Au cours des années 80, le polar hexagonal connaît un renouveau. Poussés par les nombreux succès de Jean-Paul Belmondo, les producteurs misent sur des films plus orientés vers l’action et très inspirés par leurs homologues américains. Si La Crime, Légitime violence ou La Balance perpétuent un certain cinéma réaliste, Rue Barbare ou même Les Spécialistes, n’hésitent pas à aller braconner sur les terres de l’actioner yankee. C’est dans ce contexte qu’est mis en chantier Les Fauves, réalisé par Jean-Louis Daniel, auteur de Trottoir des allongés (tourné intégralement en vidéo et sélectionné au festival de Venise) ainsi que de Même les mômes ont du vague à l’âme, avec Guy Bedos, Mimsy Farmer ou encore Bruno Cremer au casting. Au script, le jeune metteur en scène s’entoure de Catherine Cohen (Indochine) et de Philippe Setbon, scénariste de Parole de flic mais également réalisateur de l’inénarrable Cross avec Michel Sardou. On y découvre Christopher Bergham et Bela, qui forment un couple se produisant dans des spectacles de cascades automobiles. Léandro Santini, le frère de Bela, jalouse leur liaison. Après l’avoir éconduit juste avant le show, la jeune femme annonce à Christopher son intention de quitter ce dernier. La cascade tourne au drame et elle meurt dans les flammes sans que son amant intervienne. Trois ans ont passé, celui-ci réapparaît sous le nom de Berg et trouve un emploi de vigile dans une société de police privée, La Veillance. Léandro, quant à lui, n’a qu’un seul but : venger la mort de sa sœur… Après avoir envisagé tour à tour Christophe Lambert et Thierry Lhermitte pour incarner le protagoniste, le cinéaste jette son dévolu sur Daniel Auteuil. Le comédien est dans une phase de transition et tente de se débarrasser de son image d’acteur comique (Les Sous-doués, Pour cent briques, t’as plus rien, T’empêches tout le monde de dormir) pour s’essayer au policier sombre avec L’Indic de Serge Leroy (où il côtoie Lhermitte) et L’Arbalète (sortie également en 1984). À ses côtés, d’autres habitués du thriller made in France : Philippe Léotard (La Traque, Tchao Pantin, La Balance) dans le rôle de Léandro et la québécoise Gabrielle Lazure, à l’affiche de La Crime, l’année précédente, dans celui de Bela.

Le Chat Qui Fume Copyright 2022

Initialement intitulé Paris Boulevard, le long-métrage connaît une phase de production pour le moins agitée et rocambolesque. Un jeune studio spécialisé dans les pubs télévisées, alimenté par un mystérieux financier américain s’engage dans un premier temps sur le projet avant qu’un drame ne vienne stopper le tournage. Le producteur est en effet retrouvé mort dans des conditions louches, deux semaines seulement après le début des prises de vue, en pleine période de Noël. Daniel fait alors le tour de toutes les compagnies, plutôt frileuses tant l’argent investi jusqu’alors se révèle être lié à des opérations frauduleuses, voire mafieuses, en plus de générer de nombreux casse-têtes quant à la régularisation des divers contrats. Il finit par trouver un nouveau distributeur, Gaumont, rapidement rejoint par un producteur-sauveur. Malheureusement, le budget se retrouve divisé par deux et impose une réduction drastique du plan de travail. Ce changement de paradigme radical pousse le réalisateur à revoir ses ambitions à la baisse. Il parvient néanmoins à venir à bout de son film mais doit composer avec une nouvelle contrainte en post-production. Gaumont lui demande en effet de livrer un montage définitif en avance afin de prendre prématurément la place des Morfalous (qui était pressenti comme un carton assuré mais s’est révélé un échec en salles), en contrepartie, il pourra profiter d’un parc d’exploitation inespéré. Le succès n’est pas au rendez-vous (moins de 400 000 entrées) et Les Fauves est étrillé par la critique qui n’y voit qu’un navet bourrin. Il va pourtant sortir peu à peu de l’oubli au fil des années à la faveur de ses diffusions télé et de cinéphiles curieux de découvrir un pan méconnu de la filmographie de Daniel Auteuil, ainsi que d’éditeurs toujours prompts à déterrer quelques raretés du patrimoine. C’est le cas du Chat qui fume qui a décidé d’offrir au long-métrage une édition UHD / Blu-Ray luxueuse et remplie de bonus. Le moment est venu de se pencher sur le cas de ce film et de se poser la question : véritable nanar daté ou petite série B efficace ?

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En préambule, il est judicieux de prévenir qu’afin d’apprécier Les Fauves, il est nécessaire d’être disposé à dévier quelque peu des normes du bon goût et accepter des limites parfois criantes, non pour les minimiser mais afin de pouvoir ensuite profiter pleinement des sources de plaisirs que propose le long-métrage. Entre codes eighties aujourd’hui totalement ringards, à l’image de cette bande-son kitsch, qui propose son lot de contrefaçons de tubes FM de l’époque (évoquant autant Blondie que certains titres des Rocky 3 et 4), et dialogues oscillant entre le pauvre et le médiocre, interprété par un casting au niveau de jeu très aléatoire, nombreuses sont les scories dont il faut tenter de faire abstraction. Le script, que l’on devine fragilisé par les aléas de productions et de probables réécritures en cours de route, contient son lot de facilités (tous les personnages retrouvent inexplicablement le lieu d’un crime en plein coeur de Paris) jusqu’à une conclusion expédiée (cumulant à sa manière toutes les tares scénaristiques du film : enchaînement peu cohérent, dénouement factice). Passé une introduction de bonne tenue, le rythme se révèle étonnamment décontracté, tuant dans l’œuf une bonne partie de la tension, atténuant la noirceur de l’ensemble, donnant la sensation d’un métrage bancal, hasardeux. De la série B à la série Z, il n’y a qu’un pas et Jean-Louis Daniel est amené à flirter avec la seconde catégorie, laissant passer au montage des fautes bien perceptibles (le reflet visible d’un cadreur, un mort qui cligne des yeux), en plus de reprendre fièrement à son compte des penchants bisseux décomplexés (plans de fesses racoleurs, nudité gratuite aussi bien féminine que masculine). Cependant, ces seuls défauts (plus ou moins importants), ne s’avèrent pas rédhibitoires et condamner l’œuvre entière sans souligner ses atouts bien réels, serait réducteur ou du moins malhonnête.

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Bien qu’ancré dans un décorum très français (le plan d’introduction dévoile la Tour Eiffel et les quais de Seine), Les Fauves revendique des sources d’inspiration essentiellement américaines. Berg, véritable lonesome cowboy au passé mystérieux à qui l’on somme de quitter la ville avant le lever du soleil, la bagarre dans un bar aux airs de saloon et Léandro jouant un air de flûte en se remémorant un souvenir fraternel, renvoient immanquablement au western, Il était une fois dans l’Ouest en tête. Daniel Auteuil arpente une ville à bord de sa voiture tel un Travis Bickle franchouillard, quant à la faune underground qui compose le public des spectacles de Christopher et Bela (prénoms à l’origine anglo-saxonne), il relève du punk 80’s tendance Les Rues de feu de Walter Hill. Le show d’ouverture démontre un savoir-faire technique (ralentis sur les crashs, chocs impressionnants) qui place d’entrée le film dans le cadre de l’exploitation pure et simple. Ce choix de l’efficacité assumée, héritée de la série B est à mettre au crédit de Jean-Louis Daniel qui n’hésite pas à lorgner vers l’anticipation ou la dystopie. La Veillance, cette société de sécurité privée, semble être la seule garante d’ordre à Paris, la police étant quasiment absente tout du long. Univers de camaraderie virile et cosmopolite, où se côtoient tous les sexes, tous les âges et toutes les origines, la milice constitue également un milieu brutal. Les conflits se règlent par la violence et ses membres (principalement masculins) sont antipathiques, voire foncièrement détestables, y compris le protagoniste. Nino (incarné par un tout jeune Florent Pagny), qui apparaît en tant que personnage « pur » de la bande de mercenaires, se révèle lui aussi être un sale type. Une vision sombre et clanique d’un métier institutionnalisé, hantée par un mystérieux vengeur qui préfigure (inconsciemment) un autre métrage bien supérieur qui sortira vingt ans plus tard : Le Convoyeur de Nicolas Boukhrief. A contrario, les femmes sont angéliques, victimes de la perversité des hommes, en témoigne cette scène où Mimi (Véronique Debourg, alors compagne du réalisateur), nue, est épiée par Jeff (Jean-François Balmer) qui caresse un savon de façon pour le moins suggestive. Une manière de sexualiser tout individu féminin, fréquent dans le bis décomplexé, qui se retrouve à travers le frère incestueux, Léandro, surgissant du passé pour violer sa propre soeur lors de la première scène. Campé par un Philippe Léotard physiquement diminué et visiblement dans un état second, ce dernier gagne une dimension réellement touchante grâce à la composition de l’acteur. Passif et fantomatique, en opposition avec son rôle de salaud, il parcourt le récit comme un ange de la mort, aussi détestable que pathétique, et flirte avec les figures du cinéma de genre. Polar intégralement nocturne (excepté sa conclusion), le long-métrage ancre son récit dans l’obscurité, au grand dam de l’équipe, contrainte de tourner de nuit et en plein hiver, imposant en revanche une atmosphère réussie.

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Contraint de composer subitement avec des moyens réduits, Jean-Louis Daniel fait néanmoins preuve d’un certain talent visuel. Étonnamment élégante, sa mise en scène multiplie les effets de caméra, à l’instar de ce mouvement de grue qui suit Berg sortant de sa loge avant de s’élever et de dévoiler la foule venue l’acclamer. Le cinéaste n’hésite pas à faire le choix de la stylisation pour mettre en valeur ses décors et ses individualités. Ainsi, il filme des membres de La Veillance en contre plongée à travers la grille d’un métro pour accentuer leur menace, ou Berg en plan zénithal, dévoilant un savoir-faire dans la composition des cadres. Il cherche également l’iconisation au moyen de la lumière et des couleurs. C’est le cas de Daniel Auteuil, le regard perdu au petit matin, alors que le soleil se lève à peine lors du final, ou bien évidemment via la dimension quasi mystique de Bela. L’ombre de la jeune femme plane sur tout le long-métrage, de son apparition en sainte encapuchonnée de blanc périssant dans les flammes d’un bûcher accidentel, aux nombreuses réminiscences de son visage qui hante le protagoniste. En quelques plans, Daniel arrive à créer un personnage emblématique et sensuel (elle figure même cheveux plaqués et crucifix dans la bouche sur l’affiche originale), à mêler une étreinte avec son compagnon torse (velu) nu à une imagerie religieuse et immaculée. Les couleurs ont ainsi un rôle crucial. L’opposition du blanc et du rouge porte toute une symbolique de dualité entre la pureté et la violence qui transparaît dès les crédits (accompagné de rugissements de fauves), jusqu’à la voiture de Mimi ou à l’intérieur du bar de La Veillance. La photographie de Richard Audry (chef op de L’Arbalète et du nanar La Nuit du risque, produit par le RPR) use de cadrages signifiants (le verre brisé par le poing de Léandro) et de ralentis pour matérialiser les émotions ou renforcer le caractère spectaculaire de certains moments, telles les cascades de l’introduction. Au détour de quelques rebondissements, le film renvoie au culte Les Guerriers de la nuit (chasse à l’homme guidée par une voix à la radio) ou le très bon polar Un Témoin dans la ville d’Edouard Molinaro, avec des vigiles en lieu et place des chauffeurs de taxi. Loin d’être un long-métrage sous-estimé, ni même très réussi, Les Fauves demeure une curiosité très marquée par son époque, pourvue de qualités non négligeables (en témoigne le final au cœur d’un Bercy en construction) à recommander aux amateurs de cinéma déviant et kitsch.

Dans un très beau packaging, Le Chat qui fume propose le film en UHD et Blu-Ray, à la faveur d’une splendide copie. L’édition contient un long entretien (1h10) avec le réalisateur Jean-Louis Daniel, lequel revient sur son parcours puis son expérience sur Les Fauves avant d’évoquer la suite de sa carrière. Sans tabou et heureux de pouvoir communiquer sur son travail, il est intéressant d’entendre un artisan de l’ombre s’épancher abondamment sur ses désirs et aspirations. Deux autres interviews sont proposées, l’une toute fraîche avec Gabrielle Lazure, l’autre courte et issue d’archives, avec Daniel Auteuil.

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