Eugenio Martin – « Les Tueurs de l’ouest »

   En matière de cinéma de genre espagnol, Eugenio Martin n’est pas le plus renommé, n’atteignant pas la notoriété de Jorge Grau, Narciso Ibanez Serrador ou Jess Franco. Cependant, il fait partie de ces artisans discrets ayant à leur actif quelques belles réussites, notamment dans le cinéma d’épouvante. On retiendra le monstrueux australopithèque en hibernation dans Terreur dans le Shanghaï Express qui, libéré de sa cage dans le train qui le transporte, foudroie de ses yeux rouges ses victimes. Avec son décor ferroviaire et exotique unique, et son casting ahurissant, Peter Cushing en gentil savant, Christopher Lee en scientifique et Telly Savalas en cosaque, peut-on rêver meilleur fantasme ? Terreur dans le Shanghaï Express reste un singulier et beau divertissement. Mais son meilleur film reste indubitablement le méconnu A Candle for the devil, fleuron de l’épouvante ibérique des années 70, à l’heure où elle faisait régulièrement office de réaction cryptée contre le franquisme. Deux abominables sœurs dans la cinquantaine y assassinent joyeusement les jeunes femmes venues séjourner dans leur hôtel, ces dépravées devant être punies pour leurs actes réprouvés par la morale. Sorte d’équivalent espagnol des films de Pete Walker, A candle for the devil est une œuvre vénéneuse, subversive ; pleine de moiteur et de violence. Si l’on doit aussi à Eugenio Martin un Pancho Villa (1973) pour le moins fantaisiste avec un Telly Savalas s’en donnant à cœur joie dans le cabotinage, Les Tueurs de l’ouest constitue la première incursion dans le western de ce cinéaste qui toucha à peu près à tout .

capture d’écran blu-ray © Artus

Les Tueurs de l’Ouest adapte un roman de Marvin Hubert Albert dont l’œuvre inspira plusieurs excellents films, dont La Bataille de la vallée du diable (1966) de Ralph Nelson et Le trésor du pendu (1958)  de John Sturges. Le film constitue le lieu des premières fois : Stelvio Cipriani y signe sa première partition pour le cinéma, tandis que Tomás Milián, avant Colorado et Le Dernier Face à Face, fait sa première apparition dans un western. Le sujet est d’une simplicité absolue. Chilshom, chasseur de prime sans pitié poursuit inlassablement José le hors-la-loi.  Réfugié dans un village, José est soutenu par ses habitants, persuadés de son innocence, se rappelant de ce que fut ce héros mythique, cette légende. Et notamment Eden, toujours amoureuse de lui. Mais qu’est-ce que la légende, confrontée à sa réalité ?

capture d’écran blu-ray © Artus

Classique en apparence, Les Tueurs de l’Ouest déploie une mise en scène épurée très étonnante, la simplicité de l’argument permettant au cinéaste de tirer pleinement parti de son décor, ce village fantomatique, presque désertique et seulement peuplé de quelques âmes. Il y flotte une atmosphère proche de l’absurde, un parfum d’irréalité. Ce lieu nu avale ses personnages dans leur solitude et ne leur offre aucune protection. Cette quasi unité spatiale ressemble à un no man’s land, scène de théâtre avec ses quelques acteurs. Eugenio Martin, lorsqu’il ne les filme pas dans des intérieurs limités à quelques pièces, les observe se débattant, se cachant, chats ou souris, guetteurs ou guettés sur un sol aride, sableux, blanc, sans relief ni végétation, augmentant cette sensation de marionnettes soumises aux règles d’un déterminisme mystérieux. Preuve que du budget limité peut naître l’inventivité, le cinéaste utilise son décor pour interroger l’espace, le cadre et la répétition des mouvements. C’est en effet un bien curieux western que The Bounty Killer ; dénué de tout lyrisme ou d’héroïsme, dans lequel on est initialement bien en peine de situer notre point de vue et de déterminer qui est victime ou bourreau. Suivant – malgré une certaine méfiance – l’avis de l’ensemble de la population qui voit dans José le rebelle injustement poursuivi par l’ordre en place défendant la loi des privilégiés, on s’inquiète pour son sort, ravis lorsqu’il s’échappe, et Tomás Milián joue suffisamment à merveille la carte de l’ambiguïté pour nous convaincre.

capture d’écran blu-ray © Artus

Son négatif, le chasseur de prime, ne provoque quant à lui, du début jusqu’à la fin, aucune franche empathie. Déterminé et froid, il exprime une démarche logique implacable, sans émotion. Si une fois la nature de José révélée le western retombe un peu dans les archétypes manichéens du tueur à anéantir, il aura pourtant échappé jusqu’alors aux traditionnelles illustrations manichéennes, privilégiant la zone d’ombre. L’air de ne pas y toucher, Les Tueurs de l’Ouest va à l’encontre des canons du genre, vers la démythification. Certes les masques vont tomber de la manière inverse de celle du Dernier Face à face de Sollima, lorsque le bandit devenait plus sage que le professeur de philosophie devenu monstrueux. José va donc tomber le masque, révélant l’imposture à tous : une bête sauvage, conduit à la folie par l’ivresse de la vengeance.

capture d’écran blu-ray © Artus

C’est le regard d’Eden qu’il faut suivre, celle qui avec ce nom prédestiné ouvre progressivement ses yeux de femme amoureuse sur la désillusion. Elle doit abandonner celui qu’elle a tant attendu à son abîme. Mais jamais dominée, aux actes dictés par sa conscience. Tout viendra d’elle, dans sa véhémence à décider seule de ses choix, de son destin. Elle doit faire l’apprentissage du mensonge lorsque la nature du Mal éclate enfin. Halina Zalewska porte son personnage de sa beauté féline loin des stéréotypes souvent misogynes du genre. Elle n’est pas la moindre des qualités de ce western plus atypique qu’il le laissait présager, interrogeant adroitement le gouffre et la clarté.

Belle copie que celle présentée par Artus et même si la version espagnole crache un peu, on ne se plaindra pas de pouvoir découvrir Les Tueurs de l’Ouest dans de belles conditions. Nous avons droit à un très beau livret de 64 pages supervisé par Lionel Grenier, avec la collaboration de Jérome Pottier et notre rédacteur adoré Emmanuel Le Gagne, qui s’intéresse de très près aux westerns adaptés de l’oeuvre de Marvin H. Albert. Outre une approche analytique et historique de son oeuvre, de petits articles évoquent chacune des adaptations. Côté bonus : la présentation du film par Curd Ridel, un diaporama d’affiches et de photos, ainsi que la bande annonce originale. Une belle édition, donc.

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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