L’année cinématographique 2016 a été marquée par une nouvelle démonstration de force des cinéastes Sud-coréens. Entre les auteurs de premier plan que sont Park Chan-Wook avec Mademoiselle ou Na Hong-Jin avec The Strangers et des divertissements coordonnant l’intelligence du propos à l’intensité de l’action, à l’instar d’un Dernier Train pour Busan. Le nouveau long-métrage de Kim Seong-hun (auteur du très bon Hard Day), s’inscrit plutôt dans cette deuxième veine. Sorti au mois d’août dernier en Corée du Sud, Tunnel a dépassé les 7 millions d’entrées, il figurait en fin d’année par les cinq plus gros succès du pays. L’histoire de Jung-soo (Ha Jung-Woo, le comte de Mademoiselle ou le chauffeur de taxi de The Murderer de Na Hong-Jin), un vendeur de voitures en route pour son domicile est accidentellement enseveli sous un tunnel. Une opération de sauvetage d’envergure nationale se met en place pour le sortir de là, pendant que chaque avancée est scrutée, commentée par les médias, les politiques et les citoyens, Jung-Soo doit survivre avec les maigres moyens à sa disposition…

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Copyright Version Originale Condor 2017

Dans son désir de lier cinéma à grand spectacle et critique sociétale Kim Seong-hun se rapprocherait de la démarche d’un Boon Joon-Ho. La présence de Doona Bae (The Host) n’y est sans doute pas étrangère. La recette sur laquelle se construit Tunnel n’est pas tout à fait neuve. Il s’apparente d’abord à un mix du film catastrophe et du thriller de survie claustrophobe avant de bifurquer vers le drame intimiste et la comédie sociale. Hard Day observait avec délectation un héros totalement immoral, corrompu jusqu’à l’os, dont l’absence de valeurs morales faisait écho à une société gangrénée dans ses institutions, dans un mélange entre humour noir et comique burlesque. Le héros de Tunnel est de fait plus « propre », son portrait plus nuancé, mais son réalisateur recourt à une ironie incisive pour révéler les dérives individualistes du pays. L’ouverture ne s’embarrasse pas de superflu, l’argument est posé en moins de dix minutes. Un plan inaugural malicieux préfigure le tunnel en filmant l’intérieur d’une pompe à essence avant d’introduire le héros, Jung-soo, sous un angle peu sympathique. Téléphone au volant, il apparaît plus préoccupé par la transaction importante qu’il s’apprête à conclure que par l’anniversaire de sa fille pour laquelle il n’a pas encore acheté de cadeau. « Vous allez entrer dans un tunnel » annonce le GPS, quelques secondes plus tard, au terme d’une courte et impressionnante séquence, le tunnel s’effondre. Désormais seul au milieu des décombres, il ne dispose que de deux petites bouteilles d’eau, d’un gâteau d’anniversaire et d’un téléphone portable chargé à 82%. Comme un retour de boomerang, Jung-soo reçoit l’appel mécontent du client avec qui il traitait quelques minutes plus tôt alors qu’il peine à joindre les secours, faute de réseau téléphonique très aléatoire depuis le sinistre. C’est le début d’un récit de survie tendu générant instinctivement l’empathie.

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Cette intrigue principale au suspense étouffant – combien de temps peut-il tenir ? – est rapidement aérée par son contrechamp extérieur, l’organisation d’un plan de sauvetage médiatisé. En conséquence, le film ouvre plusieurs arcs narratifs et intronise de nouveaux protagonistes : l’épouse de Jung-soo et le chef de l’équipe des secours mais aussi la première ministre coréenne, les représentants de grands groupes industriels, des journalistes,… L’originalité réside dans le choix de fustiger des comportements égoïstes, où presque tous les acteurs poursuivent des intérêts personnels, plutôt que célébrer un potentiel héroïsme triomphant. En miroir à la solitude dans laquelle est plongé le héros, il peint une société rongée par l’individualisme où les rapports marchands entre les individus ont remplacé les liens sociaux. Jung-soo constitue de par sa profession un acteur indirect de ces dérives, avant d’en devenir lui-même une victime collatérale, d’où l’ironie de la situation. Le film se montre également habile pour se saisir de nouvelles technologies omniprésentes au quotidien et les intégrer dans son dispositif de mise en scène : ainsi Se-hyeon découvre ce qui est arrivé à son mari sur la télévision murale d’un supermarché alors qu’elle descend un escalator. Il amorce ainsi une réflexion intéressante sur la difficulté à communiquer simplement dans un univers surconnecté, où tout le monde peut s’exprimer mais plus personne ne s’écoute réellement. Le déchirant appel radio de Se-hyeon à l’adresse de Jung-soo est à la fois l’illustration parfaite de cette dissonance et le voeu d’un retour à une forme de simplicité.

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Pourtant malgré toutes ses qualités, le film ne convainc pas totalement. Très fort lorsqu’il s’agit d’introduire ses différentes intrigues, Kim Seong-hun peine à les faire évoluer et à les conclure. La multiplication des rebondissements finit par nuire à la vraisemblance et à l’intensité d’un récit qui s’étire excessivement en péripéties annexes. La maitrise formelle ne dissipe pas la curieuse impression d’un mariage des genres pas toujours homogène et un brin artificiel. Comme s’il péchait par gourmandise, Tunnel privilégie le trop au pas assez. La charge critique – décomplexée – était pertinente. Mais ce portrait de politiciens avides de récupération ou d’un capitalisme obnubilé par ses profits est plus répétitif et superficiel que réellement original ou profond. À la longue, la démonstration devient lassante. Mais ne boudons pas notre plaisir, passé ces réserves, il serait dommage de passer à côté de ce divertissement efficace et engagé.

 

 

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A propos de Vincent Nicolet

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