Alors que la métropole lyonnaise passait en alerte maximale dans la gestion de crise du COVID-19, Samedi 10 Octobre, débutait (non sans quelques aménagements de dernière minute) la 12ème édition du Festival Lumière. Après de premiers passages au village Lumière et au salon des éditeurs, notre première séance avait lieu dimanche 11 octobre en soirée du côté de l’auditorium de Lyon. Il s’agissait d’une invitation accordée à Oliver Stone, soit une discussion animée par Thierry Frémeaux et Didier Allouch, suivie de la projection en copie restaurée de Né un 4 Juillet. Quelques questions posées, globalement assez génériques pour quiconque connaît un minimum le parcours du réalisateur de Platoon, parmi lesquelles l’une a retenu notre attention. Elle portait sur le choix de ses trois films préférés au sein de sa propre filmographie. Le cinéaste, après quelques secondes d’hésitations, citera deux longs-métrages largement célébrés, Né un 4 Juillet et JFK, mais aussi un troisième beaucoup plus clivant, Alexandre. Projet pharaonique (le plus gros budget de sa carrière) et rêve de longue date porté par Colin Farrell, il connaît un échec cinglant en salles, doublé d’un désaveu critique et public. Pourtant, Stone ne baisse pas les bras et propose un Alexandre Revisited en 2007 puis un final Cut en 2015. Cette ultime version, plus longue de trente minutes que l’originale et totalement repensée, réorganisée dans son montage, s’était révélée nettement plus convaincante. Grand film malade par excellence, Alexandre oscille sans demi mesures entre fulgurances et grotesque, à l’image de l’interprétation de son acteur principal, tantôt génial, tantôt ridicule. Ambitieux et d’une sincérité palpable, le métrage mérite néanmoins sa seconde chance, tant il s’écarte dans son traitement des fresques alors en vigueur (Gladiator, Kingdom of Heaven, Troie) pour creuser une voie plus intimiste et déroutante. Quinze ans plus tard, il apparaît comme l’un des derniers spécimens de son espèce (éventuellement rejoint par le peu convaincant Australia de Baz Luhrmann sorti en 2008), ce type de grosses productions n’étant plus en odeur de sainteté à Hollywood.

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Alexandre – Copyright Pathé Distribution 2005

Passé une heure de discussion, la projection commença, Oliver Stone qui ne devait restait qu’un temps assistera finalement à la séance entière, recevant avec émotions, une salve d’applaudissements lors du générique de fin. Septième long-métrage de son réalisateur et deuxième opus vietnamien (trois ans après Platoon), Né un 4 Juillet, s’inscrit dans une tradition de grand cinéma classique américain, en dressant le portait d’un héros ambivalent comme les affectionne depuis plusieurs décennies le pays de l’Oncle Sam. Tom Cruise, ici dans son premier rôle d’envergure, campe Ron Kovic, un patriote né le jour de l’indépendance, volontaire pour s’engager et se battre au Vietnam. Il revient paraplégique du combat et remet progressivement en cause ses valeurs et idéaux. Après avoir proposé une immersion frontale dans le conflit vietnamien, le cinéaste s’intéresse ici à ses conséquences. Moins didactique que son prédécesseur et émotionnellement plus fort, Né un 4 Juillet, embrasse plusieurs thématiques centrales de la filmographie de son auteur : un patriotisme contrarié (ou du moins remis en cause), les mensonges d’état, un télescopage sur l’histoire réelle (première apparition de Nixon dans son cinéma six ans avant le film éponyme), accompagné d’un traitement offensif (que les détracteurs assimilent, parfois à raison, comme un manque de subtilité). De cet itinéraire en forme de success story avortée, Stone dresse le portrait complexe d’un homme devenant à ses dépens l’étendard d’une génération sacrifiée, reprenant en mains le cours de sa vie en dépit des chocs physiques et psychologiques qu’il a subi. Le film demeure à ce jour l’un de ses plus aboutis, complets et surtout sa fiction la plus marquante sur le Vietnam (on aime assez peu la suivante, Entre Ciel et terre, cette fois-ci tournée d’un point de vue non-américain). Belle entrée en matière.

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Né un 4 Juillet – Copyright Universal Television 2005

Dans cette édition particulière, la part accordée aux avant-premières était plus grande qu’à l’accoutumée (plus de vingt-cinq recensées). Ainsi, le lundi nous assistions coup sur coup à deux d’entre elles : la nouvelle réalisation de Thomas Vinterberg, Drunk, marquant ses retrouvailles avec Mads Mikkelsen, huit ans après La Chasse (prix d’interprétation à Cannes pour ce dernier) et Falling, la première d’un acteur que l’on aime beaucoup, Viggo Mortensen. Le cinéaste danois est venu introduire son nouveau long-métrage au Cinéma Comoedia. Souvent cantonné à l’étiquette d’espoir décevant dont il ne faudrait retenir que Festen, le réalisateur bien qu’inégal (son avant-dernier Kursk était tout bonnement catastrophique) a signé quelques beaux films depuis, dont une adaptation de Loin de la foule déchaînée en 2015 portée par Matthias Schoenaerts et Carey Mulligan. Vinterberg réunit une troupe de fidèles (chaque acteur en est au moins à sa deuxième collaboration avec lui) pour camper un quatuor d’amis décidé à mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi en espérant tous que leur vie n’en sera que meilleure ! Si dans un premier temps les résultats sont encourageants, la situation devient rapidement hors de contrôle… Après une ouverture centrée sur une jeunesse festive et excessive, sont introduits les quatre personnages principaux, des enseignants en proies à des problématiques dans l’ère du temps (crise de la quarantaine, dépression) bien décidés à reprendre leurs existences en mains à la faveur d’une étrange théorie. Faux feel-good movie aux accents profondément tragiques, Drunk est une œuvre conviant avec la même rigueur et intensité, joie et douleur, comique et drame. Construit en deux ensembles, l’un s’apparentant à l’ivresse, plein d’euphorie, l’autre à la gueule de bois, beaucoup plus dramatique, le film bénéficie d’interprétations de haute-volée (Mads Mikkelsen en tête, une fois de plus impérial, leader naturel de la bande) et d’une justesse de regard pour les mettre en valeur. Rarement la caméra du metteur en scène n’a semblé à aussi bonne distance de ses héros, aussi légère, guidée par un désir de proximité et un refus de morale ou de jugement quelconque à leur encontre. Thomas Vinterberg filme avec la même pudeur une irrésistible séquence, où complètement ivres, ses héros tentent difficilement de faire leurs courses, que les effets dévastateurs de l’expérience sur l’entourage des personnages (repli sur soi, dégradation des relations). La frontière entre drame et comédie est infime, ne tient constamment qu’à un fil, de cette porosité, il livre moins une ode à l’alcool qu’à la vie elle-même. Drunk est tour à tour drôle, exaltant, réflexif et émouvant, un grand film et potentiellement le meilleur de son auteur !

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Drunk – Copyright Henrik Ohsten 2020

Devenu célèbre aux yeux du grand-public en tenant le rôle d’Aragorn dans la trilogie de Peter Jackson, Le Seigneur des Anneaux, Viggo Mortensen avait déjà imposé sa présence au sein de films importants tels que L’Impasse ou The Indian Runner. Starifié, il a fait le choix d’une filmographie exigeante, loin des gros studios, en tête ses trois collaborations avec David Cronenberg, Appaloosa d’Ed Harris, La Route de John Hillcoat, Loin des Hommes de David Oelhoffen ou récemment le triomphal Green Book de Peter Farelly. À soixante ans passés, le voici qui bascule derrière la caméra pour la première fois, non sans avoir dû essuyer quelques échecs de productions au préalable. Présent avant la projection du long-métrage puis de retour à son issue pour en débattre avec le public de l’Institut Lumière, avec comme bonus une discussion sur Skype en compagnie de son acteur Lance Henriksen, il aura enchanté la rue du premier film. D’une humilité totale, s’exprimant intégralement en français et en faisant montre d’une franchise désarmante, l’échange fut l’un des très beaux moments du festival. Cependant qu’en est-il du film ? John (Viggo Mortensen) vit en Californie avec son compagnon Eric (Terry Chen) et leur fille adoptive Mónica (Gabby Velis), loin de la vie rurale conservatrice qu’il a quitté voilà des années. Son père, Willis (Lance Henriksen/Sverrir Gudnason), un homme obstiné issu d’une époque révolue, vit désormais seul dans la ferme isolée où a grandi John. L’esprit de Willis déclinant, John l’emmène avec lui dans l’Ouest, dans l’espoir que sa sœur Sarah (Laura Linney) et lui pourront trouver au vieil homme un foyer plus proche de chez eux. Mais leurs bonnes intentions se heurtent au refus absolu de Willis, qui ne veut rien changer à son mode de vie… Drame âpre et douloureux, nous immergeant au cœur d’une famille dysfonctionnelle, Falling surprend moins par l’originalité de son scénario que la justesse et l’ambition de son traitement. Il témoigne d’une certaine assurance, confiance dans sa mise en scène, notamment dans sa volonté de ne pas situer son contexte (lequel se devine par une allusion à l’élection américaine de 2008 ayant opposé Barack Obama à John McCain) et d’agencer une double temporalité à l’aide d’un travail de montage conçu par associations d’idées. Viggo Mortensen prend ainsi le temps de nous familiariser avec ses personnages, refusant la facilité, l’alternance entre présent et flashbacks sème volontairement la confusion dans le récit avant de gagner d’un même élan, limpidité et envergure. De cet affrontement générationnel souvent brutal, où le dialogue semble impossible, le Willis magistralement incarné par Lance Henriksen, s’il n’épargne personne et n’inspire guère la sympathie (certains passages le rendent néanmoins attachant, notamment une séquence marquée par le caméo amusant de David Cronenberg), révèle à travers une intrigue familiale, les fractures grandissantes à l’intérieur de la société américaine, comme un avant-goût des années Trump à venir. Pourtant, le dessein du néo-réalisateur n’est pas politique de prime abord, il est davantage intimiste, nourri de son propre vécu et de ses tourments, tournant le dos aux sentiments faciles et aux postures, son authenticité brute devient le premier vecteur d’émotion. Objet touchant, solide et maîtrisé, Falling constitue un point de départ très convaincant pour la possible carrière de réalisateur de Viggo Mortensen, dont on est curieux de connaître les orientations futures.

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Falling – Copyright PROKINO Filmverleih GmbH 2020

Mercredi soir pendant que nous assistions à la projection d’On The Rocks de Sofia Coppola (sur lequel nous reviendrons au cours de la deuxième partie de compte-rendu), avait lieu l’allocution redoutée du président de la république Emmanuel Macron. En sortie de séance, nous apprenions la mise en place d’un couvre-feu qui allait impacter la fin du festival : certaines séances furent décalées, d’autres purement et simplement annulées. Saluons dès à présent, l’énergie des organisateurs pour tenter de sauvegarder du mieux possible la tenue de l’édition en dépit des nombreux obstacles qui se sont dressés sur son passage. Retour en salles jeudi avec tout d’abord Mélo d’Alain Resnais, programmé dans le cadre de l’hommage rendu à Sabine Azéma, malheureusement absente. Troisième apparition de l’actrice chez le metteur scène (après La Vie est un roman et L’Amour à mort), Mélo lui permis de décrocher un second César, deux ans après Un Dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier. Pierre (Pierre Arditi), violoniste, invite un de ses amis virtuose, Marcel (André Dussolier), à dîner et lui présente sa jeune femme, Romaine (Sabine Azéma). Marcel et Romaine vont s’éprendre passionnément l’un de l’autre. Adapté d’une pièce de théâtre d’Henri Bernstein de 1929, le film entreprend d’en reprendre – en plus de suivre le texte à la lettre – les codes (rideau à chaque acte, décors visibles) afin de progressivement s’en affranchir, de les faire oublier. Le tour de force de Resnais réside d’abord dans sa capacité à faire naître une forme de vitalité à l’intérieur d’un dispositif en apparence figé, instaurer une distance de façade qui feint l’éloignement pour mieux immerger dans le récit, nous rapprocher des personnages et ainsi moderniser un texte classique, potentiellement daté, sans jamais le trahir. Il est aidé dans sa démarche par l’excellence de son quatuor d’acteurs (Arditi/Dussolier/Azéma/Ardant déjà réuni pour ses deux précédentes réalisations), qui au-delà des qualités d’interprétations, communique un plaisir de jeu collectif, apporte une dimension presque ludique à un long-métrage au demeurant assez grave dans sa tonalité. Inventif et inspiré, drôle et déchirant, Mélo constitue à la fois une nouvelle réinvention formelle pour le cinéaste et la matrice du futur Smoking/No Smoking.

Mélo – Capture d’écran DVD Copyright MK2

À peine sortis, la seconde séance du jour avait lieu à l’Institut Lumière, en présence des lauréats Jean-Pierre et Luc Dardenne, venus présenter Deux Jours, une nuit, leur neuvième long-métrage sorti en 2014. Depuis leur révélation mondiale avec Rosetta, récompensé d’une première Palme d’or, les cinéastes sans jamais perdre la sève et l’urgence de leur cinéma, auront fait doucement évoluer celui-ci au fil des réalisations. Mise en scène bressonienne de l’action (intense et épurée), confiance scénaristique croissante (notamment un art virtuose des ellipses, on a encore en tête « l’absence » d’une séquence supposément cruciale sur Le Silence de Lorna), direction d’acteur rarement prise à défaut. En 2011, Le Gamin au Vélo, se démarquait par quelques nouveautés, la présence en tête d’affiche d’une actrice déjà plus que confirmée, Cécile de France, ainsi que l’irruption d’une dimension plus lumineuse, à l’intérieur d’un univers parfois abrupte, mais aussi une faculté à synthétiser l’essence de leur art sur une durée très courte (1h20) sans que cela ne vienne entacher la profondeur et l’ampleur du long-métrage. À plus d’un titre, Deux Jours, une nuit, prolonge ces évolutions pour emmener l’œuvre des Dardenne à son sommet. Le scénario est d’une simplicité limpide : Sandra (Marion Cotillard), aidée par son mari (Fabrizio Rongione), n’a qu’un week-end pour aller voir ses collègues et les convaincre de renoncer à leur prime pour qu’elle puisse garder son travail. De ce postulat, potentiellement programmatique et répétitif, les deux frères signent un film qui se réinvente sous nos yeux, où le suspens naît de l’incertitude, de détails, quand bien même le champ des possibles apparaîtrait (sur le papier du moins) restreint (renoncer à sa prime ou non). L’émotion (très grande) nous assaille au fur et à mesure des rencontres, où l’héroïne révèle par sa démarche l’humanité des personnages qu’elle croise, autant qu’elle occasionne la radioscopie d’une société abimée par le capitalisme. Humanistes convaincus, ils filment avec la même délicatesse la « rédemption » de certains et l’obstination des autres à sauvegarder leurs maigres acquis. Marion Cotillard se fond prodigieusement dans leur univers et livre l’une de ses plus belles interprétations, ses mots dans les dernières minutes bouleversent durablement après un visionnage parcouru de frissons et de larmes. Un immense chef d’œuvre, au sein d’une œuvre majeure.

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Deux Jours, une nuit – Copyright Christine Plenus / Alamode Film 2014

Surprise de dernière minute, nous apprenions jeudi dans la journée que nous pourrions finalement assister à la masterclass d’Albert Dupontel vendredi matin dans l’enceinte de la Comédie Odéon. À quelques jours de la sortie de sa septième réalisation Adieu les cons, l’auteur de Bernie, nous a offert un formidable moment. Dans une forme aussi réjouissante que jubilatoire, passionnant et en confiance, il s’est livré à l’exercice, dans un esprit de partage, dynamité par une irrésistible désinvolture. Une heure durant, il a répondu aux questions de Thierry Frémaux et de quelques spectateurs. Il est notamment revenu sur sa rencontre avec le délégué général du festival de Cannes lors de la présentation d’Irréversible en 2002 : « Je ne voulais pas venir à Cannes, j’ai des réserves, le tapis rouge ce n’est pas trop mon truc, mais Gaspar Noé m’a dit, tu te ne viens pas, ça voudra dire que tu n’assumes pas le film. Je suis donc venu, car il s’agit d’un film hautement estimable auquel j’étais très fier de participer. » Dans la continuité, il évoqua sans ambiguïté son rapport aux interviews et médias : « Je suis très prudent par rapport à la sphère publique. Je trouve que s’exprimer en faisant des films, c’est une façon plutôt élégante et assez complète de se raconter. Je joue, j’écris, je réalise, en rajouter, ce serait un peu exagéré et je ne suis pas très à l’aise avec ça. ». Non sans ajouter, a contrario, son envie d’accompagner ses films en amont de leurs sorties (plus de 85 avant-premières pour le dernier) : « La France est certainement le pays le plus cinéphile au monde, j’adore aller dans des petites villes. C’est le dernier bastion cinéphilique au monde, j’adore rencontrer des passionnés de cinéma, le dialogue devient plus facile ». Bien lancé sur son rapport au cinéma et ses influences, il parla les plus évidentes : Jacques Tati, Charlie Chaplin Woody Allen, les Monty Python (« Je suis le dommage collatéral de ma cinéphilie. Adieu les cons est la conséquence de Brazil ») mais pas seulement, évoquant notamment la découverte émerveillée des Aventuriers de Robert Enrico ou citant à plusieurs reprises Elem Klimov. Il s’est défini comme un « auteur contraint » préférant de fait la réalisation à l’écriture, s’il devait ne choisir qu’un poste : « là où je prend le plus de plaisir c’est dans le découpage, la mise en scène, la direction d’acteurs, c’est de la maçonnerie, l’écriture à l’inverse, c’est de l’architecture, ce qui est à la fois compliqué et abstrait ». Une position éclairante quant à la nature d’une œuvre résolument graphique, détonante dans le paysage de la comédie française. Nous avons depuis pu découvrir en salle son dernier opus, Adieu les cons, sur lequel nous nous contenterons de glisser quelques mots. Deux ans après Au revoir là-haut, ce retour à la comédie telle que l’affectionne et la pratique son auteur depuis Bernie, affirme une “maturité” nouvelle, dans sa capacité à émouvoir avec un mélange de pudeur, de simplicité et de profondeur, sans pour autant oublier d’être drôle et inventif. Tendre et résolument amoureux de ses marginaux, délaissés du système, lesquelles laissent davantage encore que par le passé se révéler leur tristesse, leur mélancolie, Albert Dupontel offre de magnifiques personnages à ses partenaires, Virginie Efira (bouleversante), Nicolas Marié et dans un superbe rôle secondaire Jackie Berroyer. Très fort.

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Adieu les cons – Copyright Copyright Jérôme Prébois – ADCB Films 2020

Quelques heures plus tard, nous voici en place pour notre dernière séance située à l’Institut Lumière, avec un changement de registre annoncé. Fin 2018, quelques mois après sa disparition, était révélée l’existence d’un film inédit de George A. Romero, réalisé en 1973 (la même année que The Crazies), The Amusement Park. Commande improbable d’une organisation caritative luthérienne, demandant au papa de La Nuit des morts-vivants, de réaliser un film afin d’éveiller les consciences sur les effets de la vieillesse, l’indifférence de la société et la maltraitance envers les personnages âgées. À l’origine de la restauration, la productrice et veuve du réalisateur, Suzanne Desrocher-Romero confiait en janvier 2020 au New York Times : « Pour être honnête, je ne sais pas s’ils ont réalisé quel genre de cinéaste était George A. Romero. ». Privé de sortie grand-public et exploité lors de rares projections ciblées au sein de centres communautaires, le moyen-métrage (53 minutes), distribué par Potemkine connaîtra prochainement une ressortie dans l’hexagone. L’histoire d’un homme âgé (Lincoln Maazel), vêtu d’un costume blanc, errant dans un parc d’attractions de Pittsburg. Désorienté, isolé, il est bientôt confronté à de nombreux étrangers, mystérieusement hostiles. Tous semblent vouloir l’humilier. Un peu long au démarrage (en dépit d’une introduction face caméra à la fois amusante et pleine d’ironie), ce qui est légèrement préjudiciable compte tenu de la courte durée, The Amusement Park bascule peu à peu vers le cauchemar filmique aux relents allégoriques guère dissimulés. Bruyant et saccadé dans son montage, Romero brutalise d’un même geste son protagoniste et son spectateur, on préfère au calme des premières minutes, la vacarme des suivantes, aussi perturbantes qu’éreintantes. Curiosité réelle plus qu’une réussite majeure certes, mais assurément intéressant à découvrir.

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The Amusement Park – Copyright Potemkine Films 2020

Samedi, fin de journée, avait lieu la dernière avant-première à laquelle nous assistions et pas des moindres, puisqu’il s’agissait de Septet : The Story of Hong Kong, issu de la Sélection Officielle Cannes 2020. Soit sept cinéastes hongkongais (Sammo Hung, Ann Hui, Patrick Tam, Yuen Woo-ping, Johnnie To, Ringo Lam et,Tsui Hark) réunis pour raconter, chacun à leur manière, une période de l’histoire de leur pays. Un projet de longue date impulsé par Johnnie To au début des années 2010, auquel fut un temps rattaché John Woo qui a finalement renoncé et qui marque la dernière réalisation de Ringo Lam décédé fin 2018 (il n’a pu voir le métrage terminé). Terre de cinéma hors normes jusqu’à la rétrocession en 1997, Hong Kong méritait bien un hommage par ses maîtres, c’est désormais chose faîte. La première réussite de l’entreprise tient à son homogénéité sur le plan qualitatif (si nous avons évidemment des préférences, aucun maillon faible n’est à déplorer) ainsi qu’à la façon dont chacun sans renier les fondamentaux de son cinéma, parvient à se mettre au service d’un projet collectif. À cet équilibre, s’ajoute l’ordre judicieux dans lequel sont diffusé les films, ainsi le premier réalisé par Sammo Hung (principalement connu pour ses collaborations avec Jackie Chan en tant que chorégraphe et réalisateur), peut-être le plus classique dans son contenu constitue une parfaite entrée en matière. Au vu du parcours du réalisateur, une dimension partiellement autobiographique se devine, à travers ce récit d’apprentissage par le biais des arts martiaux, dur et philosophique, avec l’idée de transmission à la clé. Un dernier point important, lien de raccord entre les différents segments. L’opus signé Ringo Lam, réalisé un an avant sa disparition, se double lui d’une touchante dimension testamentaire (à quelle point était-elle consciente ? Mise en parallèle avec la nature résolument pessimiste de son œuvre de manière générale, la question se pose). La plus belle surprise vient peut-être du segment concocté par Yuen Woo-Ping, plus connu pour ses chorégraphies virtuoses sur Il était une fois en Chine, Matrix, Tigre et Dragon, Kill Bill ou The Grandmaster que ses propres réalisations (Tai-Chi Master avec Jet Li et Michelle Yeoh est pourtant hautement recommandable). Construit sur une opposition génération elle entre un grand-père et sa petite fille, il accouche d’un film drôle et énergique, simple mais incroyablement réjouissant. Tsui Hark, toujours prompt à expérimenter et faire voler les règles en éclats, conclut le programme par un bouquet final méta assez cinglé, traduisant à sa manière l’absurde du Hong-Kong post-rétrocession, d’un même geste, il déjoue les attentes autant qu’il les comble. Annoncé sur les écrans français pour la fin de l’année (le 4 Décembre), Septet sera à ne pas rater.

Septet : The Story of Hong Kong – Copyright Media Asia Film Distribution (HK) 2020

Le dernier jour venu, il ne nous restait plus que deux films avant le clap de fin. En 2016, nous avions terminé ce même Festival Lumière par la découverte de l’un des classiques australiens de Peter Weir, La Dernière Vague, rebelote quatre plus tard avec en guise d’avant-dernière séance, son célèbre Pique-Nique à Hanging Rock en copie restaurée. Le 14 février 1900, les élèves d’une école de jeunes filles partent pique-niquer à Hanging Rock, ancien lieu de culte des aborigènes. Irrésistiblement attiré par le rocher, un groupe de filles s’aventure entre les monolithes et disparaît. Des battues sont organisées et une enquête est ouverte. On retrouve bientôt une des disparues, totalement amnésique. Adapté d’un roman de Joan Lindsay, lui-même tiré d’un fait divers, le récit devient sous la caméra de Peter Weir, un objet d’émerveillement continu où la dureté du climat (avant même l’incident déclencheur, le pensionnat apparaît comme austère et restrictif à l’égard de ses pensionnaires) est transcendée par une approche lorgnant vers le cinéma fantastique. Le cinéaste, sans renier son caractère tragique, se saisit du cadre, des zones d’ombre de l’intrigue (qu’est-il arrivé à ces jeunes filles ?) pour partir en quête de poésie, de beauté. Il signe un conte cruel jonché de mystères, desquels émerge une dimension énigmatique troublante, mais aussi et surtout, envoutante, vénéneuse. Cette liberté formelle qu’il s’autorise, en plus d’accoucher de vertiges atmosphérique et sensoriels, résonne comme un vœu d’émancipation à l’égard de ses héroïnes, une réponse à leur condition, un appel à l’abandon. Très grand film, projeté dans une copie somptueuse.

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Pique-Nique à Hanging Rock – Copyright Splendor Films 2009

Ne faisons pas de mystère sur notre rapport au cinéma de Terrence Malick, il s’agit d’un amour inconditionnel sans commune mesure pour un auteur qui nous bouleverse depuis les premières images que nous avons découvert de l’une de ses œuvres. Cette rencontre commença il y a une quinzaine d’années, par la découverte fortuite des Moissons du ciel sur un petit poste de télévision. Ce deuxième long-métrage faisait bien plus que transformer l’essai qu’était La Ballade Sauvage, il imposait un regard de cinéaste sublime, où poésie et philosophie transpiraient à chaque instant, à chaque plan. L’histoire se déroule en 1916, Bill (Richard Gere), ouvrier dans une fonderie, sa sœur Linda (Linda Manz) et sa compagne Abby (Brooke Adams) quittent Chicago pour aller faire les moissons au Texas. Voyant là l’occasion de sortir de la misère, Bill pousse Abby à céder aux avances de Chuck (Sam Shepard), un riche fermier qu’ils savent atteint d’une maladie incurable. Mais Abby finit par tomber amoureuse de Chuck, ce qui déjoue les plans de Bill. Ainsi, devant ce film et dans une salle comble (à hauteur des jauges actuellement en vigueur) de l’UGC Astoria, avait lieu notre dernier rendez-vous festivalier, dont nous espérions, comme à chaque visionnage, sortir extatiques. Cela n’a pas manqué, dès les premières images, les notes d’Aquarium de Camille Saint-Seäns, Les Moissons du Ciel semble touché par une grâce inexplicable. Mis en lumière par Néstor Almendros (chef opérateur récurrent de François Truffaut et d’Eric Rohmer), majoritairement tourné aux heures magiques (les quelques minutes précédant les couchers et levers de soleil), le long-métrage paraît animé par la recherche d’une beauté absolue, d’une perfection esthétique. Pourtant, aux tourbillons visuels et sensoriels qu’il met en scène, Terrence Malick observe la fin d’un monde, sa souffrance, où la faune et la flore, ont vocation à reprendre leurs droits sur une humanité égoïste et négligente. Il accouche de visions tout à tour splendides (inspiration Hopperienne et de son House by the Railroad par moments) et apocalyptiques (ces grandes étendues incendiées aux allures de dix plaies d’Égypte), aux inspirations mythologiques (la bible est citée par plusieurs biais et à maintes reprises) et philosophiques, inscrivant dans chacun de ses plans une notion d’infini, d’éternité. L’insouciance de ses héros, la naïveté du personnage campé par Sam Shepard, le retour de bâton de l’autorité, constituent en définitive moins des archétypes narratifs que des motifs d’interrogations sur le rapport de l’homme à son environnement, à la nature, de sa place dans le monde… Lumière 2020, s’est donc terminé sur un monument cinématographique, à nos yeux sans équivalence ou presque, si ce n’est dans la filmographie de son précieux et inimitable auteur.

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Les Moissons du ciel – Copyright Solaris Distribution 2017

Bonus – Le Terminus des prétentieux de Sylvain Perret (2020)

Dans son exploration du cinéma français, le Festival Lumière proposait lors de son édition 2020, de célébrer le centenaire de Michel Audiard. Dialoguiste à succès, mais aussi réalisateur, était dévoilé au milieu d’un programme d’une vingtaine de longs-métrages, un documentaire inédit : Le Terminus des prétentieux (titre un temps envisagé pour Les Tontons flingueurs). Réalisé par Sylvain Perret (1Kult), ce document d’une heure conçu sur la base d’archives de Gaumont, retrace le parcours d’un auteur phare du patrimoine hexagonal à l’aide d’une multitude d’extraits de films et d’interviews (George Lautner, Denis de la Patellière, Philippe de Broca, Jean-Marie Poiré, José Giovanni, Jean-Claude Brialy, Charles Aznavour, Pierre Tchernia…). Un objet riche et instructif, suivant une chronologie linéaire (on revient notamment sur ses débuts en tant que journaliste) afin de conter l’ascension d’un orfèvre du cinéma populaire. Après avoir effectué ses premiers pas de dialoguiste/scénariste dans le registre du film de cape et d’épée sur des réalisations d’André Hunnebelle, Audiard va effectuer une rencontre déterminante, en la personne de Jean Gabin. L’acteur, véritable amoureux du dialogue, « orphelin » depuis la mort de Jacques Prévert, va connaître une seconde partie de carrière flamboyante grâce notamment aux mots de l’auteur, croisé une première fois à l’occasion Gas-Oil de Gilles Grangier en 1955. On évoque une osmose totale entre les deux hommes, un langage propre à Gabin dont le scénariste aura su tirer profit. Il développe au fil des années, une « marque » dialoguée suffisamment forte pour attirer le public sur son nom, jusqu’à profiter de contrats où il devient vedette du film au même titre que les comédiens à l’affiche. Un statut rare voire quasi unique dans l’histoire de la production audiovisuelle française. Complet, Le Terminus des prétentieux, revient sur le caractère à dominante masculine de la galaxie Audiard : « Je sais mieux faire parler les hommes », à l’exception tout à fait notable de Mireille Darc : « Mireille, tout passe, ça va tout droit ». Scénariste méticuleux, très attaché aux acteurs, pour qui il était impensable de ne pas réécrire un film d’un bout à l’autre en cas de changement pour une rôle, il est comparé à Balzac par Jean-Marie Poiré. Le futur réalisateur du Père Noël est une ordure, qui l’a accompagné sur plusieurs de ses réalisations, révèle deux projets avortés pleins de promesses et en rupture avec l’image laissé par Michel Audiard. Une adaptation de Voyage au bout de la nuit (Céline) mais aussi de Place de L’étoile (Modiano) proposée à Alain Resnais. Aussi, lorsque Bertrand Tavernier exprime ses regrets de n’avoir travaillé avec Audiard, en raison de sa réputation, ses mots font échos à ceux de Philippe de Broca qui ne manque pas de rappeler qu’un temps il fut considéré comme un auteur commercial aux phrases faciles. Une image loin du culte dont il bénéficie largement aujourd’hui et de l’unanimité que ses écrits provoquent plusieurs décennies après sur des publics de multiples générations.

Le Terminus des prétentieux – Copyright Gaumont 2020

Festival Lumière 2020 – Deuxième Partie : Femmes cinéastes d’aujourd’hui

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A propos de Vincent Nicolet

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