C’est l’histoire d’une séparation en forme de déménagement, d’un déménagement vécu comme une désunion. Quittant celui qu’elle habitait en colocation avec Mara et Markus, Lisa s’installe dans un nouvel appartement qu’elle occupera apparemment seule, où tout du moins avec l’araignée qui y demeure. Mara vit avec douleur le départ de celle qui a probablement été sa petite amie, comme si le ménage qu’elles formaient ensemble se désintégrait.

Le récit se déroule principalement dans les deux logements concernés, se concentrant parfois au simple seuil de ceux-ci. Rares sont les moments où les personnages sont vus hors de ces lieux, en extérieur. Les Suisses alémaniques Ramon et Silvan Zürcher, qui signent ici leur second long métrage, arriment solidement leur caméra à son pied, évitent tout mouvement d’appareil. Ils dessinent ainsi des cadres fixes et resserrés qui sont autant d’espaces dramatiques que traversent les personnages en un ballet incessant d’allées et venues croisées, au sein desquels ceux-ci se placent pour effectuer leur tâche, se parler ou examiner les autres du regard. Lisa est aidée par des professionnels du déménagement – Jurek et son jeune apprenti Jan -, des amis, une parente – Astrid, sa mère. Par des voisines, également : Karen, qui vit dans l’immeuble que la protagoniste quitte ; Kerstin, qui réside dans un appartement de celui qu’elle rejoint… Un troisième lieu que les personnages fréquentent de plus en plus au fur et à mesure que le temps avance… 
Tout ce petit monde décroche et accroche ; démonte et monte ; soulève, déplace et pose ; nettoie et répare. Lisa, elle, est à la fois à l’écart et au centre de cette fourmilière humaine. Elle observe désemparée, blessée au propre comme au figuré. Mélancolique et broyant du noir. Prenant un malin plaisir, teigneuse, à déranger, railler, supplicier les autres.

© Beauvoir Films

Les frères Zürcher scrutent avec une lumineuse empathie autant qu’une froide distance les relations qui se tissent entre les personnages, la toile invisible qu’elles forment. Des relations faites d’attirance et de répulsion. De fêlures et de replâtrages. D’amour, de jalousie, de haine. De tendresse caressante et de sadisme sournois. On notera que là où les hommes manifestent plutôt une gentillesse inoffensive, à l’image du doux Jan, les femmes – Astrid et Lisa autant que Mara, ou Nora, la colocatrice de Kirsten – sont expertes dans leur rôle de quasi-prédatrices faussement candides. Karen semble même avoir un penchant pour les rapports SM.

L’expression par les personnages de ce qu’ils vivent et ressentent en leur for intérieur est donc souvent directe, abrupte. Elle peut être également masquée, hésitante. Les sourires sont énigmatiques, pleins de sous-entendus. Les visages sont médusés, les regards interrogateurs.
C’est que les lieux domestiques, familiers sont habités par des fantômes, les objets qu’ils abritent doués d’une forme de vie. Une inquiétante étrangeté en émane assurément. Nous ne sommes pas germanophones, mais nous avons entendu, prononcé par Astrid, le terme d’« unheimlich » pour parler d’une peur ressentie dans le passé par sa fille Lisa.
Lorsque, avant même de voir le film, nous nous sommes documentés sur les deux réalisateurs que nous ne connaissions pas, nous avons découvert, intrigué, deux êtres semblant n’en faire qu’un… les frères Zürcher sont jumeaux – probablement monozygotes, colocataires du même œuf.

La Jeune fille et l’araignée tangue entre hyperréalisme et féérisme. À la fois élémentaire – comme le sont les couleurs mises en avant à l’image – et touffue, systématique et libre, c’est une œuvre fascinante. Irritante aussi, parfois. Les choix musicaux faits, pour sensés qu’ils sont, ont légèrement heurté nos oreilles : du Voyage, voyage de Desireless (1987), chanson très connotée variété-française-des-années-quatre-vingt, à l’écœurante valse d’Eugen Doga intitulée Gramophone (1992).
Pas sûr qu’elle laisse qui que ce soit indifférent.

Ce film est présenté par ses auteurs comme ayant une dimension en partie autobiographique, et comme le second volet d’un trilogie sur les liens intimes entre les êtres humains [« human togetherness »], commencée avec Un étrange petit chat (2013) et qui se terminera avec Le Moineau dans la cheminée.
Cf. l’entretien filmé avec Samuel Nicholls pour The Upcoming (9 mars 2021) :
https://www.youtube.com/watch?v=h8ZiYTNXbl
Et l’interview de Ramon Zürcher réalisée par Loïc Marie et publiée sur le site Capitaine Cinémaxx (18 octobre 2021) :
http://capitainecinemaxx.fr/2021/10/18/la-jeune-fille-et-laraignee-entretien-avec-le-realisateur-ramon-zurcher/

 

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