Dans l’inconscient collectif, la nouvelle vague de l’horreur espagnole émerge au tournant des années 2000 avec l’apparition d’auteurs comme Nacho Cerdà (Abandonnée), Juan Antonio Bayona (L’Orphelinat) ou Jaume Balagueró (La Secte sans nom, puis [•REC] aux côtés de Paco Plaza)… Pourtant, le véritable acte fondateur de cette mouvance eut lieu quelques années auparavant, alors que la production ibérique, tout du moins la part congrue qui traversait les frontières, était encore majoritairement trustée par les émules de la Movida tels que Fernando Trueba ou Julio Medem. C’est dans ce contexte qu’émergea une œuvre sans concession, dérangeante et qui mit tout le monde d’accord au point de rafler sept Goya, dont celui du meilleur film, en 1996 : Tesis. Un coup d’essai plus que concluant pour Alejandro Amenábar alors âgé de seulement vingt-quatre ans et réalisateur de deux courts-métrages remarqués. Secondé par son fidèle acolyte, le scénariste Mateo Gil, plus tard à la plume sur Ouvre les yeux et Mar Adentro, le thriller suit l’enquête d’Ángela Márquez (Ana Torrent, vue dans L’Esprit de la ruche et Cría Cuervos), étudiante en audiovisuel, après la découverte dans son université d’une cassette vidéo montrant la torture et l’assassinat d’une jeune femme. Trente ans après sa sortie, le long-métrage rejoint la collection Make My Day ! de Studiocanal et nous permet de nous replonger dans les débuts fracassants d’un jeune espoir plein d’ambitions qui s’est malheureusement perdu entre projets boiteux (Agora) et renoncement académique (Cervantes avant Don Quichotte).

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Les années 90 connaissent un engouement certain pour ce qui était convenu d’appeler les légendes urbaines. Avant que les creepypastas ne pullulent sur internet et finissent par se retrouver à leur tour transposées sur grand écran (Slender Man, Backrooms et bientôt Siren Head), ce folklore moderne intéresse fort logiquement les studios. Scream mêle ces mythes à une réflexion méta sur le cinéma, quand Urban Legend exploite pleinement et avec roublardise leur univers. L’une d’elles semble particulièrement titiller la curiosité des réalisateurs, celle des snuff movies. À l’origine, une rumeur selon laquelle il existe un commerce sordide, un marché noir de films mettant en scène de réels supplices et exécutions. Une économie de l’abject en somme qui va, comme le souligne Jean-Baptiste Thoret dans son introduction, attirer des noms aussi divers que Joel Schumacher (8mm), Johnny Depp pour son passage derrière la caméra avec le raté The Brave, voire Michael Haneke pour Benny’s Video. Une liste non exhaustive, à laquelle il convient d’ajouter David Lynch avec Lost Highway et ses séquences qui embrassent une esthétique glauque de VHS, que Tesis préfigure inconsciemment. Dans son interview présente en supplément, le journaliste Fausto Fasulo souligne que les snuffs ont ceci de particulier que, contrairement à la plupart des légendes urbaines, ils n’ont aucune dimension fantastique ou surnaturelle. Cet ancrage dans une réalité tangible, qui certes n’a jamais été prouvée, mais demeure de l’ordre du possible, renforce l’angoisse qu’ils provoquent. Il n’est donc pas étonnant qu’Alejandro Amenábar, tout juste sorti de l’adolescence, s’engouffre dans cette brèche, lui qui, dans son court-métrage en found footage Himenóptero (1992), se mettait en scène en tant que cadreur obsédé par le macabre.

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Cet avatar à peine déguisé, le cinéaste va le faire évoluer. Fascinée elle aussi par la mort et le moyen de la capter sur pellicule, Ángela connaît un double point d’acmé, une double révélation quasi mystique. Tout d’abord filmique lorsqu’elle visionne la cassette vidéo de l’assassinat d’une étudiante (le récit perd d’ailleurs de son intensité après cette découverte), puis bien réelle et organique quand elle s’approche du cadavre de son professeur. Deux confrontations à l’horreur insondable : d’un côté une énigme “virtuelle” laissée en suspens, de l’autre, la finitude sous sa forme la plus concrète, matérielle, charnelle. Si l’attrait presque sexuel de son héroïne pour le snuff movie n’est pas l’aspect le plus subtil de Tesis, en atteste cette séquence de rêve, sa dimension presque méta d’autoportrait s’avère bien plus saisissante. Le cinéaste se projette in fine autant dans sa protagoniste, que dans Chema (campé par Fele Martínez, apparu dans La Mauvaise éducation, entre autres) geek cinéphile passionné par le genre, mais également et plus étrangement, dans le trouble Bosco (nom que portait déjà son personnage dans Himenóptero). Incarné par Eduardo Noriega (Ouvre les yeux, L’Echine du diable), le jeune homme est introduit par l’entremise de sa caméra. Objet de fantasme pulsionnel pour Ángela, il est réduit à cet appareil synecdochique, œil scrutateur autant que substitut phallique. En mettant en scène la jeune femme lors d’un entretien, en enregistrant celle qui déclare pourtant détester être filmée, il rejoue la mécanique opérée par le réalisateur lui-même, dans une habile mise en abyme.

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Dès son hallucinante introduction, tirée d’une anecdote vécue par Alejandro Amenábar, Tesis affiche sa double dynamique : cacher pour mieux dévoiler (et inversement). Sur un écran noir, une voix off annonce l’arrêt inopiné du métro suite à un terrible accident. Détaillant plus que de raison la catastrophe, le contrôleur précise qu’un individu est mort, coupé en deux sur la voie. Des agents de sécurité guident alors les passagers et leur conseillent de ne pas regarder. Parmi eux, Ángela dont le cinéaste suit l’avancée vers le drame, alternant vue subjective et plan sur son visage en travelling arrière, partagée entre inquiétude et curiosité. Une attente malsaine née chez le spectateur, aussi effrayé qu’intrigué. Puis, elle s’écarte de la file, le cadavre n’est plus qu’à quelques mètres, encore masqué par les policiers. L’image passe au ralenti, prolongeant encore l’interminable attente. Alors, soudain, elle est stoppée. On lui refuse le droit de regarder la Grande Faucheuse en face.

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Insidieusement, le film se joue de notre frustration, et ce, jusqu’aux ultimes secondes en forme de conclusion malicieuse. Jamais l’horreur n’est montrée frontalement, mais la manière dont le metteur en scène la soustrait à notre regard la rend d’autant plus impactante. Ainsi, le premier visionnage de la tragique cassette se fait sans l’image. Baissant la luminosité et le contraste au maximum, l’héroïne n’y accède que par le son. Des cris de souffrance de la pauvre victime qu’elle enregistre et se repasse en boucle, à la fois comme une obsession morbide et un moyen illusoire d’atteindre la vérité profonde par delà les apparences. Ne dévoilant jamais la vérité sous sa forme initiale, le réalisateur ne filme la mort qu’à travers le “filtre” cathodique d’une télévision au grain VHS prononcé qui diffuse le meurtre, à l’instar des prémonitions de Prince des ténèbres de John Carpenter. Chema, quant à lui habitué à la fictionnalisation de l’abjection, ose verbaliser ce qu’il voit, il décrit le snuff en détail, mi fasciné, mi révulsé, mais sans fausse pudeur. Il endure l’inacceptable et l’accueille comme une composante du monde (et a fortiori du cinéma) qui finira en banal fait divers relaté par une émission racoleuse. Lorsque la protagoniste se risque enfin à fixer l’écran, elle y croise en premier lieu les yeux de la victime, à la fois implorants et accusateurs. En voulant contempler l’abîme, elle réalise que l’abîme la contemple en retour.

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En outre, Tesis confronte le regard de son héroïne à la recherche de faits, soit la subjectivité la plus totale à l’objectivité tant désirée (et dont pourtant son professeur la félicite au sujet de son mémoire). Amenábar épouse entièrement le point de vue de son personnage. Plus encore, il nous plonge dans son esprit, dans ses rêves et fantasmes, mais plus prosaïquement dans sa tête, comme dans cette scène où l’environnement sonore est occupé par la musique qu’elle écoute dans son casque. Dès lors, et bien qu’elle se défende de prendre un quelconque plaisir à s’intéresser au sujet du snuff movie, difficile de ne pas ressentir la même excitation qu’elle. Un attrait pour le sordide qu’a grandement exploité le genre du mondo ¹, directement évoqué au travers d’un extrait de film façon Face à la mort. Les différents indices, les preuves accablantes la mènent à la découverte d’une vérité si insupportable qu’elle s’enferme, en réaction, dans un déni presque enfantin.

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Ángela redevient une petite fille lorsque, confrontée à la VHS, elle cache ses yeux avec ses mains, ne percevant des bribes d’images qu’en écartant ses doigts, ou quand elle se cache dans les toilettes, pensant que quelqu’un pénètre sa maison. Car Tesis n’est pas un simple thriller, il est une plongée dans une horreur primitive de conte de fée. La protagoniste est une Alice qui, suivant un lapin blanc de bande magnétique, est amenée à traverser un miroir / écran dont elle ne reviendra pas indemne. Lors d’une séquence, où ils pénètrent un couloir plongé dans le noir, Chema lui raconte d’ailleurs une histoire afin de la rassurer, tel un parent bienveillant. Le jeune cinéphile, rodé aux trucages et astuces de terreur, ne jure quant à lui que par les preuves matérielles. Il inspecte des archives de vidéosurveillance, décortique la cassette plan par plan, passant au crible chaque détail, d’un zoom digital à un jump cut douteux. Une analyse filmique en somme qui pousse les deux étudiants à retrouver une image manquante, clef de tout le mystère. Le snuff devient leur film Zapruder. Une analogie avec le thriller paranoïaque des 70’s qui trouve son point culminant dans une séquence où, à la manière de Jack Terry dans Blow Out, la jeune femme accole le visage de la victime trouvée dans un journal, à l’enregistrement audio de ses cris d’agonie. Un référentiel américain donc, qui, de Pakula à De Palma, dénote de l’une des particularités du long-métrage.

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Historiquement, Tesis est donc la première pierre à l’édifice de la nouvelle vague horrifique ibérique. Pourtant, rien ou presque ne trahit son identité européenne. Excepté certains détails en forme de clins d’œil (le conte d’Oscar Wilde narré par Chema, L’Anniversaire de l’infante, se déroule en Espagne), le film puise la quasi intégralité de ses inspirations outre-Atlantique. La faculté elle-même, avec ses couloirs gris, sans âme, et la photographie désaturée, s’écartent de fait des couleurs vives chères à la Movida. Ce regard tourné vers les Etats-Unis, le cinéaste l’assume et le revendique explicitement au détour d’une scène où un professeur déclare à ses élèves qu’ils sont le futur et que leur cinéma doit conquérir le monde. Pour ce faire, bien que restant dans une zone de confort (il suit des jeunes, étudiants fans d’horreur), il opère une démonstration technique ahurissante, alternant longs plans à la steadycam et passages en caméra épaule, faisant du long-métrage une carte de visite parfaite. Un coup d’essai virtuose qui lui ouvrit comme prévu les portes d’Hollywood. Après avoir transformé le cinéma espagnol pour la décennie à venir, il se plaça sous la houlette d’un certain Tom Cruise (producteur des Autres et acteur dans Vanilla Sky, remake d’Ouvre les yeux) et réalisa son rêve. Rien d’étonnant, le thriller demeure, trois décennies après sa sortie, un instantané d’une époque où, avant de devenir numériques et virales, les légendes urbaines hantaient les magnétoscopes.
¹ Sous-genre en forme de faux documentaire crapoteux et racoleur dont le principal représentant est Mondo Cane (1962).
Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez Studiocanal.
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