Bienvenue dans la cité sans nom, bienvenue dans la cité des noms : dans une mégalopole pas si lointaine, d’un futur qu’on imagine quasi présent, Manel Naher mène une drôle d’existence aventureuse entre les livres de sa librairie poussiéreuse (qui lit, encore ?) et une amitié quasi exclusive avec laquelle elle imagine préparer une expédition vers le grand Vide, ce grand rien inconnu aux frontières de la ville.

Grand Vide : c’est bien la peur ultime de cette cité saturée de panneaux publicitaires, qui ne scandent non des marques mais des noms.

Car ce grand vide, c’est celui peut-être de l’oubli dans un monde où si on venait à oublier le nom de quelqu’un, celui-ci finirait par mourir rapidement. Que faire, alors, quand un beau matin, une jeune star homonyme du nom de Manel Naher finit par absorber toute l’attention et détruire notre héroïne à petit feu ?

Coup de poing et coup de cœur que cet ouvrage de Lea Murawiecz (qu’on aurait tort d’appeler un peu vite jeune autrice, tant elle a déjà derrière elle un travail remarqué en tant qu’éditrice et autrice de la maison Flutiste et membre du collectif Marsam), tout juste paru en cette rentrée aux éditions 2024 dont on ne cesse de pointer la belle identité (ici par exemple pour le Discours de la Panthère, entre des dizaines d’autres).

  • « Se tatouer le nom de ses parents, un geste qui sauve des vies » (affiche sur l’une des cases de l’ouvrage)

Que l’esthétique amusante, à mi-chemin -et sans tout à fait être aucun- entre un graphic novel à la Chris Ware, le manga et un solide socle européen, ni son épuré traitement en trichromie (bleu-rouge-noir) ne vous fasse prendre ce monde déréglé pour une fable légère aux propos et personnages outranciers : ce que raconte Lea Murawiecz est, sous l’incroyable vitalité, tout bonnement effrayant.

Panneaux à la recherche d’un regard s’écrasant les uns les autres et saturant la page, usine façon Mémorial de la Shoah où des ouvriers sont payés à la journée pour regarder des noms, écrasante société poussant à l’éclat et l’excès pour éviter la destruction : il plane, au-delà de l’immédiat sens et métaphore du like, souligné un peu partout (le monde comme celui d’instagram où une existence ne se valide que par un coup d’œil à ses photos), une ombre bien plus douloureuse.

Celui de l’identité, bien sûr, mais aussi celui de la mort, qui fait s’agiter en vain comme un idiot, full of sound and fury (et dieu sait que la fuite de Manel semble ne jamais se poser bien longtemps), en attendant l’oubli. C’est l’histoire de chacun, c’est l’histoire de notre Histoire (d’où la résonance avec le travail mémoriel d’une Guerre ou de la Shoah, et ce tatouage évoqué plus haut peut rappeler très lointainement ces enfants de déportés se tatouant les chiffres du camp).  L’histoire de nos douleurs, de ne pas ou plus être.

L’histoire plus intime, alors,  d’une autrice qui questionne ses propres moyens d’exister dans le game (of life).

 

  • Dessiner, toujours.

C’est que, si le récit de notre monde qui ne va plus, ce conte des renoncements à soi (sans divulguer la seconde partie de l’ouvrage, que nous vous laisserons le plaisir de savourer) et à ses idéaux, cette fable sur la solitude impressionnante par sa (parfois trop évidente) limpidité de sens, si « Le grand vide » touche et marque, c’est surtout que, au-delà du fond, la fuite en avant de Manel contre l’oubli est aussi l’occasion pour Léa Murawiecz d’un délirant festival de recherches visuelles impressionnantes avec une technique si simple (trois couleurs, de l’encre de chine au pinceau ou plume et basta), explosant en de gigantesques splash pages psychédéliques (la danse contre l’oubli) ou architecturales (les vertigineux plans de la ville, dont certains constituent la couverture), extatiques cases zébrées, décomposées, tordues, suivant un mouvement, un corps qui s’allonge ou se déforme, se distord, planches se délavant de la trichromie à la monochromie, puis qui brusquement modifie son trait de la ligne vers la courbe dans le dernier tiers du récit…

On ne saurait, ici, et cela n’aurait aucun sens, donner un catalogue complet des « essais » qui prennent vie dans ces quelques pages.

Mais c’est ce soubassement, incroyablement haletant, stimulant, visuellement éblouissant, qui sans cesse vient résonner avec le conte initial tout en l’emportant plus loin, mesurant sans cesse les possibilités du mariage entre le récit et son trait, donnant le sentiment d’une recherche à la fois plastique et ductile, l’autrice explosant et explorant les sempiternelles « cases » (aussi bien du gaufrier basique que des sources, mariant orient et occident, modernité et tradition, etc), qui bouleverse.

En cherchant, encore et encore, en distordant les limites du médium, la quête de Manel pour exister devient celle de Léa qui cherche sa voix, qui cherche à dire « Je ».

Et « Le Grand vide » (celui de la page ?) devient le signe d’une grande autrice en devenir, sa naissance et sa puissance à la fois : Regardez-moi, finit par hurler Manel. Regardez-la, lisez-la, savourez.

 

Editions 2024, 204 pages, 25 euros. En librairie.

 

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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