Lino Brocka – “Manille” ( 1975)

Avant les bidonvilles d’Insiang, Lino Brocka  proposait une saisissante dérive urbaine dans les rues de “Manille la miséricordieuse” : un cinéma précis et sans concession, noir comme un cauchemar que l’incandescence incontrôlée des corps, des émotions et des pulsions sait faire briller. Et autant de vitalité dans cet enfer, c’est magnifique.

La redécouverte du cinéma de Lino Brocka semble mettre à jour un programme : mettre violemment à bas une société philippine viciée par la corruption et dévorée par la pauvreté. Né sous le régime dictatorial de Ferdinand Marcos installé depuis 1965, le cinéma de Lino Brocka est résolument indépendant – il crée en 1971 sa propre société de production, CineManila, qui financera Insiang et Manille – et cette liberté n’a d’égal que sa virulence vis-à-vis du pouvoir – il effectuera même un séjour dans ses geôles. Cette volonté farouche d’en découdre inaugure une filmographie sous le signe du cinéma militant. Mais la grande force du cinéma de Lino Brocka est justement d’en faire imploser les codes – et donc, les limites – sous la pression d’une réalisation physique qui traque la dynamique des corps, la puissance des émotions et le jaillissement des pulsions. Le tableau est très noir et ce voyage « dans les griffes des ténèbres » reste un réquisitoire impitoyable. Mais rarement les ténèbres n’auront été percées à ce point par une vitalité dévastatrice qui laisse le spectateur esseulé mais repu. Cette urgence cinétique est le contre-pouvoir de Lino Brocka : Manille transpire le cinéma à chacun de ses plans et ce sont les formes esthétiques qui construisent le discours politique. Le plan devient ce lien – ce media – fragile qui réunit les hommes tandis que le point de vue invite le spectateur à prendre place dans une communauté ou la promiscuité malaisante cède la place à la proximité bienfaisante. Mais la communauté est fragile et éphémère, implose sous les obligations d’une société qui renvoie chacun à sa propre survie : le temps d’un plan unique ou d’un simple raccord, son existence est soudainement remise en cause par une absence de profondeur de champs qui isole, par un plan serré qui enferme. Oscillant entre unité de la communauté et isolement de l’individu, la mise en scène de Lino Brocka excelle à confronter des émotions qui se contredisent à un rythme trépidant, à créer un système fait de sensations gigognes qui se dérobent de façon souvent imprévisible. Ce mouvement perpétuel permet au film d’échapper brillamment à la position univoque souvent reproché au cinéma militant. Bien plus que d’intenter un quelconque procès, Manille est une œuvre sur l’instabilité permanente par un cinéaste sur la brèche, la brillante démonstration d’un regard critique sur une société philippine déréglée, déséquilibrée et au bord du gouffre qui ne cesse pourtant de traquer ses ultimes éclats et ses perdants magnifiques. Dès lors, Lino Brocka reste à la hauteur de ces perdants qui ne cessent de convoiter ou de défier un espace privilégié pour privilégiés. C’est, bien entendu, un espace « au-dessus » – au sens « supérieur » – qui n’est pas à hauteur d’hommes, qui toise, manipule – les contremaîtres du chantier – et possède – un chinois propriétaire de l’amour perdu du héros et qui vit réfugié au premier étage.

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Manille, en tant que film et ville, fonctionne par donc par strates. L’image à hauteur d’hommes fatalement rivés au sol abandonne les rares élus de l’ascension sociale et oublie les privilégiés. L’espoir n’est qu’un hors-champs tandis que les rêves ne sont qu’un contre-champs brutal au réel, un espace parallèle dont Julio est un spectateur impuissant. Ces impressions d’inaccessibilité et d’imperméabilité reposent sur un montage rigoureux fait de ruptures franches. La brisure et la dislocation – à la fois esthétiques et sociales – sont l’avenir peut enviable de Manille, ville-film en instabilité permanente. Si l’on pressent la ville-film comme un piège pour ses habitants-personnages, la sécheresse du montage construit également un thriller haletant, un film habité par l’énergie du désespoir et l’effervescence. Si le film nourrit de grandes ambitions – intellectuelles comme esthétiques –, il conserve l’urgence et l’attrait du cinéma populaire selon la volonté de Lino Brocka qui voulait « élever le niveau du cinéma national tout en éveillant les consciences de ses concitoyens ».
Comme beaucoup de thrillers urbains, Manille est aussi une dérive nocturne qui propose la peinture hallucinée d’une ville qui n’est pas sans lien avec Taxi Driver ou New-York deux heures du matin. Stylisée, la mise en scène détonne avec la crudité du voyage. Néons agressifs qui tranchent dans l’obscurité, ambiances rougeoyantes dignes des bordels les plus miteux… Manille « attire les provinciaux comme des papillons de nuit qui viennent se brûler aux lampes ». Ce portrait d’une ville fascinante, Sodome et Gomorrhe aux enseignes qui brûlent et à l’obscurité qui dévore, résonne de façon évidente dans le titre singulier du roman à l’origine du film : « Dans les griffes du néon ». On est pas surpris que ce soit Mike de Leon, le chef opérateur, qui ait proposé le film à Lino Brocka. La dynamique plastique épouse la vitalité des corps pour construire une histoire qui renouvelle le mythe orphéen : Manille est un voyage aux enfers, dans les entrailles de la ville et des personnages, entre hallucinations irisées et pulsions souterraines. Acculé à l’obscurité des bas-fonds, à la marchandisation de ce qui lui reste – peu de chose mais l’essentiel : son corps –, Julio plonge aussi en lui-même. Un principe d’Archimède qui motive, à la façon d’une remontée capillaire, l’émergence d’instincts plus enfouis qui travestissent la pulsion de vie en pulsion de mort. Le dérèglement de la ville infecte Julio, l’instabilité devient virale et l’issue forcément fatale.
Il aura fallu cette ultime image de mort pour enfin sceller le destin des amoureux maudits. C’est d’une terrible amertume mais c’est aussi terriblement beau : c’est enfin une image solaire, née au croisement de deux mouvements contraires. Peut-être l’amour doit-il mourir une première fois pour devenir immortel.

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A propos de Benjamin Cocquenet

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