“They shut me up in Prose –

As when a little Girl –

They put me in the Closet –

Because they liked me ‘still’ – “ (…)

Emily Dickinson, poème 613

          Après Jim Jarmusch avec Paterson, c’est au tour de Terence Davies d’inscrire la poésie au cœur de son cinéma. Dans son dernier film, Emily Dickinson, a quiet passion, le réalisateur rend hommage à l’immense poétesse américaine, auteur de près de deux-mille poèmes essentiellement publiés après sa mort. L’entreprise a de quoi laisser sceptique : comment filmer la poésie sans tomber dans le poncif ni ennuyer le spectateur ? Terence Davies accomplit ici un véritable tour de force, d’autant qu’à la difficulté du projet s’ajoutent les dangers du biopic. Non seulement le réalisateur parvient à retranscrire de manière fidèle et sensible la vie d’Emily Dickinson, mais il déjoue toutes les idées reçues sur la création poétique en donnant à voir un film facétieux, d’une vitalité étonnante, dont  la fin pathétique s’impose à la fois comme un contraste éprouvant et une riche clé de lecture.

          Le sous-titre du film, « a quiet passion », met en lumière l’apparente contradiction entre l’existence on ne peut plus ordinaire du personnage et l’intensité de sa poésie. Emily Dickinson a en effet vécu dans le Massachussetts et, restée célibataire, n’a quasiment jamais quitté la maison de ses parents. De même, ses voyages en famille ne l’ont pas menée au-delà de Philadelphie et Washington D.C. Ici donc, pas de rebondissements ni de péripéties. L’aventure est toute intérieure. Dans un sublime plan circulaire, la caméra circonscrit l’espace familial, havre de tranquillité et de bienveillance où le temps s’abolit. De cette scène domestique se dégage une telle harmonie qu’elle inciterait à voir dans cette cellule familiale une parfaite utopie. La protagoniste est filmée en plein travail, de nuit, écrivant toutes les nuits de trois heures du matin au lever du jour, mais le film ne se contente pas de cette dimension illustrative. Le processus poétique est essentiellement rendu par la lecture, en voix off, des poèmes d’Emily Dickinson, pendant que le réalisateur filme le personnage dans son quotidien. C’est ainsi que, de manière subtile, les poèmes entrent en résonance avec les situations ou les images – ici le butinage des abeilles et l’éclosion des fleurs, là le champ de bataille dévasté de Gettysburg… Mais si Terence Davies capture avec autant de finesse l’essence de la création poétique, c’est aussi grâce au jeu extraordinaire de Cynthia Nixon, son actrice principale, bouleversante de vérité.

            On peut attendre d’un film sur l’écriture poétique qu’il nous communique une émotion esthétique. Mais l’œuvre de Terence Davies dépasse ici nos attentes en allant chercher le spectateur sur un terrain auquel il ne s’attend pas : l’humour et la drôlerie. La jeune Emily Dickinson est présentée comme un personnage enjoué, frondeur, prompt à dénoncer l’hypocrisie de la société dans laquelle elle vit. A travers des dialogues spirituels, le réalisateur fait la satire du puritanisme qui sévit en Nouvelle-Angleterre à la fin du XIXe siècle. La séquence d’ouverture, sorte de parodie du Jugement dernier, est à cet égard exemplaire. Dans une composition rappelant les tableaux de Vermeer, on découvre un groupe de jeunes filles en robes noires et collerettes de dentelle. Dans une grande pièce nue et baignée de lumière, elles se tiennent de part et d’autre d’une estrade, sur laquelle est juchée une mère supérieure autoritaire. A l’issue de cette cérémonie de fin d’études, les pensionnaires se dirigent à droite ou à gauche de l’estrade en fonction de leur aspiration à rester au couvent ou à retrouver le monde. La séquence se clôt sur un échange jubilatoire, filmé en champ contre-champ, entre la mère supérieure scandalisée et la jeune Emily Dickinson, éloignée du couvent à l’instar d’un ange rebelle. Mais les passages dans lesquels intervient le personnage de la vieille tante, pleine de certitudes et confite en dévotion, atteignent un sommet d’humour. Ce personnage, quoique secondaire, donne lieu à des scènes familiales savoureuses : son physique dodu, en contradiction totale avec la tempérance qu’elle professe, font d’elle un avatar féminin de Tartuffe. Aux recommandations moralisatrices de celle-ci répondent les provocations malicieuses de ses neveux, truffées d’allusions qui échappent complètement à la bonne femme. Le scénario est ainsi ponctué de saillies qui prennent souvent pour cible les pratiques religieuses, à la manière de celle que prononce la meilleure amie de l’héroïne : « Going to church is like going to Boston, you appreciate it once you’re home »1. Seul le dernier tiers du film, par sa morbidité pesante, tranche sur la gaieté qui habite l’œuvre. Dans des scènes d’agonie au naturalisme presque gênant, le réalisateur y montre la déchéance de la mère d’Emily Dickinson, atteinte de paralysie, avant de traiter comme en miroir la dégénérescence puis la mort de la poétesse elle-même. Dans chacune de ces séquences, certains plans se répondent, au détail près. On peut se demander si Terence Davies, en traitant de manière similaire la mort de ces deux femmes, a souhaité réunir des personnages aux destins en apparence si différents. Il semble en effet que le personnage d’Emily Dickinson et celui de sa mère expérimentent, à un niveau différent, une forme de frustration, sexuelle et affective pour l’une, existentielle pour l’autre. A la fin de leur vie, leurs trajectoires se rejoignent finalement dans une forme de mélancolie et d’amertume.

            Dans la continuité de ses précédents films, il s’agit certainement pour le réalisateur anglais de prolonger sa réflexion sur la condition de la femme. Après le magnifique Sunset song sorti l’an dernier, Terence Davies nous offre avec Emily Dickinson, a quiet passion un portrait de femme particulièrement touchant. Véritable esprit libre, la poétesse se démarque par son autonomie intellectuelle et sa volonté d’écrire. Sur le plan individuel, elle prend fait et cause pour sa belle-sœur et met son frère face à ses contradictions, dénonçant le rôle « décoratif » auquel il réduit son épouse. Luttant contre le rédacteur en chef du journal local qui considère sa poésie comme « enfantine », contredisant son père qui pense que toute forme artistique doit être maîtrisée par les hommes, Emily Dickinson mène un combat acharné pour la reconnaissance de ses œuvres.

Durée : 2h04

  1. cf. poème 324 : “Some keep the Sabbath going to Church – / I keep it, staying at Home – / With a Bobolink for a Chorister – / And an Orchard, for a Dome – (…)”.

A propos de Sophie Yavari

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