Il n’est pas nécessaire, bien entendu, d’avoir lu Aventures –les mémoires de John Boorman- pour apprécier à sa juste valeur son roman Tapis écarlate. Néanmoins, l’œuvre prend un relief tout particulier lorsqu’on connaît la biographie du cinéaste puisqu’il nous offre ici, en quelque sorte, le pendant « fictif » de ses souvenirs.

Le dernier film de Daniel Shaw, L’Ombre d’un sourire, est présenté en compétition au festival de Cannes. Pressentant un accueil tiède et un échec au box-office, le cinéaste décide avec son producteur Jack d’écrire très rapidement un nouveau scénario susceptible de plaire au plus grand nombre. Il opte pour un thriller érotique en réalisant très rapidement qu’il est en train d’injecter beaucoup de lui-même dans cette œuvre prétendument « alimentaire »…

D’emblée, le roman séduit par sa puissance évocatrice. Boorman maîtrise parfaitement l’art de la narration et nous fait pénétrer avec beaucoup d’aisance dans les coulisses de la création cinématographique. La première partie du roman se déroule à Cannes et le cinéaste-écrivain se livre à une savoureuse satire de cette grande messe annuelle. Avec beaucoup d’humour, il se fait apparaître lui-même comme personnage (Boorman est le président du jury cette année-là) et nous conte des anecdotes (notamment sur les délibérations) que nous sommes tout disposés à croire. De la même manière, tous les rituels cannois sont décrits avec humour et distance, du cocktail mondain à l’interview avec un certain Michel Ciment, clin d’œil amical au critique français qui a sans doute le plus défendu Boorman tout au long de sa carrière.

A ce tableau s’ajoutent les relations sentimentales compliquées des personnages. Daniel est marié à Hope mais leur couple est en plein naufrage. Lui ne pense qu’à ses films et délaisse volontiers son épouse tandis que celle-ci a pris un amant qui la comble sexuellement mais dont elle n’est pas amoureuse. Dans ce triangle amoureux, on reconnaît des éléments biographiques narrés dans Aventures. Il s’agit à la fois des relations entre la mère et le père du cinéaste qui a d’ailleurs reproduit lui-même cette situation avec sa femme. Avec une certaine finesse, l’auteur décrit les affres du désir (Daniel est séduit par Bella, la femme de son ami producteur), soulignant de manière classique la dichotomie qu’il peut exister entre l’amour et le plaisir sexuel.

Tapis écarlate séduit également par la précision de sa description du processus créatif. Boorman nous montre toutes les étapes de l’élaboration d’un film : du premier synopsis à l’étalonnage en passant par le tournage et la quête épuisante de financements. Rarement on aura abordé toutes ces dimensions sous une forme aussi romanesque et palpitante. Honnêtement, même si on ne comprend pas tous les mécanismes mis en œuvre pour trouver de l’argent, on est fasciné par l’extrême complexité de la machinerie. Boorman revient en détail sur le parcours du combattant que constitue la mise en œuvre d’un film : se battre pour tenter d’injecter une touche personnelle dans une production hollywoodienne de plus en plus formatée, passer l’épreuve de ces ridicules « projections tests » dont parle également le cinéaste dans ses mémoires, se conformer à une industrie qui ne vise désormais plus que le public adolescent avec des super-héros et des effets-spéciaux numériques…

Le lecteur sent que Boorman a mis beaucoup de lui-même dans le personnage pugnace de Daniel qui doute à la fois beaucoup mais tente, vaille que vaille, d’imposer ses choix et qui veut tourner le film qui lui est cher. Du coup, le thriller érotique originel (trop pour Hollywood, ce qui permet à l’écrivain de railler le puritanisme de plus en plus prégnant de cette industrie) se transforme en un autoportrait et une réflexion sur la complexité et l’ambiguïté des rapports amoureux.

Admirablement construit, Tapis écarlate parvient à faire exister les (nombreux) personnages qui gravitent dans ce milieu : le coscénariste cynique et coureur de jupons, l’étalonneur à la retraite qui veut refourguer à Daniel un scénario, les agents, les comédiens et leurs doutes ou certitudes… Le tableau est à la fois vivant et émaillé par de nombreuses touches d’humour qui achèvent de faire de ce roman une parfaite réussite…

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Tapis écarlate

(Crime of Passion, traduit de l’anglais par Edouard Ballinger)

Marest Editeur

ISBN : 979-10-96535-03-3

286 p. 19€

Sortie le 26 septembre 2017

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