Entretien avec Denis Côté : « Je me disais que je voulais faire un film avec les femmes, non pas sur les femmes. »

A l’occasion de la sortie de son nouveau film, Un été comme ça, nous avons pu nous entretenir avec le réalisateur québécois Denis Côté. Et le cinéaste d’aborder avec nous son amour inextinguible pour le Septième Art, son attrait pour les figures marginales, ainsi que les variations au sein de ses dispositifs de mise en scène influencées tant par la maturité que par l’évolution d’une maladie dégénérative qui l’empêchera à l’avenir de voyager hors du Québec. Triste mais réel privilège, donc, que cette rencontre parisienne.

(Vifs remerciements adressés à Damien Keller, à qui cet entretien doit beaucoup)

Un été comme ça (@Shellac Films)

Votre carrière est prolifique [Denis Côté a sorti quinze longs ou moyens-métrages depuis 2005] ; qu’est-ce qui vous dirige vers les films que vous faites ?

(après un temps) Je venais d’une banlieue assez triste, où il ne se passait rien ; je suis un enfant de la vidéo-cassette. J’insiste, c’est très précis : j’ai quarante-huit ans, et ça correspond parfaitement aux débuts de la vidéo-cassette, les VHS, les vidéo-clubs. Toute mon éducation cinéphile s’est parfaite dans le sous-sol chez mes parents par le biais du cinéma d’horreur. Forcément, à treize-quatorze ans, le cinéma d’horreur imprime quelque chose dans un ADN, ça m’a toujours suivi. Associé à la solitude des banlieues, tout cela m’a poussé vers les études de cinéma, où j’ai découvert tout ce qui n’était pas le cinéma d’horreur. Je suis devenu un rat de cinémathèque, avec l’envie profonde de m’exprimer par la cinéphilie. J’ai commencé à être critique de cinéma par accident… je voulais faire des films mais j’ai accepté de faire de la critique comme plusieurs cinéastes ont pu le faire. Ce qui m’intéressait beaucoup dès mes débuts, c’était les figures marginales. Pas nécessairement les ermites s’excluant du monde, mais les figures juste un peu à côté de la société. Dès le premier film [Les Etats nordiques, 2005], il y avait cet homme qui part au bout de sa route jusqu’à découvrir une ville perdue au milieu de rien ; après, j’ai constamment enchaîné les films de personnes qui vivent toujours un pied un peu à côté du monde. Et j’avais toujours comme cinéastes de chevet des gens comme Werner Herzog… (Un temps) Et voilà, de fil en aiguille, c’est devenu très prolifique, et j’ai beaucoup de mal à l’expliquer. Quatorze films en seize ans, ça s’est enchaîné… Je peux quand même dire que le cinéma est toute ma vie ; je n’ai pas de famille, pas d’auto, pas de permis de conduire, je ne possède pas de commerce, je n’ai rien d’autre. Je suis resté cinéphile : dans les festivals, j’essaie de me débarrasser de mes entrevues pour aller voir des films. Le cinéma est une obsession. Je vois d’autres cinéastes qui ne sont pas cinéphiles du tout mais pour ma part, je suis resté dans un rapport au cinéma assez geek, assez passionné. Enchaîner les films correspond certainement à ma relation passionnelle… Mes films ne viennent pas nécessairement de mes tripes ; je raconte rarement ma vie privée dans mes films, je n’ai jamais fait ma biographie… Donc d’un film à l’autre, je vais vers des choses que je ne connais pas, sur lesquelles je fais aussi très peu de recherches. Ce qui donne des films avec des animaux dans un zoo [Bestiaire, 2012], avec un homme qui collectionne des voitures [Carcasses, 2009], un romance lesbienne entre deux ex-prisonnières [Vic + Flo ont vu un ours, 2013]… Je touche beaucoup à des choses inattendues, et j’utilise le cinéma pour apprendre. Excusez-moi, j’ai été pris au dépourvu car la question est très large.

Resserrons, donc. Quelle est la genèse d’Un été comme ça ?

Puisque j’enfile les films à une vitesse de fou, c’est forcément un nouveau film qui ne vient pas de l’intérieur de moi, il a fallu que je trouve quelque chose de l’extérieur. Si je me souviens bien, l’origine du film provient quasiment d’une « jasade de taverne » entre amis. On s’interrogeait : pourquoi, depuis trente ou quarante ans au Québec, y a-t-il si peu de films qui abordent la question de la sexualité ? de nudité explicite, ou quelque chose de très décomplexé sur la sexualité ? Et on remonte alors au Déclin de l’Empire américain de Denys Arcand [1986], ou à trois ou quatre autres films dans les trente dernières années. Je demandais aux gens autour de moi : « Est-ce qu’on est prudes ? », « Est-ce que les institutions refusent de nous financer ? », « Est-on victimes de quelque chose ? ». C’était une discussion légère, et c’est devenu de plus en plus sérieux. Et je suis tombé sur un livre fascinant d’une historienne new-yorkaise qui faisait le tour du mot « nymphomanie » et de sa signification à travers les âges. Elle y expliquait que « nymphomanie » est un synonyme de « misogynie » ; c’est un non-mot, qu’on ne devrait pas utiliser. Un mot qui s’avère péjoratif pour parler du désir des femmes. Cette lecture était vraiment informative, et j’avais alors l’impression que je pouvais faire un film où j’allais apprendre quelque chose en tant qu’homme. Cela semble étrange et très humble de le dire comme ça mais… nous sommes en 2022, c’est un sujet délicat… il y a des énergies dans l’air qui me disent alors que je n’ai pas le droit de faire ce film, je suis un homme blanc hétéro privilégié middle age… et j’avais envie de me lancer ce défi. Je savais qu’on m’attendrait, surtout dans le monde anglo-saxon. Je me disais que je voulais faire un film bienveillant, avec des personnages complexes, délicats, respectueux mais en même temps très ambigus, où le message serait finalement très gris, ni noir ni blanc… Je me demandais comment je me ferais attaquer si jamais on m’attaquait, et par qui… Tout cela m’intéressait comme programme. C’est devenu par la suite un exercice d’écriture un peu bergmanien, avec des personnages de femmes le plus complexe possible. Je me disais que je voulais faire un film avec les femmes, non pas sur les femmes. C’est un film un peu joueur. Quand ce sera fini, je vais attendre. Voir qui va m’attaquer. Il y a des coups qui viennent, ce n’est pas encore venu trop fort mais cela va certainement venir. Pour l’instant c’est délicat, parce que je ne ressemble pas à mon film…

« Un film avec les femmes » : Un été comme ça (©Shellac Films)

Et ce film ne ressemble pas au reste de votre filmographie. Simple exemple : au contraire de vos autres films, Un été comme ça est un film très verbal. Vous aviez déjà amorcé ce mouvement vers l’importance donnée aux mots avec votre œuvre précédente, Hygiène sociale (2021), mais cela reste étonnant.

C’est verbal dans le sens où j’ai été auparavant victime d’un parcours propre à de nombreux cinéastes : quand on est jeunes, on a peur des dialogues. On manque de maturité pour les écrire. Quand on fait un film à trente ans, surtout dans les années 2000, on croit que ce sont les silences qui parlent, on vient de ce cinéma du cadre, très post-moderne, très « Claire Denis ». Le regard suffit, « On n’a qu’à se regarder, ça veut tout dire »… Je dégraissais les dialogues, jusqu’à il y a cinq ou six ans. Et après, c’est peut-être la maturité ou l’âge, mais on commence à aimer les dialogues, comment parler sans trop en dire… C’est donc effectivement devenu un peu verbal. Est-ce que c’est too much ? Je ne sais pas…

Ensuite, c’est aussi le film de quelqu’un de malade. (Un temps) Je n’en ai pas beaucoup parlé mais je remarque que Hygiène sociale, Wilcox [2019], Répertoire des villes disparues [2019] à sa façon et Un été comme ça sont des films de malade dans le sens où ils sont pensés assez simplement, dans des lieux assez calmes…

Pour éviter l’épuisement ?

Surtout Un été comme ça ! Je ne pensais jamais le faire, ce film. Pour des raisons physiques. C’est devenu un huis clos, dans une maison de campagne assez calme… Je travaille généralement mieux avec des femmes… Un été comme ça est un film lent, long, lourd au sens physique du terme… C’est le film d’un malade. Je le vois et ça me fascine. Donc, je pense probablement un peu plus par la parole, et la mise en scène est moins rigide, un peu plus à l’épaule, plus fluide…

Moins composée également…

Moins composée, oui. Moins découpée. Laissant plus de place aux acteurs. C’est un film très délicat qui doit donner la place aux femmes, à leur parole. Si on a le seul homme du groupe qui intervient en imposant sa mise en scène très carrée, on va un peu contre l’énergie du film.

Sami (Samir Guesmi) : Un été comme ça (©Shellac Films)

Le personnage de Sami interprété par Samir Guesmi est intrigant. Seul élément masculin au sein de la gynécée du film, quelle est sa fonction ?

Ce mec-là est un appât. C’est le personnage auquel le spectateur s’identifie, un personnage qui ne devrait pas être là. J’ai travaillé avec des sexologues, avec des thérapeutes, et ils m’ont dit : « Tu sais, Denis, dans la réalité, il n’y aurait pas d’homme dans la maison. » Je leur ai demandé si je pouvais quand même le faire. Ils m’ont dit : « Ouais, c’est farfelu mais c’est du cinéma, amuse-toi. » Et j’ai donc décidé de planter cet homme-là qui est plutôt séduisant, qui a une très belle voix, pour y projeter tous les enjeux narratifs du film : c’est lui qui va certainement merder, c’est lui qui va certainement faire des conneries… Et mon plaisir, c’est que cela n’arrive pas : c’est un mec qui est un peu derrière, un peu effacé. Samir Guesmi me posait lui-même beaucoup de questions sur la raison pour laquelle il ne pouvait pas en faire plus, mais c’est un film pour les femmes. J’aime bien l’idée d’un personnage sur lequel on projette beaucoup de choses et auquel il n’arrive rien. Un peu comme dans Répertoire des villes disparues où on attend un film de zombies qui n’advient jamais… J’aime beaucoup ces effets de jeu avec le public, travailler sur ses attentes. C’est pour cela que j’aime ce personnage. Le risque était cependant que Sami ressemble à un alter ego. C’est un homme qui a des désirs, qui est hétérosexuel mais qui se trouve dans un monde où il ne peut pas se permettre grand-chose, il doit faire attention. Comme moi lorsque j’écris le scénario. J’aime l’idée qu’il soit habité d’un certain sentiment d’échec : pourquoi, homme dans un monde de femmes, devrais-je encore donner mon opinion ? S’il y a un message dans Un été comme ça, c’est que de tous temps, les hommes ont pris en charge la sexualité des femmes. La société dans son ensemble s’est toujours approprié la sexualité des femmes, par les thérapies, la science, la psychiatrie. Le film commence encore une fois avec de pauvres femmes, probablement victimes ou folles, et la thérapie est supposée tout régler ; mais à la fin, il se retourne sur lui-même et les thérapeutes semblent aussi « malades » qu’elles.

Ils n’ont pas les mêmes symptômes, en fait…

Pas du tout. Et ces femmes-là n’ont pas besoin d’un traitement, elles ont juste besoin qu’on respecte leur sexualité, et c’est tout ! Les filles sur le tournage me disaient : « Tu sais que ton film n’est pas très loin de célébrer toutes les sexualités. C’est là qu’il y a peut-être un petit côté subversif parce que tu nous présentes comme des gens malades mais dans le fond, tu sembles nous dire qu’il faut tous se respecter dans nos sexualités. » Je trouve cela très beau. Dans le même ordre d’idées, une sexologue qui m’a conseillé pour le film m’a dit : « Pense à la scène du terrain de foot1 ; imagine une société dans laquelle les femmes auraient le droit de faire ce qu’on voit dans cette scène-là. Ce serait extraordinaire ! » Ça m’a scotché ! J’essaie d’écrire un film sans aucune morale, et là, le regard extérieur surgit pour en créer une. J’ai vraiment beaucoup appris en faisant ce film, c’est même le film où j’ai appris le plus de choses. Les actrices lisaient toutes les versions du scénario, elles me disaient : « Telle scène, c’est évident qu’elle a été écrite par un homme… » Ça m’a plu. C’est le premier film où je n’étais pas l’auteur surplombant, c’était beaucoup plus collégial.

Y a-t-il alors une part d’improvisation de la part des actrices ? Comment avez-vous travaillé avec elles pour leur permettre d’assumer la crudité du film ?

Dès qu’il y a des scènes intimes, il faut tout mettre sur le papier en Amérique, c’est contractuel. Comment elles vont être déshabillées, ce qu’on verra, où se situera la caméra, quelle sera la durée de la scène, ce doit être sur papier. On ne peut pas, un matin, décider d’en déshabiller une pour le plaisir, on est surveillés. L’ancien cinéma des vieux messieurs n’existe plus. Cela enlève beaucoup à l’improvisation, tout est donc préparé. On s’assure de devenir ami avec ses actrices, de savoir ce qu’elles sont prêtes à faire. On se parle de nos vies privées. Dans le cas de ce film-là, j’étais en parfaite symbiose avec presque toute la distribution, il n’y avait qu’une actrice avec laquelle je ne pouvais pas aller trop loin dans les choses intimes. Nous pouvions par contre parler de tout avec les trois autres. La part d’improvisation se situe dans quelques scènes que j’aime beaucoup : le lac, l’équitation, la scène du repas… où je leur disais de vivre leur vie, un peu comme si elles étaient dans une émission de télé-réalité.

Cela concerne finalement toutes les scènes non-narratives…

Ce sont mes préférées ! Le film s’appelle Un été comme ça ; l’été, c’est très rohmerien, ou rivettien. Qu’est-ce que c’est, « un été comme ça » ? C’est rien ! Je voulais un film horizontal, où il n’y a pas de pivot, pas d’événements, pas de transformation. Les filles du film ne sont pas transformées, elles retournent dans leur anonymat. Quand elles sautent dans le lac, ce sont des femmes qu’on pense avoir connues, et à la fin, elles s’en vont sans avoir été modifiées. Dans ce film, on ne sait pas quel jour on est : jour 13 ou 14, nuit 3, on ne sait rien ! C’est ce que je voulais, ainsi que de créer un aspect documentaire. Ce n’était pas facile : on n’était pas à quatre caméras en les laissant vivre pendant soixante-trois jours. On n’avait que vingt-cinq jours de tournage… Il faut donc aller chercher une fibre documentaire qui n’est pas si simple à trouver dans ce film-là. (un temps) Là, je vois les réactions sur le film, ce n’est pas « whaaooh ! », ça ne peut pas être un film « whaaooh ! », c’est plutôt un film qui habite, qui s’infiltre. On m’a surtout dit : « Je ne sais pas si j’ai aimé mais une semaine après, j’y pense encore. » Et je pense que c’est mieux. Quelques personnes applaudissent discrètement (il mime les applaudissements sporadiques) mais ça vit à l’intérieur. Comme cinéaste, on aimerait avoir de l’amour instantané, mais ce n’est pas un film qui permet cela, il travaille par-dessous.

Le motif de la retraite : Un été comme ça (©Shellac Films)

L’un des motifs frappants et attirants de votre cinéma est celui de la retraite, de l’isolement. Quel sens donnez-vous à cela ?

C’est ce que je disais tout à l’heure : les gens qui vivent un pied à côté du monde. Pas deux, un seul. Cela me ramène à Curling [2010], à Vic + Flo ont vu un ours ou même à Boris sans Béatrice [2016] : une société est là, j’en suis tout près… (un temps) Je suis un homme qui ne va jamais à la campagne, je suis très urbain mais je participe très peu à la vie en communauté, je ne suis pas un très bon citoyen. Je regarde tout de côté, je m’occupe de la périphérie des choses, je ne veux pas être au centre. Et mes personnages sont comme ça. Le personnage typique de mes films, ce serait le mec de Curling, je crois. Un homme qui voudrait vivre en société mais qui a peur de l’école, de l’hôpital. Qui a peur de payer ses impôts. Il n’a pas confiance en les institutions. Aujourd’hui, ce serait certainement un anti-vax. Pas moi, hein ! (rires) Des gens pour lesquels toutes les évidences sont là, qui reconnaissent les ressources qu’une société peut apporter mais qui se méfient. Les personnages méfiants vivant à côté du monde, ce seront toujours mes personnages préférés. Pas des nains comme chez Herzog qui vivraient sur une île déserte, pas ces marginaux-là. Juste ceux qui peuplent les espaces transitoires, liminaux. Répertoire des villes disparues : on est vivants, on n’est pas morts, on n’est pas vivants, on est… (il s’arrête)

Entre les deux.

C’est toujours un cinéma de l’entre-deux, oui. Ce qui donne un public qui le regarde et qui ne sait jamais sur quel pied danser car il n’est jamais à l’endroit attendu. J’aime beaucoup les zones grises dans tous les domaines. Le motif de la retraite participe de la même idée : on va juste vous enlever un peu du monde pour voir comment on pourrait vous observer autrement. Comme lorsque j’ai fait un film sur des culturistes [Ta peau si lisse, 2017].

La marginalité du culturiste : Ta peau si lisse (©Arsenal Institut)

Ils pourraient être l’équivalent dans votre cinéma des nains d’Herzog…

Absolument ! Si je leur donnais rendez-vous dans un café comme ici, ils ne seraient pas bien : ils sont gros, ils se savent regardés, ils ont hâte de partir… J’aime beaucoup ces gens-là ! Mon père était un peu comme ça : « Ça fait mal, mais je ne vais pas aller à l’hôpital. » L’hôpital est pire que le mal ! Mais ils ne savent pas pourquoi ! J’adore ces personnages ! Est-ce que je parle de moi dans mes films ? Oui. A quel niveau ? Ce n’est jamais très clair. Qui suis-je par rapport aux filles d’Un été comme ça ? Ne suis-je pas Boris dans Boris sans Béatrice ? J’aime beaucoup l’idée de ne pas raconter ma vie mais de savoir que je suis dans mes films. Ils sont ma psychanalyse. Je ne consulte pas, je fais des films. (rires)

Quelles pourraient être les références cinéphiles qui auraient eu une influence sur Un été comme ça ? Vous parliez de Rohmer et de Rivette…

L’autre soir, j’étais à La Rochelle, je discutais avec un spectateur cinéphile ; il m’expliquait que mon film n’était pas vraiment dans le monde actuel, il est un peu à côté du monde, un peu hors-temps, il appartient à toutes les époques, ce n’est pas un film de notre époque. Je lui dis : « Donne-moi un cinéaste français dont on dit à chaque fois qu’il sort un film qu’il est hors-temps, pas vraiment de son époque, qui est lui aussi très prolifique, dont j’ai utilisé le même ton, que j’ai mis dans les documents de présentation quand j’ai fait financer le film… » Vous devinez ? C’est Philippe Garrel, même si Un été comme ça ne ressemble pas vraiment à son cinéma. Je n’aime pas tous ses films, mais ce que j’aime chez Philippe Garrel, c’est que quand ça se tend, ça s’engueule sans lever le ton, ça chuchote des trucs en s’envoyant chier, et il n’y a pas de temps dans ses films. C’était une référence… Non pas dans tout mon cinéma mais pour ce film-ci. Je parlais aussi des photographies de Francesca Woodman. Après, les références… Quand on arrive à trente-cinq ans, on a aussi notre vie, notre vécu, notre plume, et on n’en prend plus beaucoup chez les autres. On me donne une feuille blanche et c’est Denis Côté qui écrit…

Mais la cinéphilie infuse nécessairement…

La cinéphilie est quelque part. Elle se régurgite ici ou là.

Pour Un été comme ça, nous pouvons penser au Persona d’Ingmar Bergman [1966], par exemple.

C’est revenu à cause de ces femmes. La scène qui est particulièrement Persona, c’est celle de la chambre à la fin quand les deux femmes sont très proches l’une de l’autre, avec l’une d’entre elles qui dessine… Mais ce ne sont pas des choses conscientes, volées… J’aime beaucoup ces idées de vols, d’emprunts ou d’hommages, mais je crois qu’on le fait beaucoup jusqu’à trente-cinq ans dans ses premiers films. Je n’ai rien contre : De Palma, Argento ont tout volé, ont tout emprunté… je n’ai pas de mal avec ça mais je ne suis pas du genre à voir un film et à écrire une idée sur un post-it pour aller la reproduire. Mais c’est vrai que je tiens à mon clin d’œil à Philippe Garrel. J’aime ça, parler de Garrel pour ce film ! (rires)

Pour finir sur l’idée de reprise, un film comme Répertoire des villes perdues est particulièrement référencé.

Là, il y en avait un peu plus, oui. C’est qu’à un moment donné, ma cinéphilie est un peu revenue…

Celle des VHS, donc ?…

Celle des VHS, oui. Les gialli. Et quand je vois les gialli d’aujourd’hui s’appuyant sur les plus anciens, comme L’Etrange couleur des larmes de ton corps [D’Hélène Cattet et Bruno Forzani, 2014], cela me dérange parce que ce sont des copies de trucs que j’ai aimés… (un temps) Est-ce que je peux faire un giallo, moi ? Non. Est-ce que je peux faire un film de zombies ? Hé bien oui, mais pourquoi ? Pourquoi on ferait un film de zombies en 2021 ? Est-ce que je fais un film d’horreur, alors ? Mais pourquoi ferais-je mon film d’horreur alors que tant d’autres le font ? Filmer des scènes de violence, le faux sang, ça ne m’intéresse pas beaucoup. Donc, quand je suis arrivé sur Répertoire des villes perdues, j’étais quelqu’un de déchiré entre l’envie du film de genre et « rester un auteur ». C’est un film particulièrement perdu entre les deux. Mais je n’ai pas envie de faire un pur film de genre, clairement. Il faut absolument que je pervertisse le genre.

Film de genre d’auteur : Répertoire des villes disparues (©Screengrab)

Vous refusez obstinément la notion de cinéma de genre pour Répertoire des villes perdues. Vous aviez présenté le film au Festival du Film Fantastique de Neuchâtel ; dans une petite bande-annonce réalisée pour le festival, vous sembliez être assez dubitatif sur la raison de votre présence dans ce rendez-vous du cinéma de genre.

C’est vrai que ce n’est pas ma communauté. J’ai peut-être un peu renié mes passions adolescentes pour le film d’horreur. Parce qu’en vieillissant, tu découvres que ce n’était pas très bon, tout simplement. Je n’ai gardé que des références au giallo, à Dario Argento, à Mario Bava… Mais tout le reste ! Je ne suis pas un geek du cinéma d’horreur, je ne vais pas voir le dernier film d’horreur à l’affiche. Je n’aimerais pas avoir quarante-huit ans, faire mon film de zombies et prétendre faire partie de cette communauté-là. Il y a quelque chose de l’ordre de l’amour/haine… C’était un peu pareil lorsque j’ai fait Vic + Flo ont vu un ours, que mon distributeur essayait d’envoyer dans les festivals queer. Mais ce n’était pas un film queer ! Ce n’était pas non plus un film d’horreur, même s’il y a de la violence dans son final… C’était un film perdu. « Vic et Flo ont un ours », ça ne veut rien dire ! Il y a de la menace, mais c’est quoi ? Ce n’est pas queer ! Ce n’est pas un film d’horreur ! Et j’adore ne faire partie d’aucune catégorie, mais les films sont plus difficiles à vendre… Même chose avec Un été comme ça : on vous amène un film qui semble parler de sexualité, il n’est pas particulièrement choquant ni explicite, on ne va pas le voir pour se rincer l’œil, on ne fait pas un grand débat de société, c’est un film hors du temps et hors-catégorie. J’adore, mais c’est plus dur à vendre.

Vos films parviennent toujours au même endroit, que ce soit par le biais de la démarche documentaire (exemplairement dans Ta peau si lisse) ou par la fiction : la solitude des personnages.

Ce n’est pas de la solitude avec un rapport mélodramatique. Les personnages sont solitaires mais je vais vous le tordre et vous allez vous amuser. Alors d’accord, les bodybuilders sont profondément seuls, c’est vrai… Allez, je les emmène s’amuser à la cabane à la fin du film, ils vont se faire bronzer, on va rire un peu mais on n’oubliera jamais que ce sont des gens très seuls. Vous voyez, je parle, je suis toujours de bonne humeur, ce n’est pas un cinéma fait par quelqu’un qui serait pesant, qui attendrait la fin du monde. J’ai un rapport finalement assez joueur avec la vie et le cinéma. J’ai le même rapport joueur avec ma maladie : je suis en constante conversation avec elle, elle ne me déprime pas… Il y a un petit côté « on joue aux cartes ensemble », je joue aux échecs avec la mort. Je crois que je le fais à travers mes films : tromper la mort, faire beaucoup de films malgré une maladie chronique. Il y a un jeu… Je sais que c’est mal vu pour un cinéaste de dire que son cinéma est joueur : « jouer avec le public », il faut faire attention à ce mot. Mais il y a plus d’humour qu’on croit dans mon cinéma.

1Lors de cette scène, l’une des femmes en thérapie va voir des hommes en train de jouer au foot et administre à chacun d’entre eux une fellation dans un bosquet adjacent.

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A propos de Michaël Delavaud

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