Monique Enckell – "Si j'avais mille ans"

 
C’est une excellente initiative de la part des éditions Artus que d’exhumer des tiroirs de l’oubli ce Si j’avais mille ans qui, sans être une totale réussite, est en tout cas une vraie curiosité aussi poétique qu’intrigante.
 
Réalisé en 1983 par Monique Enckell, Si j’avais Mille ans prend la forme d’un conte ; il s’inspire d’une légende celtique, de celles dont Anatole le Braz se fit le chantre avec sa Légende de la mort. Dans une petite île bretonne, il y a mille ans, la coutume était de sacrifier une jeune fille tous les ans. Lorsque les habitants refusèrent de se plier à cette coutume ancestrale, ils tombèrent sous le sceau d’une malédiction dans laquelle chaque nuit de la Toussaint cinq chevaliers venaient hanter les terres pour réclamer leur dû. Depuis, tous les 25 ans une jeune femme y périt dans les eaux. Après avoir découvert un tonneau sur le bord de la plage, Guillaume aperçoit au bord de la mer une jeune femme toute en blanc, aussi diaphane que la dame du Lac de la Légende du roi Arthur, qu’approchent trois sombres silhouettes de cavalier. Il va la sauver de la noyade…
 
 
 
A la vision de Si j’avais mille ans une première réflexion vient d’emblée à l’esprit. Pourquoi diable la France est-elle aussi rétive à puiser dans son patrimoine régional et folklorique là où au contraire les pays asiatiques ou anglo-saxons ont toujours porté à bout de bras et arboré fièrement leurs traditions fantastiques, de contes et légendes, nous livrant de magnifiques œuvres spectrales avec des marais hantés, des chats fantômes, des divinités naturelles ou des manoirs maudits ? Pour le Japon ou l’Angleterre le surnaturel s’intègre à l’existence même ; en France le collectage de la culture collective des régions, celui même que Nerval avait mis en valeur pour l’Allemagne avec le Volksgeist, ou dans une certaine mesure Nodier avec Trilby, est un peu montré honteusement du doigt comme une attirance passéiste ou ringarde. C’est pourtant laisser de côté un pan fondamental de notre civilisation. Car en effet, le folklore local, les superstitions rurales, de la Bretagne ou du Berry, constituent un gigantesque espace d’inspiration. Il suffirait de reprendre les œuvres de Claude Seignolle ou d’Anatole le Braz pour élaborer des intrigues pleines de magie et de sortilèges. A croire que la France n’est guère portée par la poésie, par le génie populaire anonyme, aspiré par la dictature de la raison, d’une culture individuelle élitiste et nombriliste qui surexpose le moi en se refusant à laisser s’échapper nos parts d’ombres et de rêve. S’il fallait donc souligner une première qualité au film de Monique Enckell, ce serait cette foi en son sujet qui transpire dans chacune de ses images, le courage et la spontanéité avec laquelle elle se jette avec une simplicité déconcertante, pleine de naïveté, sans ironie ni roublardise, sans se poser de questions, dans un hommage à l’imaginaire de la Bretagne, une ode aux récifs, aux vagues et aux mythes, On est ému par la sincérité du projet d’une cinéaste élaborant un film avec la candeur d’une histoire racontée aux enfants avant de dormir sans jamais craindre d’être ridicule. Certes, on pourra aisément rire des dialogues trop écrits, poétisés et récités à outrance qui rappellent parfois ceux de Jean Rollin, mais ils font partie du charme indéniable de Si J’avais mille ans.
 
 
 
Si j’avais Mille ans est maladroit, souffre d’une interprétation peu convaincante et d’une difficulté évidente à mener à terme son scénario, mais à vrai dire on s’en moque un peu, séduit par sa démarche et par sa beauté : il envoûte lorsqu’il se tait, lorsqu’il laisse parler la brume de la lande, à travers une photo plongée dans des teintes crépusculaires gris bleu qui rappellent parfois le Herzog de Nosferatu (qui s’inspirait lui-même de Friedrich). Le romantisme breton comme écho du romantisme allemand ? Le paysage et les teintes bretonnes, le froid glacial qui se communique à nos sens, y sont pour beaucoup dans cette atmosphère, tout comme la musique très inspirée d’Alan Stivell dans son légendaire pop-folk des 70s, bien plus qu’illustrative apporte sa touche d’harmonie lyrique et hypnotique. Si l’on ne se risquera pas à conseiller Si j’avais mille ans pour la qualité de sa narration ou de sa mise en scène, il n’empêche qu’un tel climat est rare dans le cinéma français. Si l’on ajoute à cela que le plaisir de revoir Daniel Olbrychski l’acteur fétiche de Wajda, la trop rare Marie Dubois, si belle chez Truffaut, Godard et Visconti, et un Jean Bouise dans une prestation très savoureuse, Si j’avais mille ans se révèle un joli conte, dont l’ambiance singulière et le romantisme visuel nous rendra très indulgent quant à ses faiblesses. Il mérite d’être vu rien que pour son cimetière dans le brouillard, ses lumières vaporeuses entre chien et loup et son vent mugissant avec les mouettes sur les chemins étroits.
 

 
On passera rapidement sur la copie, digne d’une très moyenne VHS, qui rajoute de la brume au paysage, tant le film est rare. Le principal est de nous permettre de voir une œuvre quasi disparue. L’entretien avec Monique Enckell qu’Artus nous présente en supplément est très savoureux lorsqu’elle évoque la GRANDE aventure de ce premier long métrage, le seul qu’elle réalisera … et qui ne sortira jamais. On sent à la fois de la mélancolie à se remémorer cette carrière de cinéaste avortée et la nostalgie du tournage, il y a 30 ans. A l’entendre parler des expériences en extérieur, du climat glacial, des prises de vue avant que la marée monte ou de toute l’organisation, c’est un peu comme si elle avait tourné son Lawrence d’Arabie. L’aspect « autre » de Si J’avais mille ans se ressent donc dans les propos tout aussi « autres » de sa réalisatrice qui aborde le cinéma de manière réellement différente et déliée des règles et des contraintes. C’est à la fois drôle et émouvant (même si la redondance de ses mots et son insistance sur l’originalité de son projet finit par agacer et aurait sans doute nécessité un peu plus de montage). Le dvd présente également Aller-retour, le joli court métrage tatiesque de Monique Enckell avec Rufus. Voilà donc un bel ovni que nous propose Artus dont l’étrangeté l’emporte finalement sur la tentation du reproche. Sans crier au chef d’œuvre redécouvert, nous ne pouvons qu’inciter à partager ce joli moment au pays de la harpe celtique, des robes blanches flottantes et de l’écume.

Si j’avais mille ans (France, 1983)  de Monique Enckell avec Daniel Olbrychski, Marie Dubois, Jean Bouise, Dominique Pinon. 
Dvd édité par Artus

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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