Entretien avec Kornél Mundruczó, réalisateur de “La Lune de Jupiter”

A 42 ans, le cinéaste hongrois a déjà un sacré parcours derrière lui : sept long-métrages (dont cinq au Festival de Cannes), de nombreux prix pour ses mises en scène théâtrales, la direction d’opéras, la création de sa compagnie théâtrale et de sa société de production : les deux répondent au nom de Proton (Films et Théâtre), un avant-goût pour son penchant pour la science-fiction.
Enfin et surtout, Kornél Mundruczó a une vision du monde ouverte, novatrice et idéaliste qui éclate dans ses films. Il a bien voulu la partager avec nous à quelques jours de la sortie française de son film La Lune de Jupiter qui, tout en ayant glané de nombreux prix, divise, provoquant passion et rejet.
Un cinéaste tranquillement radical si l’on peut se permettre l’oxymore.
Une belle déambulation dans des territoires inexplorés.
Suivez-nous, c’est ici que ça se (dé)passe…

Le titre de votre film implique une envie de science-fiction. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette Lune de Jupiter ?

Nous voulions créer un titre mystérieux et poétique, nous cherchions vraiment ça. Bien avant le tournage, la version hongroise du script s’appelait L’homme superflu. Puis, nous avons pensé que ça donnerait l’idée d’une expérience négative pour le personnage, alors que message est positif. Donc, nous n’étions pas convaincus. Et puis, nous avons appris que l’une des lunes de Jupiter s’appelle Europe et je me suis dit : “Tiens, la lune de Jupiter, La Lune de Jupiter… Ça sonne bien.” C’est resté dans ma tête et je me suis dit : voilà un beau titre qui implique du secret, c’est pour ça que nous l’avons utilisé.

Pourquoi vous êtes-vous démarqué ensuite de cette idée de science fiction? Etait-ce une façon de dire : on vit déjà dans un monde de science fiction?

Ah, ça, oui! De la pure science fiction! Aussi, j’imagine avec ce film, que, peut-être, toute l’expérience a lieu de derrière la surface de glace de la Lune de Jupiter ? Peut-être, l’action n’est-elle pas sur terre, mais sur la Lune de Jupiter : Europe… C’est une idée de science fiction! Et également, les lumières, la ville. Tout est créé, nous ne sommes pas dans du réalisme basique. Je ne suis pas un réalisateur réaliste. C’est une contradiction. Je fais beaucoup d’images rudes, réalistes, mais je déteste le réalisme ! J’utilise ces images pour renforcer mes fables. Mais, véritablement mes films sont des « what if » films, des films au conditionnel, des uchronies : imaginons ce qui se passerait si… Et si ceci arrivait…Jouons avec cette supposition.C’est lié aux fables. Je ne suis absolument pas friand de naturalisme. C’est une uchronie et une fable. Une façon de confronter les genres: le film de super héros au cinéma social, le thriller au mélodrame –car, leur relation est un peu mélodramatique. J’utilise ces conflits de différents genres pour décrire ma propre réalité, ma propre expérience de notre époque. D’une certaine façon, nous vivons vraiment parmi ces contradictions. Avec le mélange de genres, on peut mieux décrire la réalité contemporaine. Du moins, c’est mon sentiment.

Oui et en faisant ça, ça évite des films datés. Parce que je trouve que si on essaye de trop coller à son époque, on est vite ringard… 

Absolument. Les films inclassables résistent souvent mieux au temps. Jupiter,White God sont des films « out of the box », inclassables. Nous avons beaucoup apprécié faire des films qui célèbrent le fait de ne pas être dans les rails. C’est ce que je recherche : des nouveaux territoires, des chemins inconnus, ainsi qu’un nouveau langage cinématographique. C’est ce qui m’inspire vraiment : ne pas savoir ce qu’il se passera la minute suivante !

Vous prenez pourtant souvent des points de départ de situation réalistes et politiques… Par exemple, j’ai lu qu’il y a vraiment une loi pénalisant les chiens de race non hongroise en Hongrie, exactement comme dans White God et bien sûr, le drame avec les réfugiés qui… 

C‘est une honte. Nous sommes un pays spacieux et nous jetons dehors les réfugiés. C’est honteux et incompréhensible. Quand nous avons tourné la scène du camp de réfugiés, nous l’avions reconstruit parce que, maintenant, la Hongrie a fermé tous les camp de réfugiés. C’est dingue, mais c’est la vérité.

Vu la conjoncture politique en Hongrie et l’aspect engagé de vos films, avez-vous eu des ennuis avec la censure, des décisionnaires sur ce film-là et White God? Ca a été dur ? Avez-vous du faire des concessions ?

Oui, ça a été dur. Non, par chance, je n’ai pas du faire de concessions. Il y a eu une première version en 2011 qui s’intitulait L’homme volant et les décideurs ne se fiaient pas au projet, parce qu’ils ne comprenaient pas le mélange de genres. Alors, j’ai fait White God et ça leur a donné de la confiance : Ok, ce mélange de genres de peut marcher. Dans la Lune de Jupiter, je poursuis le même sillon, d’une certaine façon. Et j’en suis heureux. C’est risqué, étrange, mais c’est une nouvelle expérience non seulement pour moi, mais pour chacun. Et c’est mon excitation, ma motivation. J’ai donc fait White God avant Jupiter, puisque je ne trouvais pas de financement pour ce premier projet. Ça fait partie du métier: on ne sait jamais où on va atterrir, dans quel projet! C’est la roulette.

La Lune de Jupiter est donc devenue la seconde partie d’une trilogie. Pouvez-vous nous parler du troisième opus ?

Oui ! Il sera basé d’après un étonnant roman de science fiction russe, La Trilogie de la Glace de Vladimir Sorokine. Un livre très intéressant sur une secte cachée. De ce qu’on comprend du livre, c’est une sorte de nouvelle Genèse. Je ne veux pas en dire plus pour garder la surprise. Mais, c’est le même genre d’expérience que pour les deux films précédents et c’est un livre incroyable !

J’ai lu que cette idée de lévitation viendrait d’un de vos livres de chevet d’enfance ?

Tout à fait. C’est aussi de la science fiction. J’aime la science fiction ! Ça s’appelle L’homme volant et je n’arrivais pas à décider si j’y croyais ou pas. C’est vraiment un pari sur nos croyances, c’est ça que j’ai beaucoup apprécié.

Parlant de croyance, vu vos propositions audacieuses, pensez-vous à la faculté qu’ont les spectateurs d’y adhérer ou pas ? Surtout avec La lune… qui est un film sur la croyance, la foi. Avez-vous ça en tête ou estimez-vous que c’est inhibant et vous faîtes alors le choix de ne pas l’envisager ?

Non. C’est sur les croyances et la foi, perdues et retrouvées. Sur les sacrifices, le docteur étant sacrifié par ce personnage qui s’apparente à un ange. C’est un film transcendantal.

Ma question n’était probablement pas claire. Je la reformule : avez-vous en tête que le public marchera ou pas avec cette histoire de réfugié volant ?

C’est un état très étrange pour un cinéaste, pour un artiste, en général. J’estime travailler pour le public et non pour moi-même. Mais quand vous travaillez, vous travaillez pour un public idéal, de moins, ce que vous imaginez être un public idéal. Mais le public ne correspond pas à cet idéal. Et bien sûr, il a ses propres interprétations. Et on doit rester ouvert à cette interprétation. Alors, j’imagine un public mature et ouvert d‘esprit. Si vous savez jouir de votre liberté, vous n’avez pas besoin d‘avoir le même message, la même vérité. Juste : appréciez d’être provoqué, d’une certaine façon! Je fonctionne comme ça et j’aimerais vraiment continuer de cette façon.

Y a-t-il des cinéastes contemporains avec qui vous avez des affinités? En Hongrie et dans le monde entier? Je pense à votre collègue Nimrod Attal dont l’inclassable Kontroll me rappelle votre cinéma, pas étiquetable et mélangeant les genres… Des affinités avec lui ? D’autres ?

Par chance, nous avons une magnifique tradition. Nous avons un certain langage et une âme particulière hongroise. J’adore les films de Miklos Jancso. Et aussi, je connais très bien Nimrod et nous sommes liés, naturellement. Et je suis fan de Kontroll, également. J’ai la chance de faire partie de la communauté de cinéastes hongrois et j’en suis plutôt satisfait. Et nous avons aussi la tradition de ces plans qui s’inscrivent dans la durée et cette sorte de tristesse qui dit, in fine : la joie peut découler de la tristesse. Ce qui est très hongrois, je crois.
Bien sûr que j’apprécie les classiques, mais si je ne devais citer qu’un auteur, ça serait Rainer Werner Fassbinder. J’adore vraiment son travail qui est si courageux. Je ne veux jamais perdre ce courage. Même si le succès, c’est des pures montagnes russes, vous devez tenir, ne jamais abandonner. Fassbinder est pour moi l’inspiration et le signe de ne jamais baisser les bras.

Ce qu’il faisait était gonflé : combiner des situations très rugueuses et un ton de mélodrame…

Absolument. C’est un génie. Son cinéma est un peu connoté 70s, 8Os, mais d’une autre façon, c’est incroyablement contemporain et audacieux. J’ai également vu plus récemment d’autres films, comme La Troisième Génération, un film sur la terreur. Waow ! c’est si courageux! Et je déplore que nous vivions dans une époque très conservatrice. Terriblement conservatrice. Même si ça s’apparente à de la liberté, ça n’en n’est pas. Et dans les 70s quand il se sont bravement battus pour leur liberté, ils ont fait plus que nous maintenant, car nous estimons avoir notre liberté alors que nous en connaissons actuellement une version très réduite.

Justement, vu cette ère conservatrice, avez-vous du faire des compromis pour le scénario de ce film ?

Non, je n’ai pas eu à en faire. Je ne pourrais pas fonctionner comme cela, de toute façon. Je travaille pour le théâtre et aussi pour des opéras où l’on obéit à des règles très strictes auxquelles on ne peut rien changer, pas même une ligne. Ça me va et aussi, ce n’est pas mon scénario. Si c’était mon scénario et que je n’avais aucune latitude, ça me taperait sur les nerfs.

Vous avez aussi votre propre compagnie théâtrale. Y trouvez-vous une plus grande liberté qu’au cinéma ?

Le milieu du cinéma est dur. Sur scène, oui, vous avez beaucoup plus de liberté. Et le public vient avec une plus grande ouverture d’esprit, également. Si vous allez au théâtre indépendant, vous avez envie d’être provoqué, vous guettez une expérience, une aventure. Aujourd’hui, ça n’est plus le cas au cinéma. Les spectateurs viennent voir la même soupe qu’ils lisent dans les journaux.

– Quand vous démarrez un projet, êtes-vous toujours dans cet état d’esprit «ca passe ou ça casse »? Est-ce votre moteur ?

Sinon, quoi d’autre ? Je ne peux pas passer trois ans sur un film si je ne l’adore pas. Si j’ai des contradictions et je n’y crois pas à 100%, ça n’a pas de sens de le faire. Si on ne fait pas de compromis et qu’on crée ce qu’on a en tête, alors on est juste, on est sur la bonne voie; Peu importe la réaction. Vous êtes en accord avec vous-même car c’est vous de A à Z. Et j’ai la chance de faire des films ainsi. Et je suis complètement derrière mes films. C’est très difficile d’imaginer si vous n’êtes pas vraiment complètement investi? Comment achever quoi que ce soit, sans cet engagement ?

J’ai une question bonus : comment avez-vous casté le chien Hagen et sa petite amie et proches pour White God ? Grosso modo. Pas la peine de livrer les secrets et coulisses.

En fait, c’est très drôle de caster des chiens ! C’était une expérience forte. Pour Hagen, il n’y a pas eu qu’un chien, mais deux: des frères. On les a trouvés en Arizona. C’est un rôle difficile car c’est une situation à la Docteur Jekyll et Mr. Hyde. On avait besoin du chien doux et charmant et également, du chien pugnace. Heureusement, chaque frère avait son caractère. Et le reste c’était comme un concours de beauté !…C’est vraiment drôle et touchant d’observer le chiens, de les caster. On a créé des familles, nous les avons tous adopté. C’était plaisant également de trouver des logements pour les chiens vedettes ! C’était vraiment une belle expérience.

Il a été question que vous tourniez un film à Hollywood en studio ?

Je travaille maintenant pour la MGM : un film qui sera idéalement tourné en avril en studio à Hollywood.

Est-ce un script de votre scénariste habituelle, Kata Weber ?

Non, il est de Max Landis, le fils de John Landis et c’est un scénario de dingue ! Il y aura Bradley Cooper and Gal Gadot.

 Avez-vous les mains libres ou devez-vous brider votre radicalité?

Sur le papier, j’ai peu de droits. Je veux dire que le système est différent du système européen. Mais, pour le moment, ça va. Je peux faire ce que je souhaite. On verra si ça devient douloureux ou pas !… On verra bien…

Merci à Robert Schlockoff.

 

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