Ana Garcia Blaya – “Les Meilleures intentions”

Regarder Les meilleures intentions c’est voir et revoir une histoire que l’on connaît tous, de près ou de loin : celle d’un homme immature et insouciant, qui – bien que rempli d’amour – peine à assumer son rôle de père. Réalisé par Ana Garcia Blaya, le film narre, avec un évident plaisir cathartique et une grande délicatesse, les maladresses et les ratages, les manquements et les bévues d’un homme ordinaire, Gustavo (Javier Drolas). Lunettes cassées, voiture abîmée, disquaire rockeur, divorcé et coureur de jupons, il s’occupe de ses trois enfants comme il peut. Après un générique punchy composé d’images iconiques (l’équipe de football de River Plate, des peluches mickey et des barbies …) la caméra suit ce grand dadais et on s’entiche vite de cet éternel adolescent, gentil loser, léger irresponsable. Mais on regrette tout aussi rapidement le manque d’audace narrative. Les scènes sont attendues : le père oublie qu’il doit voir ses enfants, est en retard à la fête de l’école, fait la fête et se lève trop tard, autant de moments déjà vus rejoués ici sans point de vue particulier. Le scénario balisé ne surprend pas et peine à trouver son ampleur, d’autant que son traitement esthétique manque – lui aussi – d’inventivité.

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La réalisatrice, à grand renfort de rock and roll ou d’images amateures (puisées dans ses archives) notamment, de donner à sa fiction un aspect plus réel, plus documentaire. La volonté d’émouvoir en devient alors trop évidente. Dommage car l’idée de marier fiction et images authentiques était une belle idée de cinéma. Ce besoin de soutien musical – avec des paroles qui viennent littéralement raconter comment le père ressent la situation – est le signe d’une cinéaste qui n’a pas suffisamment confiance en son langage cinématographique. Par les chansons, elle s’assure que ce qu’elle met en place visuellement est compris, ce volontarisme empêche l’émotion de se déployer pleinement. Mais la beauté de cette première oeuvre se niche ailleurs, dans le regard que la réalisatrice pose sur ses personnages. Rempli de tact et d’affection, elle semble les caresser, les filment sans les surplomber ni juger de leurs actes. Le film se fraie alors un chemin délicat et regarde à hauteur d’homme, de ses protagonistes. La distance de sa caméra est la bonne : suffisamment proche pour nous plonger pleinement dans l’action mais assez en retrait pour éviter le voyeurisme et la complaisance du « trop-intime ». Le manque – relatif – d’ambition est oublié au profit d’un amour pour ses personnages qui sauve le long métrage et lui confère le statut de peintures de mœurs. Au contentieux, elle choisit la douceur. Car finalement, ce n’est ni le conflit ni sa résolution qui l’intéresse, c’est la vie de ces trois enfants et de ce père sans repères, qu’elle observe avec attention. Quand elle fait confiance à son récit et qu’elle le déleste d’artifices purement démonstratifs, on se laisse emporter dans cette charmante simplicité.

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Bien que timoré, l’œil de la jeune argentine est bienveillant et honnête, il croque avec justesse la vie d’une famille ordinaire des années quatre-vingt dix à Buenos Aires. La reconstitution fonctionne, tant dans l’époque que dans la véracité des personnages. La photo naturaliste donne à voir les tons ternes et grisâtres des murs de la mégalopole, les personnages sont réalistes et crédibles, avec une mention spéciale pour les jeunes acteurs qui incarnent avec malice les trois enfants. Ceux-ci ballottés entre une mère sévère et un père insouciant trouvent leur indépendance au fil de l’histoire et mènent la fronde, initiée par la grande sœur, pour trouver leur identité et faire entendre leurs désirs. Les protagonistes cherchent l’émancipation et s’ils tâtonnent, c’est parce que les divorces et les arrangements qui en découlent sont souvent irrésolubles. C’est par la quotidienneté de leurs combats et la banalité des situations que leurs trajectoires se révèlent universelles.

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La finesse d’Ana Garcia Blaya transparait dans la fausse piste du héros. Car si l’attention se cristallise initialement sur le père, c’est en filigrane le portrait de la fille aînée (Amanda) qui est dressé. C’est elle qui porte finalement le film, en témoigne cette magnifique dernière scène et son discours étonnamment mature qui agit sur son papa comme une révélation et qui lui permet d’enfin, devenir père. En comprenant la réalité d’Amanda, en acceptant la cruelle vérité, Gustavo sort grandi et c’est toute l’humanité du cinéma de Blaya qui éclot sous nos yeux. La petite Amanda apparaît au sortir de la projection comme le double fictif de la metteure en scène et la veine autobiographique prend tout son sens dans la source de cette gamine qui – contrainte par les évènements – choisit d’être adulte à dix ans. Dans son regard étincelant d’enfant se loge la synthèse et l’intelligence du film : englober d’amour ses proches, leur rendre hommage et les protéger, quitte à devoir les laisser voguer vers d’autres cieux, plus célestes.
Finalement, ce premier long métrage encourageant se termine sur une note plus profonde que son apparente légèreté ne le laissait entendre au départ. Si ses bonnes intentions sont perceptibles et méritent d’être saluées, elles ne suffisent pas – encore – à en faire un grand film.

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A propos de Julien Rombaux

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