Recensement n’est pas une histoire triste : parue il y a peu aux éditions du Seuil, c’est l’histoire imaginaire du frère du jeune auteur Jesse Ball, Abraham. C’est l’histoire de ce frère trisomique, mort à l’âge de 24 ans, ayant vécu les dernières années de sa vie sous respirateur, de souffrance et d’étouffement.

Mais ce n’est pas le récit d’une histoire triste : de ce frère, Jesse Ball garde le souvenir joyeux d’un tempérament magnifique, de complicité et de tendresse. Celui d’un poids aussi, du regard des autres à cette charge qu’il devrait supporter en s’occupant de lui. Celui d’un amour.

Incapable durant des années de dire cette différence, de l’affronter sans la charger d’un inutile pathos qui vient en masquer les moments de joie, il la décadre dans ce récit paru il y a quelques temps au Seuil, transformant l’histoire d’un frère et son autre en celui d’un père et son fils, embarqués ensemble pour un dernier voyage : le road-movie éthéré, qui voit ce paternel malade, n’ayant plus que quelques semaines à vivre, accepter un étrange travail de recenseur dans un pays qui ne porte pas de nom, comme ce fils handicapé qu’il emporte avec lui.

« S’il est vrai que la ville n’avait aucun intérêt, tout de même des gens y vivaient. Il est souvent vrai, dans ce travail de recensement, que l’on se découvre impuissant à faire ressortir chez les gens qu’on rencontre ce qui les distingue des autres. Naturellement, c’est cette tâche même qu’exige le recensement, aussi mon échec à obtenir la quintessence de n’importe quel individu interrogé est-il un échec bien réel, et un échec qui ne cesse pas de rejaillir sur moi. Je dois, en parlant à un individu, savoir ce qu’il a de spécial, et cette donnée doit être transmise, par mon intermédiaire, aux bureaux du recensement de telle manière que ce qu’il y a de plus particulier, de plus spécial dans le pays et en réalité dans chaque pays, cet agrégat formé par tous les détails de sa population humain, que tout cela puisse être su et ressenti. » (p.55)

La belle idée poétique de Ball est alors de faire, au regard de la froideur initiale de la tâche de recensement, de cet ultime voyage non un itinéraire d’un point géographique réel à un autre, mais de A à Z, qui, au-delà d’un effet graphique certain qui rythme à travers de grandes lettres typographiques les chapitres en blanc sur fond noir, transforme cette traversée en un voyage du dire et du souvenir, comme la marque étrange et indélébile que le recensement impose de tatouer sur la peau des recensés.

« Plus que tout, c’est mon fils qui m’a préparé à ce travail, qui m’a montré, non par le langage mais par son comportement quotidien, que nous sommes par nature une sorte de mesute, que nous nous mesurons à chaque instant les uns les autres. Tel est le recensement qu’il a commencé à la naissance, qu’il poursuit encore aujourd’hui. C’est son recensement à lui qui a conduit au nôtre, à notre travail de recensement, à notre voyage vers le nord. »

Commence alors une odyssée banale et poignante, un adagio en mineur à travers le journal de bord intime du père en paragraphes courts, fait de complicités (gestes de tendresses, des chansons à tue-tête) ou de rêveries étranges, de froideur des ordres et de rencontres.

-Du père, au fils. Transmission.

A mesure que le récit progresse, et, il faut le dire, que le père réorganise sa tâche de manière moins bureaucratique et plus dilettante, il se dégage peu à peu de ces instantanés quelque chose d’à la fois bizarre et pur, que la beauté de l’écriture parvient, par un équilibre précaire, à transformer en moments tout à la fois uniques et archétypaux, précis et éthérés, comme à deux pas d’une forme d’irréalité : une famille de rednecks inquiétants, un homme seul qui boit sa tristesse, deux sœurs auteurs de BD, vieille mégère et jeune nymphomane, …

Non que le récit ne vire au fantastique, mais une étrange étrangeté y sourd, qui voit les villes et étapes se réduire à un camaïeu impressionniste et hanté : un jeune médecin à qui le père confie le souvenir des photos punaisées par son fils, l’image obsédante du cormoran qui hante le père, le fantôme rieur de la mère, clown sensible et disparue dont certains des anonymes se souviennent encore, la visite fantomatique d’une corderie et de son cimetière d’ouvrier,…

Comme si peu à peu, le récit prenait le parti de ce détachement progressif de la vie du père, pour adopter, belle idée, par touches indistinctes le regard d’un fils dont jamais il ne fera le centre : c’est un enfant taiseux, présence et silence, toujours vu par le père et n’existant que par son regard. Un espace à habiter du récit, « un livre en creux » que petit à petit l’espace narratif fait rayonner.

-Vers l’Amour.

En prenant peu à peu l’indécision ouatée de son expérience du monde, et malgré le drame qui couve, le sens, auquel le lecteur cherche à tout prix à se rattacher dans un premier geste (que signifient chaque rencontre ? Que « représentent » chacun de ses gens et ce travail de recensement ? Quelle « métaphore » ?), se suspend. Au monde narratif s’interpose la poésie.

Peut-être alors le secret de cette odyssée en mots simples et bouleversants se nîche-t-il au détour de cette phrase du père :

« Je plaiderais pour un monde, donc, sans noms – dans lequel nous voyons ce qui existe et en sommes impressionnés – les impressions s’insinuent en nous et nous changent à jamais. C’est le monde, je crois, dans lequel vit mon fils.

Pour ma part, cependant, j’aime les noms et j’en fais collection. J’aime ces vieilles idées – que les noms ont un pouvoir. Mais encore plus, j’aime simplement les prononcer. Les schémas de dénomination qui sont à l’œuvre dans telle ou telle langue – ils me sont impénétrables, néanmoins à les voir et à les entendre on peut y trouver une immense beauté. Je n’aime rien tant que voir une liste de noms, ou entendre prononcer un nom.

Ne pouvons-nous pas ressentir deux choses contraires à la fois ? Aux yeux de qui est-ce un crime ? » (p.190)

 

X,Y,Z : bien sûr, le père devra, physiquement et métaphoriquement, laisser son fils repartir, vers d’autres. Bien sûr, la douleur est toujours là. Mais dans cette bulle qui enveloppe pour quelques centaines de pages leur couple, légère pour se refuser à s’alourdir de larmes, se cache par une simplicité bizarre et touchante ce qui ne peut pas se dire et pourtant s’emplit de tout un monde : la Beauté d’un lien sans borne kilométrique ou temporelle, une tendresse infinie comme l’Amour.

« Mon fils aime m’entendre parler de mon père et de ma mère, raconter l’histoire de leur vie. Il ne les a jamais vus mais il aimerait les voir – et demande si c’est possible. Ils sont morts, ils ne sont nulle part, dis-je toujours.

Cet aspect-là ne l’intéresse pas. Pour lui ils sont quelque part, ils sont là quand je raconte les histoires, pas là quand je ne les raconte pas. C’est assez simple. »

Editions Le Seuil, 302 pages, 21 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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