La Corée du Sud a débarqué en force cette année à l’Etrange Festival, proposant pas moins de cinq longs métrages en compétition. Nous en avons proposé les retours de deux d’entre eux lors d’un compte-rendu précédent, nous abordons ici les trois autres.

Réalisé par Cheon Myoung-kwan, Hot Blooded est un film de pègre de belle envergure, racontant par le menu l’ascension dans la hiérarchie de sa « famille » de Hee-soo (Jung Woo), petit escroc bricolant des affaires foireuses pour un parrain de Busan auquel il est toujours resté fidèle mais souhaitant voler de ses propres ailes. Orphelin, il vivait dans sa jeunesse avec une jeune fille, In-sook (Yoon Ji-hye) devenue tacitement son amoureuse et avec Chul-jin (Ji Seung-hyeon), homme de main du parrain de la famille opposée qu’il considère comme son frère. S’émancipant de ses supérieurs, Hee-son commence à trouver sa place dans les magouilles locales, où la confiance ne peut pas régner. De trahison en coup fourré, de vendetta sanglante en meurtre crapuleux, de mort du père en mise à mort du fils, le petit mafieux devenu grand va voir se perdre ses sentiments et ses idéaux dans les abîmes d’une noirceur fatale.

Fatale car aucun événement, en effet, ne semble devoir échapper au destin de cet anti-héros qui ne devient puissant qu’à force de voir son monde se disloquer. Ne pas avoir le moindre doute : nous sommes bel et bien devant une tragédie mafieuse, la notion de cellule familiale constituée du parrain patriarche et de soldats et porte-flingues comme autant de filleuls qui lui sont affidés encourageant une certaine idée racinienne et/ou shakespearienne du fatum. De ce point de vue, Hot Blooded ne cherche pas vraiment à révolutionner le genre, mais sa façon de prendre à bras-le-corps la teneur tragique inhérente au paradigme lui permet de déployer avec un vrai talent une ampleur dramatique au sein d’un récit solide. Le film parvient même à devenir particulièrement poignant lorsqu’il parvient à intriquer au sein de son récit mafieux son double plus lumineux abordant l’autre famille recomposée de Hee-soo : sa « femme » qui est sa camarade de foyer mais avec laquelle il couche et qu’il aime honnêtement, le fils de celle-ci qui l’appelle « papa » alors qu’il n’est pas biologiquement son père, ce frère (ennemi) qui n’en est pas un. C’est lorsqu’il confronte brutalement les deux « familles », lorsqu’il entrelace l’intime et le criminel que Cheon réussit le mieux son pari, parvenant ponctuellement à marcher sur les traces dramatiques de L’Impasse de De Palma (Carlito’s Way, 1993), plus particulièrement lors d’une scène de meurtre qui s’avère le point de bascule du film.

Il faut cependant reconnaître que malgré son ampleur narrative, le solide classicisme de sa mise en scène, la qualité globale de son interprétation, Hot Blooded ne parvient pas toujours à s’émanciper des grands modèles du genre, et en premier lieu de la grande saga coppolienne du Parrain, matrice de la modernité du paradigme à laquelle il est difficile d’échapper, et dont le second volet est explicitement cité dans ce long métrage coréen, entre sacrifice fratricide, mise en scène réfrigérée sur les rives d’une étendue d’eau brumeuse (du Lac Tahoe aux eaux grises des plages de Busan), et solitude cafardeuse et désespérée d’un homme qui a tout perdu pour tout gagner. De ce point de vue, Cheon ne parvient pas toujours à se libérer des carcans de l’archétype, ne dépassant jamais vraiment les attentes d’un genre ayant traversé l’Histoire du cinéma (on voit des gangsters sur les grands écrans, surtout américains, depuis le courant des années 20) et particulièrement difficile à renouveler, ou tout du moins à détourner. Reste que ce film robuste et massif , toujours un peu sur ses rails et peut-être un peu trop infusé par les codes américains du genre pour ne pas perdre de ce caractère coréen si spécifique, parvient à tenir de bout en bout ses promesses de complexité et d’ampleur dramatique demandant finalement un talent d’écriture certain. Hot Blooded, premier film réalisé par un écrivain renommé en son pays, acte le talent prometteur d’un Cheon Myoung-kwan déjà sûr de lui.

Ce classicisme se perçoit également dans Hunt, récit d’espionnage de Lee Jung-jae (acteur de la série Squid Game réalisant ici son premier film), utilisant l’idée rebattue des agents infiltrés pour évoquer l’antagonisme existant entre le Nord et le Sud de la péninsule coréenne. L’histoire se déroule au début des années 80, alors que la Corée du Sud se trouve en pleine transition démocratique après presque deux décennies de pouvoir totalitaire. Les chefs des Services Intérieurs (Jung Woo-sung, qui n’est pas l’acteur Jung Woo de Hot Blooded !) et Extérieurs (Lee Jung-jae lui-même), se détestant cordialement, soupçonnent mutuellement le service qui leur est opposé d’abriter une « taupe » servant d’intermédiaire avec la dictature communiste de Kim Il-sung, jusqu’à s’accuser eux-mêmes. De séquence d’exfiltration qui foire en interrogatoire musclé, de mise en écoute en opération minutieuse sabotée par le traître inconnu, Hunt ne révolutionne pas lui non plus son genre mais parvient à le vitaminer par le truchement de scènes d’action vraiment bien senties bien qu’un peu excessives par leur énergie et leur brutalité (une scène de fusillade dans les rues séouliennes suite à la grande scène de tentative d’exfiltration d’un ressortissant nord-coréen, se calquant clairement sur la scène définitive du Heat de Michael Mann [1995]). Lee mise ainsi fortement sur une action, finalement généralement moins filmée à l’américaine mais à la façon des grandes heures du cinéma hong-kongais, parvenant quelque peu à styliser ses gunfights et ses élans de massacre balistique, rendant les affrontements à la fois lisibles et spectaculaires (complaisants, diront peut-être certains).

Comme on pourrait en faire le reproche pour une grande majorité de la production de genre coréenne contemporaine, parmi laquelle la quasi-totalité des films du Pays du Matin Calme programmés lors de cette édition de l’Etrange Festival, Hunt n’a pas, ni graphiquement ni dans sa conduite de récit (le film reste cependant bien écrit), la sécheresse et la radicalité du traitement générique qui faisaient la grandeur de cette cinématographie dans les années 2000 et au début des années 2010. Il s’avère cependant que ce long métrage se permet d’aborder sans trembler les tares d’une Corée du Sud post-dictature qui servent encore de fondation à la contemporanéité du pays : la corruption et la honte sociale qu’elle véhicule, la nostalgie pour une violence policière difficile à réfréner, la mainmise des Etats-Unis sur ce « pays ami » si l’on en croit la formule consacrée, et la tristesse de voir deux nations-sœurs, géographiquement et culturellement complémentaires, se regarder de travers et la peur au ventre pour des raisons incompréhensibles. Si la facture du film de Lee Jung-jae ne doit donc pas grand-chose aux grandes heures du cinéma de genre de son pays, on ne peut lui reprocher d’avoir complètement mis au ban l’identité coréenne du fait d’un récit qui, en dépeignant de façon assez précise la Corée du Sud en voie de démocratisation d’il y a une quarantaine d’années, semble ne rien faire d’autre que de faire le bilan par comparaison de son actualité. De ce point de vue, Hunt est peut-être avant tout un beau film politique, aussi efficace dans sa dramaturgie et sa mise en scène que pointu dans ses analyses critiques, et ayant toujours du mal à solder le passé proche, traumatique, de la Corée.

Série B moins évidemment sérieuse que les deux autres films traités dans ce compte-rendu, Project Wolf Hunting de Kim Hong-sun (réalisateur des épisodes de Money Heist : Korea, version coréenne de La Casa de Papel), a toutes les qualités du défouloir du samedi soir, jouant sur la corde raide des excès jusqu’à se changer en une approche radicale de cinéma d’horreur. Le film est un voyage vers l’enfer : pour des raisons de sécurité, une flopée de détenus tous plus dangereux les uns que les autres sont regroupés sur un porte-containers afin d’être transférés des Philippines à la Corée du Sud. Simultanément, des pirates prennent le contrôle du cargo, les prisonniers parviennent à se libérer et une sorte de monstre barbare contenue dans la salle des machines se réveille : la boucherie peut commencer.

Et le long métrage de devenir un banquet orgiaque de morts violentes arrosées de geysers de sang, changeant le bateau en une sorte de Théâtre du Grand Guignol sur flots. Ce qui saisit vraiment dans le film de Kim est bien cette façon décomplexée d’affronter la violence, administrée sans hésiter ni ciller avec une brutalité aux curseurs poussés à leur maximum, dans une volonté de débordement qui tient peu à peu lieu de fil narratif. C’est par le surrégime de sa mise en scène et de sa dépense d’énergie, par l’accumulation de barbaries en tous genres que le film trouve paradoxalement sa stabilité, délaissant la clarté de son récit multipliant à perte les pistes, les arcs narratifs, les origin stories des personnages auxquelles on ne comprend pas grand-chose au profit de sa bacchanale de sang.

Ce déferlement de violence n’est pas sans évoquer par moments les films de catégorie III du cinéma hong-kongais, ou encore une œuvre marquante, traumatisante de ces derniers temps comme The Sadness (Rob Jabbaz, 2021), à ceci près que si ce dernier dressait le portrait d’une humanité toujours sur le fil d’une abjection inhérente à notre espèce dans une démarche aussi misanthrope que philosophique, Project Wolf Hunting, film outrancier, n’est jamais exempt d’un second degré désamorçant toute tentative d’esprit de sérieux (le monstre arrachant le bras d’un pauvre scientifique cependant quelque peu véreux afin de le frapper avec son membre désolidarisé du reste de son corps). Nous serions peut-être plus proche d’une œuvre de cinéma bis comme Frankenstein’s Army (Richard Raaphorst, 2013) pour ses corps outragés, remodelés pour être ranimés et augmentés, dans un monde sans nuances où l’humain est soit une victime qui meurt d’une façon barbare, soit un monstre qui tue sans la moindre esquisse de scrupule. Quoi qu’on en pense, l’œuvre de Kim Hong-sun reste certainement la plus proche dans l’esprit de ce que nous pourrions attendre d’un film de genre coréen, par son absence de concessions et son caractère bien trempé. S’il n’est objectivement pas le plus fin ou le plus beau formellement parlant, on peut néanmoins considérer avec une certaine joie qu’il s’agit du film le plus réussi issu de la flottille coréenne ayant débarqué cette année au Forum des Images.

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A propos de Michaël Delavaud

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