Deux films d’Alberto Lattuada, aux thématiques et aux tonalités proches, arrivent sur les écrans cette semaine : Guendalina (1957) et Les Adolescentes (1950). Ils ont été restaurés en 4K.
Nous choisissons de parler de celui qui nous paraît le plus réussi, même si nous conseillons fortement à ceux ou celles qui liront ces lignes de les voir tous les deux.

Dans Les Adolescentes, Alberto Lattuada concentre en une journée un phénomène dont on peut imaginer qu’il s’étend en réalité sur un temps plus long : l’éveil sensuel d’une adolescente de 17 ans, Francesca (Catherine Spaak). Pour le dire de façon peut-être un peu plus pédante et clinique, certes, mais également moins floue et précautionneuse : la réalisation d’un investissement objectal de sa libido. L’objet, ici, c’est Enrico, un homme de 37 ans qu’elle connaît depuis son enfance. Architecte de métier et ami de ses parents, ce qui est important au regard de ce qui va se passer, des « choix » de la jeune fille… quelque chose est en construction, et l’aventure ne se fait pas trop brutalement hors du cocon familial. Enrico est comme un intermédiaire rassurant entre l’enfance et l’âge adulte, même si la relation peut évidemment poser problème au niveau socio-moral.

© 1961 – Titanus – Laetitia Rome – TF1 Droits Audiovisuels – S.G.C.

Tout commence justement par une scène, filmée en plan-séquence, durant laquelle Francesca, qui est couchée dans son lit, se réveille. Elle frémit puis s’agite, comme en proie à une lutte intérieure ; elle oscille manifestement entre plaisir – plus ou moins solitaire – et irritation, désir et rejet de ce désir ; elle est traversée à la fois, pouvons-nous imaginer, de bouffées de chaleur réconfortante et de frissons de peur. À un moment, elle paraît songeuse, mais c’est de courte durée. La scène est longue et permet à la jeune fille de présenter, sans paroles, une gamme complexe d’expressions contradictoires et/ou complémentaires. La caméra qui s’attarde sur ses jambes, qui laisse voir à travers sa nuisette la pointe tendue de l’un de ses seins, et sa culotte, subrepticement, alors qu’elle remue sous ses draps, cette caméra ne laisse pas planer de doute sur ce dont il est question pour la protagoniste en ce début de récit.

Francesca a fait un rêve érotique et elle veut et va le réaliser. Elle dit assumer franchement ses ardeurs – le prénom que la jeune fille porte n’est pas choisi au hasard. Mais son âge, sa situation, la situation dans laquelle elle se trouve, la font quand même se poser des questions, hésiter. À l’heure du déjeuner, Francesca dit avoir faim, mais aussi ne pas avoir faim ! C’est dans ces fluctuations que résident l’intérêt et la beauté du film. L’amour spirituel et la pulsion sexuelle sont mêlés. Peuvent-ils faire bon ménage ? Oui et non. Un plan montrant la jeune fille dans une salle de cours de son école résume bien sa position : elle est filmée entre une croix accrochée au mur et des formules mathématiques tracées à la craie sur un tableau noir. L’Italie est corsetée par la morale chrétienne et découvre en même temps le rapport à visée scientifique du Dr Alfred Kinsey sur la sexualité – mention en est faite par l’un des personnages du film, une femme mûre excentrique.

C’est dans un élan de liberté, après qu’elle est a participé à une course de voitures rugissantes conduites par des jeunes de son âge, les cheveux au vent, que Francesca va déclarer sa flamme à Enrico et s’unir charnellement à lui.

© 1961 – Titanus – Laetitia Rome – TF1 Droits Audiovisuels – S.G.C.

La relation entre les deux protagonistes n’aura pas forcément de suite. Alors que l’architecte fait des projets d’avenir et tient un discours de séducteur-amoureux dont on ne sait s’ils sont vains ou un tant soit peu responsables, Francesca rentre chez ses parents. Elle laisse entendre à Enrico qu’elle le recontactera, mais rien n’est moins sûr.
La chanson Arrivederci, écoutée sur un juke-box par l’adolescente dans une scène antérieure, qui pouvit être un « salut» au monde de l’enfance résonne ici légèrement autrement (« Au revoir, je sors de ta vie, saluons-nous. Au revoir, ce sera l’adieu, mais n’y pensons pas », chante Don Marino Barreto Jr, dans cette composition de Umberto Bindi et Giorgio Calabrese qui fut un grand succès en Italie en 1959).

Francesca reste dans une indécision dont on a du mal à dire si elle est due une certaine déception mélancolique, au sentiment que l’aventure ici entamée la plonge dans une impasse, à une désorientation psycho-affective, physique, ou à une sage volonté de prendre son temps.
Peut-être l’héroïne ne veut-elle pas céder sirènes du monde embourgeoisé, futile et un peu décadent qu’elle côtoie… Peut-être se soumet-elle aux diktats de la société italienne : une jeune fille de 17 ans devrait plutôt faire l’expérience de l’amour avec un garçon de son âge !… sa situation ne répond pas à la norme !… Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Francesca chante l’amour, à un moment de la journée, avec une jeune fille qui a écrit une lettre passionnée à une autre écolière et devient la risée d’une partie de sa classe qui ne la voit que comme une lesbienne.

Avec un sens fort et très travaillé du cadrage et de l’éclairage en clair obscur – son chef opérateur est le hongrois Gábor Pogány qui a collaboré, entre autres, avec Georg Wilhelm Pabst -, mais à pas feutré et avec une grande pudeur, Lattuada construit une œuvre douce-amère sur un moment de vie des plus délicats où les adieux que l’on fait à l’enfance sont pleins de promesses, mais sont également douloureux, l’horizon qui se profile étant celui du monde hypocrite des adultes, un monde qui peut faire regretter le temps de l’innocence. Précisons de ce point de vue que le titre original du film, Dolci Inganni, est plus subtil que le titre français. Il signifie : Douces illusions. Nous préférons traduire ce terme italien d’ « inganni » par celui d’illusions, au sens implicite de désillusions, déceptions, méprises – comme Giacomo Leopardi, LE poète italien du pessimisme existentiel qu’étudie et qu’apprécie Francesca (1), l’utilise dans À soi-même (A se stesso, 1833) -, plutôt que par celui de tromperies, qui peut induire le lecteur ou l’auditeur en erreur, en évoquant plutôt l’infidélité.

© 1961 – Titanus – Laetitia Rome – TF1 Droits Audiovisuels – S.G.C.

Lattuada nourrit son film de plusieurs styles. Le classicisme des Calligraphes – il a été l’assistant de deux esthètes du cinéma des années trente, Mario Soldati et de Ferdinando Maria Poggioli (2). Le néo-réalisme ou cinéma de la chronique. Il y a de ce point de point de vue une séquence très belle durant la caméra suit longuement Francesca qui marche dans une artère de Rome – qui, comme par hasard, notons-le au passage, croise des corbillards ! On pense à la théorie du pedinamento de Cesare Zavattini, le scénariste de Vittorio De Sica. Le pedinamento consiste à suivre pas à pas un personnage dans sa vie quotidienne – à le prendre en filature, en quelque sorte ; à enquêter sur lui (3). Le cinéma moderne ou pré-moderne, aussi, avec ce regard-caméra qui conclue le récit et dont l’origine se trouve évidemment dans Monika d’Ingmar Bergman (1954).

Beaucoup des films de l’homme-Lattuada, notamment dans les années soixante-dix, abordent la sexualité féminine d’une manière libre, avec un érotisme ostentatoire. Ils pourraient choquer aujourd’hui, en nos temps de raidissement moral – qu’il soit réactionnaire ou progressiste. Nous avons parlé de la pudeur avec laquelle le réalisateur filme Les Adolescentes. Pourtant cet opus s’est attiré les foudres de la censure lors de son exploitation. Des scènes furent éliminées, des dialogues changés, quand l’oeuvre ne fut pas complètement interdite. Le cinéaste a déclaré : « Les Adolescentes était (…) dangereux et révolutionnaire, puisqu’il abordait ouvertement le problème de l’éducation sexuelle des jeunes. La censure n’a pas été tendre, non pas tant parce que l’héroïne avait perdu sa virginité, mais parce que, comme elle ne considérait pas que ce fut une grave faute, elle n’en éprouvait pas de remords. La sérénité avec laquelle Francesca abordait sa nouvelle vie de femme sonnait comme une atteinte aux mœurs, sinon aux institutions » (4).


Notes :

1) Francesca cite un extrait d’un écrit de Leopardi à un ami : « C’était ce temps léger irrévocable, alors que s’ouvre aux yeux enfants la misérable scène du monde et leur sourit comme l’image d’un paradis ». Cet écrit est La Vie solitaire et date de 1821. [Nous ne reproduisons pas ici les sous-titres, mais la traduction des Chants, dont fait partie le poème, par Michel Orcel pour une édition Gallimard].

2) Le calligraphisme est un courant du cinéma italien des années quarante. Ses représentants ne souhaitent pas participer à la propagande fasciste qui utilisait à ses fins le réalisme et le documentarisme. Ce sont des formalistes qui adaptent souvent des œuvres du patrimoine littéraire. Lattuada a lui-même réalisé en 1943 un film appartenant à ce courant : Giacomo l’idéaliste, d’après un roman de l’écrivain Emilio De Marchi (1897). C’est en rupture non seulement avec le cinéma du fascisme, mais aussi avec le calligraphisme que le néo-réalisme va se développer. Après la guerre, Lattuada s’en rapprochera, notamment avec Le Bandit (1946) dans lequel joue Anna Magnani.

3) Cesare Zavattini est à l’origine de L’Amour à la ville (L’Amore in città, 1953), un film composé de six sketches réalisés par six cinéastes différents. Parmi eux, Zavattini lui-même, qui met en pratique sa théorie du pedinamento, et Alberto Lattuada qui suit avec une simplicité documentaire des Italiens se retournant dans la rue au passage de certaines de leurs concitoyennes.

4) In Aldo Tassone, Le Cinéma italien parle, Paris, Edilig, 1982.

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A propos de Enrique SEKNADJE

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