Premier long métrage de Marine Atlan, La Gradiva a imprimé son énergie détonante à La Semaine de la Critique, dont il a remporté le grand prix en mai dernier. On y découvre une classe de lycéens de Montrouge partis en voyage scolaire à Naples. À l’image de cette ville «belle et chaotique», les adolescents sont en effervescence, toujours au bord de l’éruption. Le film aurait tout aussi bien pu emprunter son titre à celui de Sarah Arnold, sorti la semaine dernière: L’espèce explosive. Et son portrait d’une jeunesse désemparée prend une résonnance toute particulière aujourd’hui.

Les observations de sorties scolaires, entretiens et improvisations menés deux ans durant par l’équipe, en amont du tournage, donnent au portrait de groupe une grande justesse et un style presque documentaire. La caractérisation des adolescents (le beau gosse, le cancre, l’élève modèle, l’artiste solitaire, les filles « baisables » et les « pas baisables ») se dessine par touches légères et ne sombre jamais dans l’archétype. Rien n’est figé : les corps virevoltent, les rôles s’échangent, les rapports de force se déplacent.
S’organise alors une ronde ininterrompue de paroles, de regards et de désirs. Au milieu de ce tumulte, la professeure de latin, incarnée avec une ardeur farouche par Antonia Buresi, tente de maintenir un cadre dont chacun éprouve les limites. Le regard qu’elle porte sur ses élèves, comme celui qu’ils portent sur elle, ne cesse d’évoluer. Le nôtre aussi. Entre tous ces personnages, le film refuse la hiérarchie : la narration glisse de l’un à l’autre. Tony et James, portés par les sensibles Colas Quignard et Mitia Capellier, en constituent cependant le coeur. Peu à peu émerge aussi Suzanne (Suzanne Gerin, d’une belle gravité). Élève d’arts plastiques peu grégaire, elle observe les événements depuis leur périphérie et devient le témoin privilégié du drame. C’est par elle que le film trouve sa voix finale et transforme la bande d’adolescents en chœur antique.
Car La Gradiva est traversé par la catastrophe. Naples y apparaît comme une terre vouée à la répétition des secousses. Les visites s’attardent longuement sur la disparition de Pompéi sous la cendre. Mais Atlan s’intéresse moins à l’Histoire qu’aux fictions : celles qu’on transmet, celles qu’on invente, celles auxquelles on choisit de croire. Dans le train qui le mène en Italie, Tony, secondé par son copain James, raconte une légende familiale forgée autour de sa grand-mère. La magnifique amitié des deux garçons s’impose d’emblée, avec grâce, dans le partage d’un récit commun. Mais c’est précisément de la déconstruction brutale de ce roman des origines que naîtra la tragédie. On ne s’étonnera donc pas que le film emprunte son titre à une nouvelle de Wilhelm Jensen sur la projection fantasmatique, à laquelle Freud consacra une étude célèbre. Dans les deux oeuvres, la région de Naples est le creuset où s’affrontent dangereusement l’idéalisation et le réel.
La Gradiva, couleurs, 145 minutes.
Sortie le 21 octobre.
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