“Tristan et Isolde” m.e.s. Peter Sellars / vidéos : Bill Viola

“Suis-je la seule à entendre 

cette chanson prodigue, tout bas,

de tant de merveilles,

cette plainte de joie

qui sait si tout bien dire,

douce paix reconquise

dont les échos jaillissent

hors de lui, m’investissent,

s’arrachent d’ici-bas,

en suave musique

autour de moi ?”

Richard Wagner, “Tristan et Isolde”.

 

Il est des spectacles comme des voyages évidents. Ce Tristan et Isolde est l’un de ceux-là : étiré au ralenti, c’est un intime prodigieux.

Créée en 2005, cette célèbre version du non moins célèbre opéra « Tristan et Isolde » de Richard Wagner est le fruit de la rencontre plus que bienvenue entre le metteur en scène Peter Sellars et l’artiste vidéaste Bill Viola. Mêlant sur scène art lyrique et vidéos grandioses, cette œuvre incontournable du répertoire wagnérien enchante les salles du monde entier depuis plus de treize ans. Et pour cause ! Hypnotique, allégorique autant que magistral, le spectacle dirigé musicalement par le talentueux Philippe Jordan redonne ses lettres de noblesse au principe cher à Wagner de Gesamtkunstwerk (ou « œuvre d’art totale »), en faisant dialoguer de façon fabuleuse chanteurs, instrumentistes, musique et images sans jamais paraître pour autant artificiel.

Sur scène, les interprètes évoluent sobrement habillés de noir, dans un décor intentionnellement épuré que surplombe un imposant écran. Sur ce dernier sont diffusées successivement les séquences au ralenti proposées par Bill Viola, la vidéo se transformant ainsi en un espace mental illustrant subtilement, malgré sa taille éléphantesque, ce qui se joue sur scène. Une nouvelle dimension s’ouvre alors, plus intime et allégorique, le spectateur passant sans effort de la scène à l’écran en quête de sens, la musique en chapeau par-dessus. Chair de poule.

(c) Vincent Pontet / OnP

De l’eau et des flammes.

Plus formellement, le spectacle est divisé en trois séquences rendues cohérentes, au-delà du livret, par les vidéos de Bill Viola. Si le premier acte est celui de l’eau (la mer sur laquelle vogue le bateau emmenant Isolde en Cornouailles / l’eau en tant qu’élément de purification), le deuxième est clairement celui du feu (feu de la passion / feu de la sagesse et du recueillement). Le troisième, s’il est tout d’abord celui de la lumière (faisant écho au texte du 2e acte qui évoquait la lumière comme le symbole unissant des deux amants), voit peu à peu le feu et l’eau se mêler intimement, filant ainsi la métaphore de la passion liant Isolde à Tristan (et inversement) en un seul corps amoureux languissant (et agonisant).

“La lumière ! La lumière !

Oh cette lumière

si longue à s’éteindre”, Richard Wagner, “Tristan et Isolde”.

(c) Vincent Pontet / OnP

L’iconique vidéo The Fire Woman qui illustre la mort de Tristan, est évocatrice à plus d’un titre de cette fusion de ces deux éléments puisqu’on y voit une femme se jeter dans l’eau sur laquelle se reflète un grand feu. Dans le mouvement liquide résultant, eau et flammes finissent par s’unir pour devenir indiscernables l’un de l’autre comme le seraient deux cœurs battants à l’unisson du grand amour tel que décrit par Wagner.

“Ces bruits toujours plus clairs,

dont le flot m’enveloppe,

sont-ils houles qui portent

les caresses de l’air ?

Ou bien encor les vagues

d’ensorcelants effluves ?”Richard Wagner, “Tristan et Isolde”.

Cette « dualité rassemblée » est subtilement soulignée par le travail des lumières de James F. Ingalls. Ainsi Isolde se retrouve-t-elle constamment nimbée de bleu, là où Tristan apparaît dans un feu ostensiblement orangée. Et lorsque les deux amants se rapprochent, le feu et l’eau se rassemblent à nouveau dans une lumière blanche évoquant l’amour éternel associant le couple, le spectateur retrouvant une fois encore sur scène l’esthétique que Bill Viola déploie à l’écran.

(c) Vincent Pontet / ONP

Un art maîtrisé de bout en bout.

Qu’il s’agisse d’Andreas Schager, René Pape, Martina Serafin, Matthias Goerne, ou bien encore de la mezzo-soprano Ekatarina Gubanova, tous les interprètes de ce Tristan et Isolde livrent une prestation des plus remarquables. Quelques belles trouvailles scénographiques viennent ponctuer le spectacle comme l’intervention de certains chanteurs et solistes depuis les balcons (la scène de mise en garde de la servante Brangäne est poignante puisqu’elle s’effectue hors des amants qui se mettent en danger dans la forêt) ou bien encore dans le public. La fin du premier acte est à ce titre renversant : l’imposant René Pape, fulgurant roi Marke, débarque dans la salle de l’opéra accompagné d’un chœur impressionnant. Cloué sur son siège, le spectateur est emporté par les voix qui viennent de toutes parts lui ravir les oreilles autant que par la beauté des images de Bill Viola venue flatter ses yeux. De même, le grand final (la mort d’Isolde”) finit en apothéose un spectacle démiurge de près de quatre heures, laissant une nouvelle fois le spectateur ébaubis dans son fauteuil de feutre sombre.

Ce Tristan et Isolde est un puissant philtre d’amour opératique.

(c) Vincent Pontet / OnP

Parce qu’il touche prodigieusement à l’intime en convoquant le grandiose, Tristan et Isolde est un spectacle époustouflant autant qu’émouvant à ne rater sous aucun prétexte. Une claque.

 

Jusqu’au 9 octobre à l’opéra Bastille.

A propos de Alban Orsini

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