Après La Mafia fait la loi, Damiano Damiani se confronte à nouveau au cinéma politique alors que, jusqu’ici, il l’abordait de manière sous-jacente, en creux (Il Sicario) ou métaphorique, déplaçant les enjeux dans un contexte historique autre que l’Italie (El Chuncho). Ces deux films majeurs reprennent intelligemment toutes les thématiques à l’œuvre dans le très beau Au nom de la loi de Pietro Germi. On peut même supposer que Damiani en a réalisé non des remakes, mais des variations passionnantes, développant certains motifs du chef-d’œuvre de Pietro Germi, western fordien délocalisé en terres siciliennes : après l’homme de loi promu dans un village corrompu, l’auteur s’intéresse à une jeune fille mineure forcée à se marier à une petite frappe locale. Seule contre la mafia prolonge la thématique de La Mafia fait la loi en déplaçant non pas les enjeux internes, mais en plaçant cette fois le personnage féminin au centre du récit, qui devient central. L’amorce d’une vision féministe dans le précédent éclate à l’écran dans son nouveau projet, non pas tiré d’un roman mais écrit par le cinéaste lui-même, secondé par Enrico Ribulsi et Sofia Scandurra. La présence d’une femme au scénario n’est sans doute pas étrangère à la modernité éclatante d’une œuvre qui résonne encore aujourd’hui par la pertinence de son propos, on ne peut plus d’actualité.

Seule contre la mafia – Artus Films

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Si un carton indique que « toute ressemblance avec des faits et (ou) personnages existants ou ayant existé est purement fortuite ou involontaire », il ne fait aucun doute que le film s’inspire de l’histoire de Franca Viola, fille de modestes agriculteurs, qui s’était fiancée à un jeune homme appartenant à une famille liée à la mafia d’Alcamo. Franca est devenue Francesca dans une œuvre qui suit de très près ce qui s’est déroulé dans la réalité. Le jeune mafieux, à la suite du refus de Francesca de l’épouser, l’enlève et la viole en toute impunité, lui ôtant sa virginité et permettant d’asseoir sa légitimité en proposant un mariage d’honneur. Francesca refuse et décide d’exposer l’affaire sur la place publique en allant dénoncer son ex-fiancé à la police. Seule contre tous, pourrait-on clamer, au vu d’un récit tendu où l’on suit une jeune fille déterminée jusqu’au bout, abandonnée des siens par lâcheté, qui doit mener un combat que d’aucuns pensent perdu d’avance. Par obstination, elle finit par envoyer en prison Vito, qui se croyait au-dessus des lois, protégé par son clan. Le jeune homme, humilié à son tour mais au fond admiratif du courage de Francesca, déclarera non sans ironie : « une petite fille est la cause de ma chute », alors que ni la police ni les clans rivaux n’ont pu entreprendre quoi que ce soit d’efficace.

Seule contre la mafia – Artus Films

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Dès l’ouverture, la mafia est décrite comme surpuissante, anticipant la moindre action de la police. Elle a tout prévu dans ce grand théâtre de l’absurde où la justice n’est pas corrompue mais impuissante face à une organisation qui anticipe les moindres faits et gestes des représentants de la loi. Pour le grand patron, passer quelque temps en prison s’avère même nécessaire, une assurance pour garantir la pérennité de l’organisation. Damiano Damiani poursuit ce qu’il a entamé dans La Mafia fait la loi, tant d’un point de vue formel que narratif, livrant un « mafia movie » en terre sicilienne, avec le même dispositif scénographique. Mais il y injecte une émotion à fleur de peau, via un personnage féminin central se substituant au carabinier. La lutte menée par Bellodi est intimement tributaire de sa fonction, alors que celui de Francesca, tout aussi légitime, voire davantage, est lié à sa chair, à son corps sali par un homme qui ne peut accepter qu’un petit bout de femme lui résiste et le dénonce aux autorités.

L'Étrange Festival - XXXIIème édition - 1er au 12 Septembre 2026 - Seule contre la Mafia2026 - Seule contre la Mafia (La moglie più bella)

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Francesca clame haut et fort que son corps est sa propriété. Elle ne va s’abaisser à aucun compromis, luttant contre une population manipulable et ses propres parents, faibles, assumant difficilement leur lâcheté. Le réalisateur filme une héroïne romanesque des temps modernes, une icône de l’émancipation féminine, avec une rage qui vous serre le cœur. Sa position, non pas manichéenne mais véritablement engagée, le distingue d’un Francesco Rosi et d’un Elio Petri qui n’ont jamais été très attentifs aux personnages féminins, restant finalement prisonniers de valeurs masculinistes, ce qu’on ne peut leur reprocher, question d’époque. Mais Damiani pose un regard avant-gardiste sur une Italie en pleine mutation au début des années 70, montrant par ailleurs une Sicile archaïque, très loin des bouleversements sociaux qui agitent les grandes villes et même le monde en général. À travers la figure incandescente de Francesca, le cinéaste défend une vision humaniste et même romantique, pour qui la jeunesse est l’avenir d’un pays en pleine déliquescence morale, bouffi par son patriarcat et sa corruption généralisée. Seule contre la mafia entre en résonance avec son époque et l’idéologie, très marquée à gauche, de son cinéaste. Sublimé par la partition d’Ennio Morricone et une mise en scène maîtrisée, où le cinéaste démontre une virtuosité graphique qui s’exprime pleinement dans les espaces clos, Seule contre la mafia révèle aussi Ornella Muti, âgée de 15 ans, actrice immense qui tient le film à bout de bras jusqu’à un épilogue déchirant.

Carlotta Films | Seule contre la mafia

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Sur le combo DVD/Blu-ray de ce film inédit en DVD en France, Olivier Père revient sur la carrière du réalisateur et sur le film lui-même, au cours d’un entretien d’une heure, à la fois érudit et particulièrement éclairant, consacré à l’un des cinéastes les plus sous-estimés du cinéma italien et à ce qui est peut-être l’un de ses meilleurs films.

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