Film culte et longtemps difficilement visible dans des conditions décentes, Lune Froide de Patrick Bouchitey est de nouveau accessible et ce, de la plus belle des manières. Ressorti en salles en version restaurée en novembre 2023 (distribué par Malavida), il existe désormais en Blu-Ray et Blu-Ray UHD chez Le Chat qui fume. Second rôle de qualité du cinéma français révélé au milieu des années 70 dans La Meilleur Façon de marcher de Claude Miller et Le Plein de Super d’Alain Cavalier, Bouchitey fait en 1975 la découverte d’un recueil de nouvelles de Charles Bukowski, Les Contes de la folie ordinaire. Tel un rêve obsédant (un motif qui imprégnera plus tard son métrage), il espère pouvoir l’adapter et passer à la réalisation. Il lui faudra patienter dix ans pour parvenir à ses fins. Il est amusant de constater que Lune Froide prendra vie lorsqu’il connaîtra le plus gros succès populaire de sa carrière sur La Vie est un long fleuve tranquille d’Etienne Chatillez. Son adaptation sera d’abord un court-métrage de vingt-six minutes, sifflé au Festival de Clermond-Ferrand avant d’en repartir récompensé du grand prix, puis plus tard d’être le récipiendaire du César dévolu au format. Fort de cet accueil finalement favorable, il décide de transposer son projet en long en adaptant plusieurs nouvelles du recueil, La Sirène baiseuse de Venice, Californie et Panne de batterie, épaulé à l’écriture par le comédien et romancier Jackie Berroyer. Un certain Luc Besson, qui vient alors d’enchaîner les succès de Subway, Le Grand Bleu et Nikita, a entendu parler du court par son ami Jean Reno. Il officiera à la production aux côtés d’Andrée Martinez, la compagne du néo-cinéaste. Devant et derrière la caméra, ce dernier retrouve son complice Jean-François Stevenin, ensemble ils campent Simon et Dédé, deux amis quadragénaires, soudés par la même quête d’exaltation. Dédé est hanté par la musique. Simon vit dans le souvenir obsédant d’une jeune femme qu’il appelle « la sirène » (Karine Nuris). La nuit, aidés par l’alcool, ils délirent et déambulent à la recherche de visions…

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Objet de scandale doublé d’une interdiction aux moins de seize ans à sa sortie, Lune Froide disparaîtra peu à peu des radars tout en devenant parallèlement l’œuvre fétiche d’une poignée d’initiés. Plus de trente ans après sa réalisation, il n’a rien perdu de sa dimension iconoclaste ni de sa force primitive. Dans un noir & blanc atemporel, les deux héros déambulent sans but dans un décor insaisissable, qui devrait être très franchouillard (tournage à Lorient et ses alentours) mais s’imprègne pourtant d’un imaginaire américain constituant en fin de compte une sorte d’excitant no man’s land filmique. À l’image de cette plage et ses airs de désert transformé en décharge sur laquelle débute l’aventure. Partagé entre un référentiel culturel yankee (Charles Bukowski, Jimi Hendrix) et par défaut, en raison de son esprit libre et anar, l’héritage d’un certain cinéma français des années 70 (dont Bertrand Blier et Joel Séria furent les figures de proue), le film avance et s’écrit à la marge. Il semble esthétiquement orphelin, ne se souciant pas des étiquettes et ne revendiquant aucun sentiment d’appartenance : il puise son inspiration au gré des intuitions de ses auteurs, globalement tournés vers d’autres disciplines artistiques. Inconfortable sur bien des aspects (le récit ne comporte pas de réels repères positifs), souvent halluciné (cette vision d’une sirène dans le feu en surimpression) et ne craignant jamais une forme de radicalité, le long-métrage se nourrit d’une absence de tabous (moraux, visuels, verbaux), d’une folie débridée et d’une croyance viscérale dans ce qu’il entreprend. Bouchitey et Stevenin, complices à l’écran et prodigieux dans leurs interprétations respectives, liés par un terrible secret, errent guidé par des pulsions autodestructrices (alcool, sexe, violence) dérangeantes qui constituent paradoxalement l’affirmation répétée d’une nécessité d’exister au sein d’un monde qu’ils ne comprennent pas (ou qui ne les comprend pas). Ils regardent avec la même indifférence narquoise, un documentaire sur les discours d’Hitler et Mussolini à la télévision (un vecteur d’abrutissement parmi d’autres) qu’un match de foot. Dédé cesse d’être passif face au petit écran, lorsqu’il double trivialement les programmes (un clin d’œil à un exercice auquel se prêtait largement l’acteur-réalisateur à cette époque sur La Vie privée des animaux), dérangeant par la même occasion son détestable beau-frère Gérard (Jean-Pierre Bisson). En somme, le désordre et le bruit sont les seuls moyens pour lui de se faire entendre, loin de ses rêves de musique et plus particulièrement de rock’n’roll, à moins qu’il ne soit précisément l’incarnation de cet état d’esprit, dans sa version laissé-pour-compte.

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Film brûlant et fiévreux, plein de vie, autour de deux hommes attirés par la mort et effrayés à l’idée de mourir ou de disparaître de cette société que pourtant, ils rejettent. De cet univers fêlé et déviant, se dessine peu à peu une poésie brute et surréaliste observant avec tendresse mais sans complaisance deux individualités malmenées et en rupture, cherchant à leur manière, leur place. Seraient-ce les possibles autoportraits de ses auteurs et acteurs, visages et corps indisciplinés du cinéma français, qui se seront démenés pour imposer un dessein hors des sentiers battus ? Si oui, la mission est réussie et durablement. Sa récente ressortie (dans une copie sublime) atteste d’un objet dorénavant attendu et respecté. Patrick Bouchitey attendra près de quinze ans avant de repasser derrière la caméra avec Imposture en 2005, toujours produit par Luc Besson, mais sans gagner le même prestige à la postérité. Lune Froide restera sans réelle équivalence dans le paysage francophone, sauf à gratter de ça et là, par exemple sur certaines facettes des premiers Dupontel (des acteurs communs peuvent faire office de liant : Jackie Berroyer, Roland Blanche). Il est aujourd’hui grand temps de le célébrer pour de bon. Comme à son habitude, Le Chat qui Fume propose une édition incontournable pour les adeptes du long-métrage. Le très beau mediabook, comprend copies Blu-Ray et UHD ainsi qu’un livret des photos du tournage par Jean-Claude Chuzeville. Une courte présentation de Patrick Bouchitey précède le visionnage, invitant le spectateur à le voir « comme un conte ». Il ajoute sans cynisme, conscient de l’évolution des mœurs et de la teneur de l’ensemble, « espérer que l’on puisse encore en rire ». Parmi les suppléments, on retrouve Lune Froide version court-métrage (également restauré en 4K), une œuvre autonome (déjà dédiée à Patrick Deweare et Xavier Saint-Macary) qui s’intègre parfaitement au long, mais existe aussi (différemment) isolée de celui-ci. Une nouvelle interview de Patrick Bouchitey assez enrichissante, repasse en toute transparence son parcours de cinéaste, de la genèse du projet jusqu’à l’évocation de ses réalisations avortées (dont une adaptation du Démon d’Hubert Selby Jr). On apprend notamment que Richard Bohringer fut le premier choix avant Jean-François Stevenin, ou qu’une deuxième fin fut envisagée. Il évoque sa collaboration avec Luc Besson qui lui a laissé les mains libres, ce qui sera nettement moins le cas sur Imposture (bien que le temps ait passé, un souvenir douloureux est palpable). Cet entretien est à mettre en perspective (ou à compléter) avec le making-of d’époque (tiré de l’édition DVD Studiocanal de 2004) dans lequel ses propos prennent une autre dimension associés aux images du tournage. À l’instar de sa relation avec Stevenin, les conflits apparents nourrissent aussi la véracité à l’écran : quelque chose bouillonne et ainsi, vit. Bouchitey dit d’ailleurs avec franchise que le film ne pouvait se faire dans la détente. Des rushes du tournage du court-métrage et du casting de la sirène complète les bonus.

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