Alfred Hitchcock – « Quatre de l’espionnage » (1936) / « Une femme disparaît » (1938)

Première salve en ce mois de mars pour les sorties DVD de Filmedia consacrées à la carrière anglaise d’Alfred Hitchcock. Souvent édités dans des copies moyennes, Quatre de l’espionnage et Une femme disparaît ressortent cette fois-ci en version restaurée, accompagnés de nouveaux bonus. Focus sur deux films importants mais très différents dans la filmographie d’Hitchcock.

Jusqu’au 17 mars, ces deux films sont à gagner grâce à notre concours!

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Quatre de l’espionnage (Secret Agent) – 1936

Secret Agent est à ce jour sans doute le film d’Alfred Hitchcock où s’exprime les plus violentes ruptures de ton, et l’on se demande même parfois s’il n’a pas été réalisé en réaction à la linéarité et à l’efficacité des 39 marches, dont il est la parfaite antithèse. D’emblée, la scène d’introduction tient de l’absurde total avec ce faux enterrement du héros Ashenden (le tout à coup de manchot, de cadrages obliques, de cercueil vide…)… Mais le film joue aussi sur le registre du divertissement léger, entre la performance comique de Peter Lorre et le vaudeville qui se noue entre les vrais et faux Mr et Mrs Ashenden, les scènes de flirt entre Madeleine Carroll et Robert Young… jusqu’au meurtre d’un innocent, qui fait basculer l’ensemble dans le tragique et le chaotique.

Ashenden, est figuré sous les traits de John Gieguld, acteur shakespearien fameux mais assez en retrait ici et finalement l’anti-héros parfait pour cette mascarade, dont il semble rester spectateur. Ashenden est un intellectuel qui apparaît souvent ambigüe, parfois un peu lâche, qui doit se charger de la base besogne d’éliminer un agent allemand, mais en ne se salissant jamais. Sommerset Maugham, qui fut lui-même au service de l’Intelligent service, a sans doute apporté beaucoup d’éléments autobiographiques à cette amertume globale sur le métier d’espion. Accompagné par « Le Mexicain » Peter Lorre, Ashenden est la « tête pensante », tandis que l’autre exécute. Robert Young, plus charismatique et star américaine du film, se voit quant à lui offrir un rôle de traître en contre-emploi total, transformant le personnage le plus séduisant en crapule. Elsa (Madeleine Carroll) semble apporter au milieu du quator une certaine insouciance, elle croit véritablement à un jeu futile au départ et s’amuse du faux couple qu’elle va former avec Ashenden . Entre le début et la fin du récit, chacune des composantes de ce petit groupe aura évolué par rapport à son apparence initiale, à l’exception de Peter Lorre. Ce qui est certain, c’est que l’identification, contrairement à d’autres récits d’Hitchcock, est plus difficile pour le spectateur ici, tant chaque protagoniste a son lot de défauts… Seul Elsa semble empreinte d’humanité, mais elle reste paralysée par la culpabilité.

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Dans Quatre de l’espionnage tout semble en permanence menacé par le « faux » et l’instabilité, nous sommes dans l’impossibilité de croire en ce que l’on voit, y compris dans les relations humaines. Au niveau des jeux de séduction par exemple : contrairement aux 39 Marches, ces derniers ne sont pas intrinsèques au déroulé de l’action, à un mouvement irrépressible, mais s’avèrent seulement une arme supplémentaire de manipulation. La scène du « faux » baiser dans le train des 39 Marches se retrouve d’ailleurs « remakée » en un clin d’œil distancié évident (dans Notorious, Hitchcock va finalement réimpulser cette séquence devenue désincarnée en la dépouillant de second degré, ne retenant que la charge érotique).

Les lieux et les espaces sont aussi des artifices dans cette Suisse à la neutralité et tranquilité des plus trompeuses : une église et un orgue sont associés à un cadavre et à un crime macabre, une usine de chocolat fait figure de nid d’espions et l’immaculé de la neige des montagnes devient le théâtre d’une exécution sinistre… Plus que dans d’autres films, Hitchcock se lance dans une série de vignettes aux connotations très consciemment expressionnistes, si ce n’est même abstraites et surréalistes, comme si ces images, fruit notamment de l’héritage de son passage dans les studios allemands, commençaient déjà à être vues et revues, nourries par une certaine réflexivité, jusqu’à véhiculer directement une sensation d’artefact. La même chose se fait ressentir dans le final du film et sa séquence hallucinante du train fou, qui semble directement parodier le cinéma de montage soviétique.

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Quatre de l’espionnage n’est pas cette fois le récit de la fuite d’un héros innocent. Plus tragiquement, et annonçant certains éléments de Sabotage qui suivra dans la filmo du cinéaste, il est en grande partie hanté par la mort d’un innocent, « par accident ». C’est l’entière responsabilité cette fois des protagonistes, au cœur de la scène la plus célèbre du film : l’exécution en montagne d’un homme qui n’avait absolument rien à voir avec l’agent allemand recherché. Dans un montage parallèle tranchant, les fils du téléphérique figurent la longue avancée vers la mort du pauvre Caypor, entraîné dans son destin. Ashenden mal à l’aise va préférer se retirer et observer, à la longue vue, le drame en train de se jouer. Avant Rear Window, Hitchcock introduit déjà dans son œuvre avec une grande force la figure du voyeur / spectateur. Le paysage, en un panoramique représentant un décor de montagne totalement artificiel, renforce encore l’impuissance du personnage qui paraît regarder ainsi avec horreur une fiction dont il est pourtant une sorte de metteur en scène. Ashenden se rappelle ainsi à nous comme étant tout autant un écrivain qu’un espion : il « visite » ces actes horribles sans prendre réellement la mesure de leur réalité, du moins il fait tout pour ne pas y baigner directement..

Le faux couple Ashenden / Elsa se voit confronté à sa conscience, même si la question se pose plus viscéralement pour le personnage féminin . Lorsqu’arrive ce message contenant le très hitchcockien terme « Wrong Man », le rire de Peter Lorre fait office de rupture définitive : ce dernier restera définitivement « le Mexicain », une véritable bête à tuer, déshumanisée, tandis qu’Hitchcock choisit de faire franchir à ce moment précis une autre étape à l’histoire d’amour entre Elsa et Ashenden. Le passage obligé de la déclaration va agir finalement comme une fuite en avant (on le notera : impulsée par le personnage féminin qui oriente clairement le virage). Il ne s’agit pas de déboucher sur une véritable romance convenue, ni de proposer un contrepoint morale à la séduction du dandy joué par Robert Young, Ashenden restant finalement toujours assez passif… En lieu et place de la passion qui se libère dans l’adversité, c’est plutôt comme si ce faux couple devait devenir réel pour survivre au sang sur les mains de leur simulacre, s’en détourner, et fuir cet univers de manipulations : celà en devient plus important que d’éviter une guerre mondiale. Bien évidemment, deux ans plus tard, le point de vue sur l’espionnage aura un peu évolué dans Une femme disparaît, l’absurde n’est plus total, un « sens » dicte un tant soit peu les actions…

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Hitchcock n’aimait pas beaucoup Secret Agent et cette distanciation pessimiste semble t’il, si l’on s’en réfère à ses entretiens avec Truffaut. Et pourtant, on peut aussi considérer que ce sont les principales qualités de l’œuvre, elles en font un objet qui demeure assez unique dans la filmographie du cinéaste. Il faudra attendre Le Rideau Déchiré et une certaine crise du cinéaste, pour retrouver cette ambiance à la frontière du nihilisme et de l’abstrait.

 « Il y avait beaucoup d’idées là-dedans, mais le film n’était pas réussi. Je crois savoir pourquoi : dans un film d’aventure, le héros doit avoir un but, c’est vital pour l’évolution du film et pour la participation du public qui doit soutenir le personnage principal et je dirais presque l’aider à atteindre ce but. Dans Secret Agent, le héros (John Gieguld) a une besogne à accomplir mais cette besogne lui répugne, et il cherche à l’éviter. […] Il doit tuer un homme et ne veut pas le faire. C’est un but négatif et cela donne un film d ‘aventures qui tourne à vide. La seconde faiblesse est un excès d’ironie, l’ironie du sort ; je ne sais pas si vous vous en souvenez, lorsque le héros se résigne à accomplir l’assassinat, il se trompe de victime et il tue un autre homme ; c’était mauvais pour le public »(*1)

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Une femme disparaît (The Lady Vanishes) – 1938

L’œuvre d’Alfred Hitchcock, est loin d’être uniquement consacrée au seul film d’angoisse ou au thriller, et Une femme disparaît, sorte de film somme de sa période anglaise, est là pour nous le rappeler. Mélodrames et comédies ont sensiblement fait partie de sa période muette, voir la chronique nuancée avec A l’est de Shangaï, et une fois aux Etats-Unis, Hitchcock réalisera même une comédie du remariage pour Carol Lombard. Une femme disparaît est une œuvre importante à ce titre, car si Hitchcock a souvent cherché à ne jamais laisser de côté l’humour, même quand il s’agit de jouer essentiellement sur le registre de la peur ou du tragique, il n’a que rarement réalisé un film mariant à ce point ce dernier avec le thriller et le drame historique, offrant une aisance tout à fait bluffante à ces associations, loin des successions de tonalités parfois éprouvantes de Secret Agent.

Au départ, le cinéaste ne devait pas réaliser ce film pour la Gaumont British, mais le projet initial, qui devait être tourné en yougoslavie, lui revient finalement dans les mains. Il accepte le long-métrage à condition de le tourner en studio. Aujourd’hui les différents trucages sensés représenter ces balkans imaginaires pourront faire sourire, en particulier les maquettes du générique de début, mais il faut bien avouer que d’autres effets spéciaux restent encore bluffants dans les séquences du train. Trompe l’oeuil gigantesque, ce dispositif se marie finalement plutôt bien à ce récit instable, où perce sourdement la menace fasciste face à des anglais qui semblent anesthésiés. Sortie en août 1938, on s’amusera à mettre en perspective le film avec les accords de Munich en septembre de la même année… L’exposition dans l’hôtel où se retrouvent bloqués les différents protagonistes est absolument exemplaire, dans l’aisance narrative et la légèreté trompeuse de l’humour pour traiter un cosmopolitisme où la compréhension mutuelle est devenue difficile. Hitchcock se plaît à se moquer de la supériorité que se donne l’anglais moyen dans ses commentaires, à travers le « couple » masculin d’amateurs de crickets, ou celui figurant l’adultère bourgeois et honteux.

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Derrière les bonnes blagues, on ressent un certain dédain pour une partie de l’europe et surtout l’indifférence qui perce. Les deux héros joués par Margaret Lockwood et Michael Redgrave ont pour eux une certaine fraîcheur pour résister à cet endormissement commode par les conventions. Plus patriotique, « Miss Froy », la « femme disparue » du titre, sous ses apparence de gentille gouvernante des familles figure plutôt une sorte d’Angletterre éternelle, prête à agir, incarnation non dénuée d’un certain idéalisme. Il reste qu’au milieu d’une certaine médiocrité de ce groupe britannique, on a presque le sentiment de voir s’affronter Chamberlain, le fameux premier ministre anglais signataire des accords de 1938, avec le futur Churchill.

Les lectures sont multiples pour le spectateur dans Une femme disparaît : c’est clairement une métaphore de la compromission avec Hitler et de la guerre qui s’annonce, qui pose la question du pacifisme face au « mal » (et il faut bien avouer qu’Hitchcock la règle de manière cinglante). Moins sinistre dans sa vision de l’espion que Quatre de l’espionnage, le film cherche ici à éviter la déconstruction malgré son onirisme et les doutes instaurés par l’évanouissement de son héroïne. Comme si tout cela redevenait une affaire sérieuse au-delà de l’absurdité des mécaniques condamnées dans le film précédent. A l’amertume ironique et au jeu cruel, d’où le couple de protagoniste s’évadait in-fine, Hitchcock choisit ici une forme d’engagement et de foi, une volonté de ne pas laisser le jeu se jouer sans en être acteur. Ici, la dernière partie en huis-clos dans le wagon préfigure très clairement Lifeboat, et on peut trouver le message politique encore plus directement explicite que dans les futurs arabesques d’un Cinquième Colonne.

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Autre lecture intéressante du film, celui de la place occupée par la femme. Contrairement à Soupçon ou à L’Ombre d’un Doute, Iris (Margaret Lockwood) est une jeune femme qui se révèle clairement assurée de son analyse rationnelle de la situation, qui s’oppose à une certaine médiocrité à la base des petits mensonges fomentés pour la contredire, sans que cela ne tienne du « grand complot ». A ce titre, son prénom va comme un gant à l’héroïne, qui dés le départ se révèle très indépendante dans ses loisirs et ses choix matrimoniaux. Face à elle, si le personnage du médecin tire (peut-être trop évidemment) certaines ficelles, les autres personnages masculins agissent tous pour des petits intérêts propres, et il est amusant de voir Iris et ses certitudes s’opposer à ce mur, où les autres femmes du train d’ailleurs se révèleront toutes être plus ou moins dissimulées par des déguisements (c’est même un peu le cas de la maîtresse du banquier, elle aussi prise dans une sorte de simulacre). La complicité intergénérationnelle naissante d’Iris avec Miss Froy et la disparition de cette dernière laisse clairement un vide, celui d’un dialogue entre deux femmes très autonomes dans leurs actions… Sans aller jusqu’à parler de féminisme, The Lady Vanishes a une touche clairement à part à ce niveau, d’autant que Michael Redgrave y apparaît plus comme un personnage de comparse taquin et séduisant qui semble au service des désirs de son héroïne, et demeurant clairement au second plan. Une amusante inversion des rôles…

Film de caractères plus que film d’action, dépouillé de morceaux de bravoures et axé plus que d’autres films d’Hitchcock sur les situations et les conversations, Une femme disparaît apparaît sans doute moins spectaculaire que d’autres opus de la filmographie du cinéaste dans sa mise en scène. Mais son art des registres légers, son efficacité et sa fluidité narrative sont redoutables, entraînant progressivement avec une aisance imparable le spectateur dans un curieux cauchemar inextricable qui n’a rien d’évanescent : une réalité broyeuse où chacun doit prendre position, où la moindre hésitation face à l’Histoire qui se joue se tranche à coup de balle de revolver. Et si le divertissement reste très prégnant et apaisé par son happy-end final, qu’il véhicule des comportements sensés peut-être mobiliser le spectateur avant le pire, une partie des mécaniques de la dramaturgie de groupe mise en place peut presque se rapprocher, en mode british, du cinglant de La rêgle du Jeu à venir de Renoir.

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Les bonus

Outre les copies remasterisées, Filmedia propose avec ces nouvelles éditions des bonus inédits en DVD en France. Il est à relever que si nous avons traité ces deux films dans l’ordre chronologique de leur réalisation, l’ordre éditorial choisi par l’éditeur pour les bonus est différent.

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Une femme disparaît

Il semble clair que ce titre est la tête de gondole de cette collection, et il n’est pas étonnant d’y retrouver la pièce principale en matière de suppléments, soit un extrait de la série « Les hommes qui font les films » offrant un entretien d’une heure avec Hitchcock entrecoupé d’analyses de l’excellent critique Richard Schickel sur plusieurs séquences du cinéaste. L’amateur du cinéaste, qui aura beaucoup lu sur son oeuvre, retrouvera sans doute des éléments bien connus, d’autant que les analyses de Schickel adoptent des perspectivse métaphysiques assez proches de celles des hitchcockiens des Cahiers du Cinéma, insistant beaucoup sur la culpabilité : mais en soit, c’est un beau condensé, même si on y sent un Hitchcock assez fatigué (le document date d’après Frenzy… et s’achève d’ailleurs sur un magnifique plan commenté de cet avant-dernier opus).

Dans « L’espionnage selon Hitchcock », Linda Tahir-Meriau et Christophe Champclaux proposent de se focaliser uniquement sur le lien entretenu par le cinéaste avec ce genre majeur dans sa filmographie. Outre qu’il concerne bien les deux films édités, c’est une perspective passionnante, qui replace notamment Hitchcock dans l’histoire du XXème siècle. Cette première partie s’intéresse aussi à l’inspiration expressionniste du cinéaste puisée lors d’un passage dans les studios berlinois, et propose un morceau d’entretien avec Henri Alekan qui parle de cette lumière typiquement associée au cinéma allemand. Le texte est clair, même si le montage et certains choix étonnent parfois, on est entre didactisme et exercice libre façon « Blow Up » sur arte.tv.

Quatre de l’espionnage

La deuxième partie de « L’espionnage selon Hitchcock » traite principalement des films tournés pendant la guerre par le cinéaste : Correspondant 17, Cinquième Colonne (entretien avec Norman Lloyd), et les deux courts métrages Aventure Malgache / Bon Voyage.

Autre bonus, intéressant mais guère en lien avec le film, si ce n’est le fil rouge de l’espionnage : « Hitchcock made in France », témoignage de Jean-Claude Missiaen sur son expérience d’attaché de presse sur L’Etau (Topaz). Le réalisateur de Tir Groupé raconte sa rencontre avec Hitch et Universal, comment il a conçu la promotion de ce film raté en France en insistant sur ses parties réussies… et en s’appuyant sur l’aide d’un Truffaut mobilisant tout azimut ses contacts de la presse pour permettre une belle avant-première et un accueil honorable dans l’héxagone.

Sortie en DVD depuis le 3 mars 2015

 

(*1) Hitchcock / Truffaut, édition définitive, Gallimard, 1983, 1993, p. 85-86

A propos de Guillaume BRYON

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