(Cannes 2026 – Sélection officielle) Marie Kreutzer – Gentle Monster

Le titre du film de Marie Kreutzer annonce un piège. Gentle Monster associe deux termes incompatibles : la douceur et la monstruosité. Le film réussit à rendre cette contradiction insoutenable. Ne pas montrer un monstre identifiable, spectaculaire, immédiatement condamnable — le cinéma sait très bien faire cela — mais observer comment l’idée même du monstre se diffuse lentement dans une famille, dans des visages normaux, dans des gestes ordinaires, jusqu’à contaminer toute possibilité de certitude et à rendre le traumatisme assourdissant. La proposition formelle d’explorer complètement les deux versants de l’oxymore sur les mélodies troubles composées par Camille, réussit au point de laisser le spectateur avec une douce et persistante envie de vomir.

Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes, le nouveau film de Kreutzer poursuit souterrainement ce qu’elle travaillait déjà dans Corsage : la violence des structures invisibles, la manière dont les systèmes sociaux produisent des enfermements psychiques sans jamais avoir besoin de se déclarer frontalement. Ici, le déplacement devient vertigineux. La cinéaste abandonne les dispositifs historiques et les récits de domination explicites pour filmer quelque chose de beaucoup plus dérangeant moralement : l’effondrement silencieux d’une famille bien sous tous rapports après l’arrestation du père pour détention d’images pédocriminelles.

Le sujet pourrait faire craindre un cinéma du dossier, du débat ou du trauma démonstratif. Marie Kreutzer prend exactement le chemin inverse. Gentle Monster refuse presque obstinément l’explication psychologique ou sociologique. Le père arrêté reste largement hors champ. Le film s’intéresse beaucoup moins au crime lui-même qu’à la déflagration psychologique qu’il produit en Lucy (interprétée avec nuance par Léa Seydoux). Les conséquences diffuses de l’accusation (silences, regards, doutes) rendent soudain impossible le fait d’habiter normalement le quotidien.

Seydoux porte le film avec une remarquable transparence opaque. Son personnage ne campe jamais une victime collatérale. Kreutzer la filme de manière extrêmement troublante en état d’amour puis de suspension morale  immédiatement après la révélation : comment continuer à aimer quelqu’un dont l’acte paraît moralement irreprésentable ? Comment maintenir une forme de fidélité intime quand le regard social exige immédiatement une rupture absolue ? comment même choisir l’intérêt de l’enfant sans aucun remord pour l’amour perdu ? La plus grande force du film est de réussir à habiter cette zone inconfortable. Gentle Monster ne demande jamais au spectateur de pardonner ni de comprendre. Il place plutôt chacun devant la réalité la plus dérangeante : le monstre ne vit pas à l’extérieur du monde social mais en son cœur invisible, au milieu des structures affectives les plus ordinaires.

C’est en contrepoint, le visage de Catherine Deneuve qui polarise la contradiction morale. Deneuve incarne moins une figure maternelle qu’un ancien mode du silence bourgeois faussement rassurant. Chaque scène avec elle semble travaillée par la question muette : faut-il sauver les êtres ou sauver les apparences ? Aussi, le suspense du film tient à sa retenue. Kreutzer refuse tout spectacle judiciaire ou émotionnel. L’enquête reste lointaine, presque abstraite, filmée dans un décor sublime, faisant un parallèle avec la vie de l’inspectrice chargée de l’enquête dont l’histoire est elle aussi sondée. Aucun flash-back explicatif, aucune scène de confrontation cathartique. Cette absence crée un vide extrêmement angoissant : le crime existe partout dans le film sans jamais pouvoir être représenté directement.

Visuellement, Kreutzer poursuit son travail de précision froide déjà visible dans Corsage. Les intérieurs sont filmés avec une rigidité presque clinique : cadres fixes, lumières pâles, espaces trop ordonnés. Plus le scandale grandit, plus la mise en scène paraît retenir les débordements émotionnels. Cette sécheresse produit parfois un véritable malaise. Le film semble constamment empêcher le spectateur de trouver une position morale confortable.

Ce qui rend si fort — et si dérangeant Gentle Monster c’est qu’il ne cherche jamais à résoudre la question morale qu’il ouvre. Il filme l’impossibilité  de séparer clairement le monstrueux et le banal, l’amour et la répulsion, la responsabilité et l’attachement, le jugement public et la fidélité privée, les fissures dans les comportements d’êtres qui continuent mécaniquement à accomplir les gestes du quotidien alors que leur monde intérieur s’est déjà effondré. Il démontre la banalité du mal et sa capacité à habiter invisiblement les structures les plus ordinaires de la vie sociale et familiale.

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A propos de Frédérique LAMBERT

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