains se trouvent à l’avant champ, où se déroule le drame. Au centre, on trouve l’univers physique du récit dans lequel les personnages existent. L’arrière champ appartient au réalisateur : c’est là que je peux faire ce que je veux. Le public ne fait pas attention à cet espace qui ne semble pas jouer de vrai rôle dans l’histoire. Pourtant cet espace existe toujours : des avions, des oiseaux y volent… » […] « Cette répartition des trois niveaux s’applique également au cinéma live. Ces trois niveaux constituent selon moi la conscience, l’inconscient et le subconscient ». (2)

Mamoru Oshii : rencontre(s) invite ainsi à explorer différentes perspectives et esthétiques permises par cet « arrière champ » cher au réalisateur : il revient aussi sur sa vision du genre, de l’hybridation et du métissage, sa passion des jeux vidéo. Si plusieurs de ces soucis sont parfaitement contemporains, Stephen Sarrazin évoque très justement en conclusion comment le cinéaste reste aussi un homme de son temps. Ce décalage de presque 15 ans entre ce livre et Sky Crawlers représente aussi ce temps longs des recherches qui ont pu être menées autour de cette œuvre, dont ce livre est une belle restitution. Dommage peut-être que l’éditeur ait laissé passer plusieurs coquilles parfois un peu gênantes au cours de la lecture, mais la richesse des illustrations est un autre atout pour ce volume dont on verra s’il deviendra définitif sur le cinéaste : il a tout pour.

Ouvrage édité par Les moutons électriques. En librairie depuis le 8 octobre 2021.

Illustration de la couverture : Melchio Ascaride

(1) p. 229

(2) pp. 84-85

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A propos de Guillaume BRYON

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