Le Masque du tueur : entretien avec Thibault Servière

Présenté au festival de Cannes l’année dernière, Un couteau dans le cœur a suscité de vives controverses. Sublime hommage au Giallo pour les uns, exercice de style pompeux et grotesque pour les autres, le film a déchaîné les passions.

A Culturopoing, on a adoré ce polar brillant mis en scène avec une liberté et une inventivité totale. Nous avons eu la chance de nous entretenir avec Thibault Servière, un des acteurs principaux du long métrage, en vacances dans les Cévennes . L’occasion de revenir un peu sur ce film sensation plus d’un an après sa sortie en salles et 2 mois après sa diffusion sur Canal + .

Entretien avec un acteur en devenir

 

Tu as joué dans deux courts métrages et un épisode de série avant Un couteau dans le cœur, comment s’est passé la transition du court métrage à la série et de la série au cinéma?

Je crois que tous les films ont un peu leur histoire : c’est toujours un scénario, un réalisateur et des acteurs différents, donc c’est toujours une aventure qui change en fonction de ces rencontres. Plus précisément, je trouve que les séries ont un format plus intense ; ça nous apprend à être efficace, à travailler rapidement mais il y a moins de plaisir… J’ai l’impression que c’est moins travaillé en terme d’images, de rythme, il y a plus un rapport d’efficacité à trouver, ce qui est intéressant dans le jeu pour les jeunes acteurs. Cela m’a aidé a être précis et rapide. Dans Un couteau dans le cœur, on a tourné en pellicule donc on avait besoin d’avoir cette réactivité en tant que comédien. La pellicule ça coûte cher, on ne peut pas se permettre de faire 50 prises à chaque fois .

Connaissais tu un peu l’univers de Yann Gonzales avant de t’ embarquer dans l’aventure ?

Pour être honnête : pas du tout… mais avant de préparer les essais, je me suis renseigné sur ce qu’il avait fait et qui il était . J’ai regardé Les rencontres d’après minuit pour connaître sa patte, son style, en somme pour savoir si j’avais envie de tourner avec lui, mais je n’ai pas mis beaucoup de temps à me rendre compte que j’étais certain de vouloir faire ce film.

Je me renseigne toujours quand je passe des essais pour savoir ce qui a été fait avant, comment les réalisateurs travaillent, saisir l’univers . Ça aide en ce qui concerne l’approche des personnages, puis vient un échange sur le plateau pour donner ce qu’il faut en tant que comédien.

En combien de temps s’est déroulé le tournage de la scène de meurtre dont ton personnage est l’acteur principal ?

J’aime beaucoup cette scène qui me fait extrêmement peur . J’avais déjà joué une scène de coma et je me disais : « mince, comment faut-il jouer ça ? »J’ai même recherché sur internet ce l’on ressent quand on se fait poignarder . Il n’y a pas énormément de réponses (rire) . J’ai un souci de bien faire et d’être vrai. On a tourné ça en un après midi . J’appréhendais un peu… J’ai vraiment eu peur parce que nous étions dans la forêt . Je ne voyais pas le tueur et pendant tout le tournage il était resté masqué . Je crois que la première fois que je l’ai rencontré sans son masque, ce fut lors de la soirée de fin de tournage . Sinon il était masqué tout le temps .

Il arrivait avant nous, on ne connaissait pas son nom et il ne nous parlait pas . Il faisait un peu flipper (rire) .J’essayais de le voir pour sympathiser mais il ne répondait pas et s’échappait à chaque fois . Alors il y avait vraiment une tension, un mystère . Je me disais « merde !!! qui est sous ce masque ? qui est cet acteur ?» . De plus, en me poignardant, il m’embrassait et je ne voyais que ses yeux, de très grands yeux bleus . C’est cela qui crée de la tension dans cette scène … Il arrivait dans mon dos et je ne savais pas à quel moment j’allais me prendre le couteau . Il fallait que je sois réactif .

Elle était vraiment chouette cette séquence ! Ensuite, un peu moins et c’est là où est l’anecdote amusante: il pleuvait sur le tournage , de la fausse pluie, bien entendu, mais je devais garder les yeux ouvert, ce qui était très difficile parce que les gouttes sont énormes … Sauf que, quand on est mort, on n’est pas censé cligner des yeux .

Présenté l’année dernière en compétition à Cannes , le film a divisé aussi bien les critiques que le public. Quel souvenir gardes-tu de cette première expérience Cannoise?

Je crois qu’il ne faut pas lire les critiques je le saurai pour la prochaine fois . C’est mieux de ne pas savoir ce qui se raconte sur le film. Je trouve qu’un long métrage se vit pendant le tournage et se redécouvre en projection . C’est toujours intrigant quand on l’a vécu réellement sur le plateau et qu’on le découvre ensuite à l’image . En regardant les scènes du film je me remémore ce qui s’est passé derrière la caméra . Des critiques, il y en a eu de très mauvaises mais au fond, je m’en amusais quand je lisais que c’était une daube, le navet de la compétition. Je crois qu’il ne faut pas en vouloir à certains de ne pas aimer une œuvre. Il y a beaucoup d’humour, beaucoup de références, que ça plaise, que ça ne plaise pas, ce n’est pas de mon ressort .On a eu des avis très positif aussi . Je crois que j’aime bien les long métrages qui divisent. C’est très bien aussi de détester un film, on se questionne beaucoup en tant que spectateur…

Ce que je retiendrais le plus dans mon expérience Cannoise, c’était d’y être avec toute l’équipe . On était 40 . Il y avait en grande partie des acteurs, et des chefs de poste . C’était assez intense pour moi d’être présent à Cannes : premier long métrage, premier Festival de Cannes, première montée des marches, première compétition officielle. Cela faisait beaucoup de premières fois et comme toutes les premières fois, c’est toujours un peu spécial . Je crois que d’être tous ensemble et de découvrir le film a ajouté à la projection de l’intensité et du plaisir .

L’ovation a duré 9 minutes, ce qui est très long. Je crois que je ne savais plus trop ce qui se passait .

Tu as commencé il y a quelques années, d’où t’est venu ce goût pour la comédie et quand as tu voulu être acteur ?

Le mot comédie me fait rire car ce n’est pas du tout mon registre. J’aime les films chiants , un peu dramatiques, les tranches de vie. Le cinéma que j’aime beaucoup, c’est celui où on voit ce qui se passe dans la vie des gens. Je n’ai jamais fait de films à proprement parlé dans un registre comique et je crois que je ne serais pas très bon mais ça me plairait, genre : Les Tuches (rire). Tu dois vraiment t’amuser sur le tournage .Ça doit être très drôle . J’ai commencé par le cirque , je faisais du trapèze, j’avais 8 ou 9 ans . Mes premiers casting je l’ai ai fait à 15 ans ; c’est venu comme ça .En plus du cirque, j’ai fait du théâtre et de la danse et à un moment j’ai eu envie de passer des auditions, d’essayer de chercher à jouer dans des films et des pièces de théâtre .C’était compliqué parce que je n’avais pas d’agent mais il fallait un peu d’ingéniosité et de culot . Ce qui me plait dans ce métier, c’est de défendre des sujets .

Dans Un couteau dans le cœur, au delà du coté thriller, il y avait aussi une envie de montrer des choses que l’on ne voit pas souvent au cinéma, de casser un peu les frontières des genres .J’aime les films qui ont du propos et aussi les films plus légers, plus divertissants . Pour le théâtre c’est un peu la même chose : faire voyager les gens, les faire rêver, les faire détester, rire, pleurer. On a envie d’être vecteur de sentiments .

Raconte nous ta rencontre avec Yann Gonzales et sa façon de diriger les acteurs ?

A l’origine, j’avais été casté pour le rôle de Valentin et au moment du casting quand j’ai détaché mon chignon, ils sont venus me voir et m’ont dit : « Écoute, on cherche Misia, un personnage trans et on ne le trouve pas, ne voudrais tu pas passer pour ce rôle là ? » Je me suis dit : « Allez soyons fou ! » . C’était assez excitant, j’étais venu pour un autre personnage et finalement j’allais être   Misia.  Est ce que c’était de la chance ? je ne sais pas … En tout cas j’ai rencontré Yann pour la première fois aux essais et on ma dit de venir en femme . J’ai appelé une copine qui m’a prêté une combinaison et du maquillage puis un autre pote qui avait joué dans La tour de la défense pour me prêter des talons. Quand je suis arrivé au casting j’avais une fourrure, des talons et une combinaison rouge . Je m’étais bien maquillé mais je crois que je jouais un peu trop la pute . Il y avait un truc ou j’essayais de créer de la féminité et du désir dans ma représentation très cliché de la prostitué et j’en avais un peu trop fait . Alors, il m’a rappelé et m’a dit : « Viens simple . » J’ai acheté un pantalon et un T shirt très basique pour faire vraiment classique . Lors de notre première rencontre, j’ai joué la scène où je lisais les lignes de la main à Vanessa et j’ai trouvé que le courant était bien passé…

Il avait quelque chose d’assez particulier en ce qui concerne la direction d’acteur. Yann est très agréable, très chaleureux, tout le monde dit cela de lui. Je ne sais pas si il nous lit mais il a une douceur qui met rapidement en confiance . Ça me fait penser à Anne Dorval qui parlait de Xavier Dolan en disant qu’elle pouvait se laisser aller, s’abandonner, qu’il serait toujours là pour la rattraper . Et bien là, c’est pareil ; il nous fait confiance et en même temps il sait nous parler pour nous amener où il le désire . C ’est important de s’abandonner en sachant qu’on sera rattrapé . J’avais des scènes où je devais faire passer des choses complexes, assez mystiques . Il fallait être féminin mais pas trop et j’ai choisi de faire vivre ma féminité d’homme .

il est très sincère et très entier . Je ne le remercierai jamais assez pour ça . C’est tellement agréable de travailler avec lui .

Il y a dans Un couteau dans le cœur une façon de jouer extrêmement théâtrale , cela a dû t’aider toi qui a fait du théâtre pendant des années ?

C’est marrant, je trouve que mon personnage est l’un des moins exubérants malgré la tunique rose . J’ai essayé d’être au plus proche de ma sensibilité, d’apporter de la profondeur et de la douceur mais pas d’outrance . Il y avait beaucoup de trouble, de mysticisme, de désir mais surtout une belle intériorité. Je n’avais pas envie de la rendre extravagante mais plutôt touchante et sincère. Je n’avais pas envie de créer un personnage de façade.

Le mot de la fin : quels sont tes projets futurs ?

Est ce que je peux mentir (rire) ? À la fin de l’été je travaille avec Lucien Burckel de Tell, en Bretagne, un film assez Rohmérien . Je suis en attente sur d’autres projets de films … J’essaie de ne pas y penser mais c’est un peu difficile car vraiment, j’ai lâché une petite larme à la fin du scénario…

J’ai aussi fait un super court métrage pour l’ESRA, une école que j’aime bien. J’ai fait 3 films pour eux dont un avec Yann Perrin sur une histoire assez sympa , ca m’ a bien plu . J’aime bien travailler avec des étudiants de cette école, Je suis jeune acteur c’est important pour moi de collaborer avec les réalisateurs de demain .

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A propos de Aïssa Deghilage

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