Alain Guiraudie – « Viens je t’emmène »

On rit pas mal devant Viens je t’emmène d’Alain Guiraudie, librement extrait du deuxième roman du cinéaste, Rabalaïre, un joyeux pavé de 1040 pages paru l’été dernier chez P.O.L., et d’un rire bonhomme, décalé, teinté d’autodérision, à l’accent Made in France prononcé – puisque tout ou presque commence dans une auberge (respectable selon son patron, quoiqu’elle serve surtout ici pour des passes, des échanges secrets et une réintroduction larvée du travail des enfants mineurs) qui s’appelle carrément l’Hôtel de France et se situe en plein Massif central, à Clermont-Ferrand pour être précis, avec toutes les gauloiseries que cela suppose.

Dès le début on rit, dès le premier plan, à la composition (savamment orchestrée par l’infatigable cheffe opératrice Hélène Louvart) si brillamment foireuse que c’en est délicieux. On y découvre, gainé de matériaux techniques fluo, un joggeur qui ne paie tellement pas de mine que, là aussi, on s’en trouve tout réjoui – d’autant plus quand on se rend compte que le réalisateur a trouvé pour jouer ce brave candide nommé Médéric Romand (qui sera notre personnage principal, et son appartement l’axe autour duquel tout le vaudeville décomplexé qui suit va s’échafauder) le comédien Jean-Charles Clichet qui (en plus d’avoir un patronyme qui tombe vraiment bien – cf. plus bas) nous fait le cadeau d’une version toute fraîche, encore sous blister, d’un personnage dont Vincent Macaigne avait jusqu’ici l’apanage : le gentil maladroit moyen tantôt trop crédule, tantôt flippé, en l’espèce (mais moins souvent quand même, et toujours trop tard), auquel on s’attache d’emblée même s’il a des côtés agaçants.

Les Films du Losange

Il faut l’entendre faire du gringue à Isadora (une Noémie Lvovsky très fidèle à sa fantaisie habituelle), la pute qui rentre la seconde d’après dans le cadre, vêtue d’une fausse fourrure écarlate dont on craindrait d’approcher une flamme, mais malgré laquelle on n’est pas certain que Médéric, fou amoureux dès le premier regard, comprenne vraiment le métier de la dame. Il est gauche, mais sa détermination est si désarmante (en partie parce que lui, pour le coup, n’est pas désarçonné le moins du monde quand Isadora met les points sur les i quant à sa profession) qu’elle consent à un rendez-vous possiblement non-monnayé à l’hôtel sus-mentionné. Une manière de raconter le film serait de dire que notre doux clampin gardera irrémédiablement, tout du long, son désir sous le bras. Dans la chambre, une fois passé le barrage finalement assez conciliant de l’hôtelier et sa réceptionniste en classe de 3ème, alors que c’est Médéric qui se dévoue avec enthousiasme pour mettre les points sur les i d’Isadora, le cul mollement tourné vers le poste de télévision allumé tandis qu’il s’abouche à sa conquête hurlante (car la dame crie très fort quand elle exulte – même à l’église, découvrira-t-on par la suite), un flash d’information sur un attentat Place de Jaude met une fin brutale à l’échange univoque. Isadora déchante d’un coup d’un seul. Dans la foulée, son mari excessivement jaloux et colérique (mais néanmoins arrangeant par rapport à sa vocation tant que les horaires de travail sont respectés) vient la récupérer. Elle rend à notre héros malgré lui l’argent qu’il ne lui a pas donné pour faire bonne figure devant son époux, et laisse place à la rencontre suivante de Médéric.

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Il s’agit du petit rebeu SDF Selim (Iliès Kadri) qui, des escaliers de son immeuble dans un premier temps (parce qu’il pleut), finira aussi dans sa chambre, enfin dans son appartement d’abord, mais par le fait d’un autre enchaînement de circonstances. Celles-ci seront plus ou moins infléchies par la survenance en plein centre-ville de l’acte de terrorisme en question, potentiellement djihadiste (mais pas forcément, les témoins n’étant plus totalement certains d’avoir bien entendu ce qu’a braillé le forcené avant de déclencher l’explosion), et par le fait qu’au premier abord, le regard de cocker piteux de Selim ressemble à s’y méprendre à un regard fuyant, pas net quoi. Mais on ne va pas le laisser dehors sous cette pluie, et puis c’est Noël.

À partir de là, le vaudeville peut vraiment commencer. D’autres personnages viennent rapidement s’ajouter aux précités : un flic envahissant ; un voisin d’apparence bourrue qui sait se détendre ; une voisine qui opte pour le voile ; la collègue de Médéric qui, sans cesse rebuffée, persévère ; des gars des cités qui tournent suscipicieusement autour de l’immeuble, mais se méfient de Selim… Un réseau complexe de liens humains et d’échanges à géométrie très variable (aussi variable que ce qu’on entend par « nous ») se déploie. Plusieurs enquêtes et messages secrets font fluctuer les dynamiques, des portes s’ouvrent et se referment, on se surveille les uns les autres, on recourt à des filatures et autres systèmes de traque, on passe d’un espace à l’autre sans cesser de graviter autour du T3 de Médéric (tous les chemins mènent chez Romand), alternant entre la rue et différents logements – qu’on s’y invite, avec ou sans effraction, ou qu’on y soit invité (et toutes les déclinaisons entre l’un et l’autre). Quelques constantes demeurent (Isadora ne manque pas une occasion de grimper aux rideaux et de temps en temps apparaît, tel un raton-laveur dans le poème de Prévert, accroché à un balcon ou à une fenêtre, un petit Père Noël décoratif d’extérieur), mais les situations insolites et coups de théâtre improbables continuent de se multiplier qui sont assez décalés pour surprendre, donc faire rire, c’est bergsonien. C’est que Guiraudie nous présente ici une galerie de personnages qui semblent se prêter à un étiquetage, comme on dit, qui l’invitent même (c’est précisément le jeu), puis se dérobent aussitôt au cliché qu’ils ont convoqué en présentant d’autres facettes qui le contredisent du tout au tout, remettant bien le cliché à sa place : dans le regard de l’autre, qui arrive toujours avec ses propres prismes, souvent discutables, bien reflétés du reste par la tendance monomaniaque qu’on retrouve chez chacun d’eux sans exception.

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Il y a même un moment où, une fois tout le dispositif en place (car dans Viens je t’emmène sans virgule, personne ne va nulle part : tout converge), on se dit que si l’ensemble est à entendre comme une allégorie, ce film léger, hyper rafraîchissant, formule sans se prendre au sérieux quelque chose d’incroyablement pertinent et exhaustif, dans toute son anarchique absurdité, sur la société hexagonale aujourd’hui même, du terrorisme à internet en passant par les préjugés, l’amour, les musulmans de France, la paranoïa, la violence, la structure urbaine… Il y a de la virtuosité dans la manière dont les personnages ont été écrits : tout en étant drôles, ils ont de l’épaisseur et sont complexes, de sorte qu’insérés dans le récit fourmillant qu’on vient de tenter de décrire, ils permettent à toutes ces questions de se chevaucher et dialoguer entre elles avec facétie, mais aussi une sagacité assez géniale.

Passé ce jouissif point culminant, le bel ensemble se délite un peu. L’épilogue fait l’effet d’avoir été vite plié. Non que le phénomène soit rare en matière de comédie chorale débridée ; on pourrait sans doute le voir comme une convention du genre. Le plus souvent, toutefois, l’impression est que les scénaristes, après s’être démenés pour livrer un paquet bien ficelé, lâchent l’affaire en fin de parcours et se rabattent sur un dénouement qui s’ébat dans la zizanie si soigneusement semée et ramène tout le monde à l’image pour le bouquet final. Viens je t’emmène procède aussi comme ça, sauf que de Guiraudie, on aurait espéré une pirouette évitant l’écueil – même s’il est entendu qu’après deux films plus graves quoique non dépourvus de son humour très reconnaissable (L’Inconnu du lac et Rester vertical), le réalisateur a sciemment choisi la forme du vaudeville en en épousant les principes. Le fait est : si on va voir Viens je t’emmène en se disant qu’on va découvrir « le dernier Guiraudie », même si on se laisse embarquer presque tout du long – surtout si c’est le cas et qu’on est bel et bien aux anges quand, après l’échafaudage, le jeu de construction apparaît dans toute sa splendeur –, on est un peu décontenancé sur la fin. Pas méchamment. Mais tout de même. D’autant que cette impression vaut aussi pour le traitement visuel du récit, un peu englouti dans son exubérance croissante puis sa débandade assumée.

Cela dit, si on raisonne à partir d’attentes modelées sur les films précédents de l’auteur, il semble de bonne guerre d’aller un peu plus loin dans le jeu des sept différences, à commencer par le contexte urbain provincial qu’on a ici, qui n’offre pas vraiment, sur le plan de la photographie, les possibilités idylliques ou pastorales des longs-métrages précédents, et que Guiraudie explore indéniablement de manière assez complète avec, précisément, une volonté certaine d’en nier la beauté objective. De manière générale, d’ailleurs, l’intention de coller à la banalité faisant partie du propos, le filmeur se refuse, cette fois, l’occasion de nous régaler des gros plans aussi intenses et audacieux qu’intimement liés au tissu signifiant du film qu’on associait jusqu’ici à sa signature. La notion de « vacance », d’une certaine oisiveté des personnages, est toujours là en revanche, mais elle se dépare, en quittant les lieux de villégiature au bord de l’eau et autres retraites bucoliques, de son élément un peu exceptionnel, et de tout ensoleillement estival, pour retrouver le gris ordinaire du quotidien. Et pourtant, étrangement, c’est en cela que ce conte d’hiver clermontois doublé d’un tableau caustique de l’Hexagone post-attentats est porteur d’une vitalité humaniste largement redoublée par rapport aux travaux antérieurs d’Alain Guiraudie. Même ici, même entre les murs de logements lambda où vivent des individus ordinaires, la fluidité des identités et relations reste totale et rend possible, de fil en aiguille, la constitution d’une communauté humaine biscornue, mais quasi familiale, et ce avec un naturel bluffant (comme si les relations qui lient tous les éléments du film n’étaient pas complètement fantasques… du moins a priori…) qui imite en fait assez bien la vie, enfin ce qui serait possible dans la vie, si on y pense bien. C’est une utopie banale, c’est-à-dire totalement à portée de main. C’est pas mal, comme pirouette.

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