C’est une entreprise à la fois titanesque et enthousiasmante dans laquelle se lancent les éditions de la Musardine avec la publication des œuvres complètes d’Esparbec, soit douze copieux volumes (entre 900 et 1000 pages) à paraître entre mai 2021 et janvier 2025.

Né en 1933, Georges Pailler alias Esparbec a toujours écrit mais est devenu écrivain sur le tard en se spécialisant dans la littérature pornographique, ce qui lui valut d’être qualifié par Jean-Jacques Pauvert de  « dernier des pornographes ».

« Je suis pornographe. Il va y avoir quinze ans que je gagne ma croûte en écrivant des bouquins de cul. J’en écris, j’en fais écrire ; à cette occupation je consacre le plus clair de mon temps. Je n’en ai pas honte ; mais je ne pavoise pas pour autant. Et je ne dis pas non plus que je fais ça comme j’aurais fait de l’acupuncture, ou des polars. On ne touche pas impunément au cul, même avec un ordinateur. Il faut croire que j’avais des prédispositions. Quand il m’arrive d’y réfléchir, je m’étonne quand même un peu. Après tout, si je suis écrivain, pourquoi est-ce que je n’écris pas autre chose ? Pourquoi seulement des bouquins de cul ? Je faisais le calcul, l’autre matin ; j’en ai pondu au bas mot une soixantaine, sous divers pseudonymes, et dans les collections que je dirige, pour Média 1000, on vient de dépasser les trois cents titres. » (Le Pornographe et ses modèles, 1998).

Ce premier volume des œuvres complètes regroupe les trois premiers romans d’Esparbec, rédigés entre 1985 et 1987, et son dernier Le Pornographe et ses modèles. Le tout est précédé d’une passionnante préface de Claude Bard qui revient à la fois sur la trajectoire singulière de cet écrivain pas comme les autres et qui connut un immense succès avec La Nièce du pharmacien (aka La Pharmacienne) (plus de 100.000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues) mais également sur les caractéristiques de son style et son approche du genre. En effet, l’auteur a peu à peu élaboré une conception de la pornographie fuyant la joliesse du style, la métaphore, la gaudriole ou l’utilisation du sexe comme condiment pour pimenter une intrigue classique. Le style d’Esparbec, qui culmine sans doute dans Le Pornographe et ses modèles, est « lourd », lent, réaliste et dénué d’afféteries. Dans cette fausse « autofiction » où l’auteur se nourrit de ses expériences sexuelles pour bâtir un roman, il utilise même l’expression de « constat d’huissier », à savoir une manière de s’effacer totalement derrière ses personnages : « Sur le plan de l’écriture : on évite ici toutes les SURCHARGES, ce qui importe c’est ce QUI SE PASSE, pas la façon dont on le décrit : cette façon doit être neutre, invisible, L’ÉCRIVAIN DOIT S’EFFACER pour laisser vivre LE PERSONNAGE (même si le personnage, c’est lui). Et décrire ce qui se passe avec les mots qu’on emploie pour n’importe quelle action de la vie, le sexe décrit (avec ses détours, ses malaises, ses conflits, ses impossibilités) comme une maladie dont on énumère les symptômes, sans vocabulaire dramatique. »

Pour les amoureux de la littérature populaire, Claude Bard revient aussi sur l’aventure de Media 1000, filiale d’Hachette qui finira par voir d’un mauvais œil cette spécialisation dans l’érotisme, une maison d’édition qu’il rachètera en 1994. De son côté, Esparbec dirige plusieurs collections pour la maison et créé la sienne : « Darling ». Entre 1990 et 1998, il publie cinquante titres auxquels il faut ajouter quatre romans édités par le label Sabine Fournier que Bard et Esparbec ont fondé au début des années 90, parmi lesquels le sulfureux La Veuve et l’orphelin qui reste à ce jour le dernier roman interdit d’exposition en France. Il s’agit alors de livres illustrés destinés à la vente par correspondance et que l’auteur souhaitait encore « plus pornos » que ses romans de gare édités chez Média 1000. Lorsque La Musardine est créée, il s’agit d’ouvrir la littérature érotique à un public plus large (les livres pourront être vendus dans les FNAC et autres librairies plus « respectables » que les supermarchés ou les kiosques des gares) et Jean-Jacques Pauvert y lance la célèbre collection « Lectures amoureuses ». Après avoir écrit en 1998 Le Pornographe et ses modèles, Esparbec reprendra ses « Darling » « pour les présenter différemment, à un public plus large, aux éditions La Musardine. Mais il ne sera plus vraiment un créateur au sens fort de ce terme. »

Mais revenons à ses débuts avec les trois romans qu’il écrivit pour la collection « Jacques de Saint-Paul » et qu’il n’aimait plus du tout. Disons-le tout net : si ces livres sont plutôt plaisants (à condition de ne pas craindre ce type de littérature à la fois salée et populaire), ils s’avèrent assez anecdotiques et surtout assez différents de ce qui fera par la suite le style Esparbec. Dans La Voleuse de plaisir, il nous invite dans une île proche de Lampedusa et de la Sardaigne où vit Renata, une adolescente peu farouche éduquée par sa grand-mère qui craint de voir se répéter une sorte de malédiction familiale puisque la mère de la jeune femme avait la réputation de séduire tous les hommes avant de déserter les lieux pour suivre sa carrière d’actrice. Par ailleurs, ce récit exotique sera pimenté par une sombre histoire de mafieux jaloux et violents.

Dans La Fille au collier de chien, l’auteur lorgne davantage du côté de Pauline Réage et son Histoire d’O avec une sorte d’agent secret enquêtant sur Irina, splendide femme adepte de la soumission et ancienne actrice porno. L’intrigue évolue dans un milieu extrêmement huppé où de grands financiers escrocs (pléonasme) cherchent à asseoir leur influence en acquérant un grand titre de presse.

Enfin, le plus réussi des trois, Annie la sucette est une sorte de polar dont les côtés rigolards et salaces le situent entre San Antonio et ses dialogues croustillants (toutes proportions gardées) et certains Brigandine désinvoltes (le côté subversif en moins).

Reste que si ces trois romans se lisent sans le moindre déplaisir, c’est que l’on aperçoit déjà en germe quelques obsessions chères à Esparbec. La plus évidente (et sans doute la plus logique), c’est celle d’un voyeurisme compulsif qui s’exprime dans les trois récits. Renata, dans La Voleuse de plaisir est une sorte de petite sauvageonne qui a fait d’une branche d’arbre sa cachette pour observer à loisir les ébats les plus chauds de touristes en goguette (avant de s’y joindre). Dans La Fille au collier de chien, Irina n’aime rien tant qu’à provoquer les hommes en faisant mine de se soumettre et de s’exhiber. C’est d’ailleurs son image d’actrice qui fascine dans un premier temps l’homme qui est chargé de la retrouver. Elle reste constamment une sorte de fantasme absolu des hommes (le public cible de ce genre de littérature) : à la fois totalement docile et pourtant inaccessible. Enfin, dans Annie la sucette, il y est encore question d’un mari voyeur qui passe ses nuits à photographier des ébats par les fenêtres avant de faire chanter les personnes. Tous ces dispositifs permettent d’impliquer le lecteur dans l’action tout en le laissant dans cette position de spectateur. Le sexe, chez Esparbec, passe d’abord par le regard et pour qu’il soit efficace, il faut qu’il y ait cette mise en scène du désir et ce frisson que procure l’idée de voir sans être vu.

Mais c’est avec Le Pornographe et ses modèles que l’on pourra le mieux juger de la singularité de l’œuvre de l’écrivain. Dans ce roman, Esparbec reprend certain personnage de ses autres livres (L’Esclave de Monsieur Solal, La Culotte) et traite une fois de plus de la question de l’inceste avec une mère scandaleuse qui couche avec son fils et son amant officiel (Solal). Mais cette fois, il imbrique ce récit dans une sorte d’autofiction où l’auteur se met lui-même en scène, en train de construire son ouvrage comme un « work in progress » et palabrant avec ses éditeurs Alex Dard (Claude Bard) et Sophie Rongiéras. L’un veut qu’il aille à l’essentiel (la pornographie) tandis que l’autre souhaiterait une approche plus intellectuelle et littéraire : « En somme ce qu’ils voulaient c’était que j’écrive d’une façon non pornographique un livre pornographique, afin de gagner sur les deux tableaux, satisfaire à la fois les amateurs de jolies phrases et les branleurs. »

Pour nourrir son écriture, Esparbec tente également de décrire ses expériences érotiques avec Francesca, professeur de philo. Là encore, le rituel tient une place primordiale et l’auteur décrit avec une minutie qui confine à la maniaquerie les mises en scène érotiques à laquelle il soumet sa maitresse consentante. Nous n’entrerons pas dans les détails (certains sont d’une rare crudité) mais les chaussures y tiennent un rôle important. Par cet accessoire fétichisé, l’écrivain nous fait naviguer d’une temporalité à une autre (son adolescence en Tunisie et sa vie d’auteur à Paris) mais brouille également les frontières entre la fiction et l’autobiographie, le réel et le fantasme. Alors que le fantôme de sa mère s’invite parfois et s’adresse à sa conscience, certaines scènes semblent surgir au gré de l’imagination et de la fantaisie du pornographe. A ce titre, la présentation de Claude Bard est éclairante car elle montre comment Esparbec a réinterprété, par l’écriture, son propre roman familial. Cette Magda qu’il présente comme sa mère fut, en fait, la sœur de sa belle-mère (sa tante par alliance, en quelque sorte) mais elle tint effectivement un rôle important dans son éducation sexuelle. Il ne s’agit donc pas d’une autofiction mais davantage d’un désir de revenir sur des images originelles, qui oscillent entre l’obsession et l’effroi, rappelant parfois certaines pages de Bataille, notamment dans cette façon d’appréhender le corps de la mère ; et d’interroger la puissance du fantasme par le jeu de l’écriture.

Le Pornographe et son modèle est un roman qui brouille les repères et qui perturbe. Sa « pornographie » peut être à la fois très crue et sordide (avec un goût prononcé pour des fétichismes assez extrêmes) mais elle est toujours mise en perspective. Il ne s’agit pas de l’exhausser en trouvant des alibis (littéraires, autobiographiques…) mais de la fondre dans la toute-puissance de fantasmes totalement personnels et obsessionnels. J’imagine qu’on pourra très facilement rejeter cette approche inconfortable et peu aimable du genre (Esparbec ne se présente pas sous un jour forcément très reluisant) mais pour peu qu’on accepte le pacte, le livre est passionnant et nous entraine dans des abimes que peu d’auteurs ont osé affronter.

Une œuvre qui donne envie de découvrir plus en profondeur (si j’ose dire !) les autres romans d’Esparbec et qui nous permet d’attendre avec impatience la suite des rééditions de ces « œuvres complètes ».

***

Œuvres complètes 1 (2021) d’Esparbec

  • La Voleuse de plaisir (1985)
  • La Fille au collier de chien (1986)
  • Annie la sucette (1987)
  • Le Pornographe et ses modèles (1998)

Éditions La Musardine, 2021

ISBN : 978-2-36490-552-8

980 pages – 32 €

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