Repéré à la Quinzaine des cinéastes cette année, le premier long-métrage de la réalisatrice italo-suisse Sarah Arnold inspire une force de singularité, d’à-peu-près, un faux polar sombre qui sonde les entrailles d’une campagne française en proie à une guerre de tranchées : d’un côté, des agriculteurs sur les dents ; de l’autre, des chasseurs et des politiques main dans la main dans une conspiration fumeuse. Et au centre, des sangliers, L’Espèce explosive, en marqueur animalier de tous les enjeux et tensions. Les sangliers dévastent les récoltes agricoles pendant qu’ils amusent l’élite prétendue, jusqu’au drame inéluctable. Le pauvre Raoul Brun, céréalier en banqueroute, vrille, tue et dépèce un notable comme une bête sauvage. Après cette tuerie, il disparaît, personne n’a jamais retrouvé sa trace. Un an plus tard, l’enquête patine, jusqu’à l’arrivée de Fulda (interprété par Alexis Manenti), un gendarme corse muté pour raisons disciplinaires après avoir tabassé un collègue sur l’île de Beauté. Alcoolique, à l’ouest et encore ravagé par sa séparation avec son épouse, mais, bien étrangement, avec un flair redoutable qui lui, ne l’a jamais quitté. Peu à peu, il tente de démêler cette histoire de sangliers abattus et de complot agricole dans cette campagne lugubre où la lumière se fait rare, et où la pesanteur de la crise ne cesse d’être évoquée.

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Face à lui, un autre personnage trouble, Stéphane (interprétée par Ella Rumpf), psychologue débarquant à la caserne pour aider les gendarmes en détresse ; et tout particulièrement la bête blessée qu’est Fulda. Mais malgré son apparente assurance, Stéphane est tout autant ravagée. Mise à l’écart dans ce monde machiste hypermasculin, elle se retrouve dans un local technique pour mener ses entretiens. Voulant aider et écouter, elle est tout autant paumée que ceux qu’elle accueille docilement. Et là où le film patine dans un polar sombre et bancal, avec des enjeux relatifs et mal négociés, il prend de l’ampleur par l’improbable rencontre entre Fulda et Stéphane, deux êtres torturés, esseulés, deux êtres sensibles et sensés, au milieu de cette cavalerie de bêtise et de mensonges grossiers. La paire prend des allures de justiciers du pauvre, mais bien seuls en capacité de déceler le vrai du faux dans ce nid de crabes entre agriculteurs revanchards et politiciens véreux. Jusqu’à cette merveille de scène qui enclenche tout durant laquelle Fulda et Stéphane ingurgitent sans le savoir une dose non négligeable de MDMA : la drogue monte, incendie les esprits, les mâchoires se fracassent, la sueur dégouline, mais eux se comprennent et découvrent peu à peu « la grande vérité » dans un élan spectaculaire de déglingue. Que cette scène est drôle, et qu’elle constitue ainsi le liant improbable entre ces deux êtres solitaires qui, peu à peu, vont former une même entité, certes déchirée, mais une entité propre, une union invraisemblable tant ces corps, ces corpulences, ces regards semblaient avoir si peu en commun.

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Et de l’obscurité de cette campagne sinistrée naît alors un amour chaotique et boiteux, une relation noyée de contradictions, d’oppositions, un amour libéré de toute forme de sens. Et c’est bien là que L’Espèce explosive fascine, Sarah Arnold ne choisit pas de construire sereinement ce liant entre Fulda et Stéphane, elle le déconstruit, l’abandonne à son impulsivité, elle le rend consciemment absurde pour en tirer une grâce de l’accidentel, une spontanéité droguée qui éclabousse ce monotone polar qui ne décolle pas. Une autre séquence est particulièrement marquante, c’est ce final au fond particulièrement radieux, ce sexe adolescent et maladroit entre ces deux gamins apeurés mais amoureux, tous deux menottés à une vie qui semble enfin se libérer de son passé dans une forme d’affranchissement de la galère, de la souffrance, de la douleur contenues en eux. Pour qu’enfin un peu de lumière surgisse de la sombre obscurité de ces bois à bêtes féroces.
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