Kinuyo Tanaka – « La Lune s’est levée » (1955)

La Lune s’est levée est l’un des six films réalisés par Kinuyo Tanaka et restaurés en 4K que propose actuellement en salles Carlotta Films.
Nous en faisons ici la présentation, après avoir fait celle de Lettre d’amour (1953).

Yasujirō Ozu écrit avec Ryōsuke Saitō, vers 1947, un scénario intitulé La Lune s’est levée. Il est refusé par la société de production avec laquelle le cinéaste est en contrat, la Shōchiku. Lorsqu’elle s’est lancée dans la réalisation avec Lettre d’amour, Ozu, qui l’a déjà dirigée dans neuf films, est l’un de ceux qui ont soutenu Kinuyo Tanaka. C’est avec ce scénario non tourné, retravaillé par l’auteur de Voyage à Tokyo avec Ryōsuke Saitō et un autre scénariste du nom de Kōgo Noda, qu’elle va mettre en scène son second long métrage.
Lettre d’amour a été produit par la société Shintōhō. C’est la Nikkatsu qui s’occupe de La Lune s’est levée (1).

Ce film est une comédie familiale et sentimentale dont l’action se déroule dans la ville de Nara, près d’Osaka et de Kyoto. Monsieur Asai (2) est un homme veuf vivant avec ses trois filles : Chizuru, l’aînée, qui est veuve ; Ayako, la cadette, et Setsuko, la benjamine, qui a 21 ans. Le jeune beau-frère de Chizuru, Shōji, n’a pas de situation professionnelle stable et est logé provisoirement dans un temple, près du domicile de Monsieur Asai. Un ami de Shōji qui connaît aussi la famille Asai, Amemiya, vient passer quelques jours dans la région.

© 1955 NIKKATSU. Tous droits réservés.

Amemiya est un ingénieur travaillant au bon fonctionnement et au développement des réseaux de télécommunications. Une société qui participe au financement du film, la Nippon Telegraph and Telephone Public Corporation, a poussé les auteurs à évoquer de façon assez insistante la modernisation du réseau (3). Il est intéressant de voir comment cette réalité est intégrée au récit et permet de montrer la tension entre un Japon tourné vers le passé et les traditions, et le Japon du présent et du futur. Monsieur Asai apprécie la quiétude de Nara. Sa fille Setsuko, qui s’habille à l’occidentale – contrairement à ses sœurs que l’on voit surtout en kimono -, trouve le tempo de cette petite ville trop lent, le compare au Théâtre Nô, et rêve de connaître celui de Tokyo, plus exaltant. Chopin et ses Nocturnes, qu’écoutent certains protagonistes, sont là pour leur romantisme, mais aussi parce que le rythme de cette musique l’éloigne significativement du classicisme.
Setsuko est une jeune femme vive autant que timide, joviale autant que boudeuse, souriante autant que larmoyante. Si drôle quand elle laisse maladroitement tomber son béret en se courbant par politesse nippone ! Avec l’aide de la ravissante actrice Mie Kitahara, Kinuyo Tanaka s’est inspirée de Sabrina, le film que Billy Wilder réalise en 1953-1954, et du jeu de Audrey Hepburn, pour mettre en scène La Lune s’est levée et construire le personnage de la cadette Asai. Ce n’est évidemment pas un hasard si, comme l’Américaine, la Japonaise est souvent vue en compagnie d’un chien.

Avec l’aide de Shōji, Setsuko va pousser Ayako et Amemiya dans les bras l’un de l’autre. Ceux-ci sont amoureux, mais n’osent pas se le dire – se l’avouer. Lorsque le jeune ingénieur repart à Tokyo, la cadette Asai, qui le rejoindra bientôt, communique avec lui par téléphone et, pudiquement, par le biais de poème codés – chiffrés. Setsuko découvre qu’ils se transmettent les numéros de poèmes compilés dans le Man’yōshū, une anthologie de plus 4.500 textes éditée au VIIIe siècle. Ce recueil comprend des vers remontant jusqu’au IVe siècle. Ceux qui sont échangés par Ayako et Amemiya – ou une partie de ceux qui le sont – ont pour auteur Ōtomo no Sakanoue no Iratsume (circa 700-750). Cette poétesse fait partie de la littérature de l’époque de Nara (circa 710-794). Nara, appelée à l’époque Heijō-kyō, fut la principale capitale du Japon durant cette ère. « (…) c’est vieux jeu, mais, en même temps, c’est aussi très moderne », a l’occasion de dire Chizuru [Sous-titres français].

© 1955 NIKKATSU. Tous droits réservés.

La vie suivant son cours de façon naturellement cyclique et culturellement ritualisée, c’est ensuite au tour de Setsuko et de Shōji de se déclarer leur flamme – notamment à la lumière de la pleine lune, astre nocturne symbolisant l’Amour – et de partir pour la Grande Ville. Il est dur, pour eux également, de surmonter les barrières érigées dans les têtes et dans les mœurs, les obstacles empêchant les individus de dire clairement ce qu’ils pensent et ressentent, et il s’en faut de peu que les deux tourtereaux ne ratent leur chance. Mais ils font des progrès par rapport à leurs aînés !

La Lune s’est levée est une œuvre d’une grande finesse, même si ce n’est pas celle où Tanaka s’affirme de la façon la plus personnelle. Nous ne nous en plaignons pas, mais il faut reconnaître que l’ombre d’Ozu, si lumineuse qu’elle soit, plane. On la perçoit jusque dans ces plans vides dont la réalisatrice parsème son récit filmique – ces fameux « pillow shots » qu’évoquait Noël Burch. Des images d’habitations ou de paysages sans présence d’êtres vivants… ou sans présence humaine quand des biches de Nara sont filmées.

Notes :

1) Concernant la préparation du film et les relations entre la Nikkatsu et les sociétés concurrentes, on se reportera au livret rédigé par Pascal-Alex Vincent :  Kinuyo Tanaka – Réalisatrice de l’âge d’or du cinéma japonais, Carlotta, Paris, 2021, pp.26 à 31. Publié à l’occasion de la Rétrospective Kinuyo Tanaka qui s’est tenue du 9 au 17 octobre 2021 à Lyon : Histoire permanente des femmes cinéastes, Festival Lumière.
2) Il est interprété par un acteur qu’Ozu a beaucoup dirigé : Chishū Ryū.
3) Cf. Irene González-López et Ashida Mayu, « The First Female Gaze at Post-war Japanese Women », in Tanaka Kinuyo – Nation, Stardom and Female Subjectivity, Edited By Irene Gonzales-Lopez and Michael Smith, Edinburgh University Press, 2018, pp.118 et 119.


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