Les guerres américaines récentes ont produit une masse considérable d’images, de récits, de dispositifs immersifs, au point de finir parfois par épuiser leur propre représentation. L’Apaisement (Atonement), premier long métrage de Reed Van Dyk présenté à la Quinzaine des Cinéastes, parvient précisément à contourner ce double écueil, ni en rejouant l’Irak, ni en reconstituant. Il suit pas à pas la fuite effarée d’une famille sous les bombes à Bagdad en 2003 puis reprend dix ans après, à San Diego, dans la vie d’un soldat américain présent ce jour-là. Le récit tient dans l’après-coup et le changement de point de vue, de la famille à l’ancien marine américain.
Van Dyk évacue ce qui pourrait relever du drame moral classique. La tragédie découle de ce qui reste irréconcilié malgré les tentatives de réparation ou de pardon, comme si les tirs ne pouvaient que continuer à résonner. Le cinéaste retire aussi à ce film de guerre ses attributs traditionnels : très peu de scènes militaires, aucun héroïsme résiduel, simplement une scène de bavure dans la confusion et la violence brutes d’un pays en guerre. Le spectateur fait corps avec le soldat épuisé et sommé d’appliquer des ordres inadéquats dans le chaos, avec la famille de civils terrorisée, prise au piège. Dix ans après, il fait corps avec le vétéran traversé de réflexes nerveux, incapable de retrouver une continuité ordinaire avec le monde, comme avec le deuil interminable des réfugiés irakiens. Le traumatisme n’est pas traité comme sujet psychologique mais comme dérèglement corporel avec lequel apprendre à vivre.
Boyd Holbrook, remarquable de sécheresse, compose un homme dont le système nerveux demeure bloqué dans une zone d’alerte permanente. Tout chez lui paraît légèrement déplacé : la respiration, le regard, la manière d’entrer dans les pièces ou de se tenir au milieu des autres. Van Dyk filme admirablement l’impossibilité du relâchement post-trauma. Même les moments de calme semblent tendus dans l’attente confuse d’un danger.
Le film lui-même adopte peu à peu cette logique traumatique. Les scènes se ferment trop tôt ou commencent trop tard. Certains dialogues paraissent suspendus avant leur véritable point d’impact. Le montage de Chelsi Johnston introduit une sensation de déphasage constant, comme si le récit avançait avec une légère dissociation intérieure. Rien ne semble vraiment à sa place. Le passé ne revient pas sous forme de flash-back explicatif mais comme perturbation continue du présent.
Cette manière de faire circuler la guerre dans les structures mêmes du montage évoque parfois Valse avec Bashir ou certains moments de The Thin Red Line. Mais L’Apaisement procède de manière plus clinique. Van Dyk semble avoir intégré le fait qu’il filme après la digestion médiatique de décennies d’images militaires. L’Irak apparaît comme résidu psychique impossible à éliminer plutôt que comme un événement historique à représenter.
Dans ce paysage hanté, la présence et le visage de la mère (interprétée par Hiam Abbass), enseignante irakienne retraitée, déplace le film hors du seul point de vue américain. Elle introduit une autre mémoire du conflit : celle des disparus, des civils, des existences détruites qui demeurent généralement périphériques dans les récits occidentaux de la culpabilité militaire. Le film évite ainsi, de justesse parfois, le piège du grand récit rédempteur centré sur la souffrance morale du soldat.
Ce qui demeure surtout après la projection, c’est la sensation très étrange d’une guerre transformée en rythme intérieur. Le titre français, L’Apaisement, sonne presque comme un leurre, comme un constat ironique. Rien ne s’apaise vraiment ici. Les personnages avancent seulement avec des images qu’ils ne parviennent plus à déposer quelque part.
Van Dyk adopte une approche profondément actuelle sur la manière dont les violences historiques comme individuelles survivent moins dans la mémoire que dans les corps, sous forme d’angoisses résiduelles, de perceptions détraquées, de temporalités brisées. Il rappelle que la guerre ne finit pas avec les combats mais avec l’épuisement nerveux de ceux qui en reviennent.
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).