Avignon : carnet de festival (Episode 2)

Quand le théâtre se fait documentaire

Rares sont les éditions, comme cette 72ème, dans lesquelles le in du Festival d’Avignon a accordé une telle place au théâtre documentaire.

Le théâtre documentaire ou journalistique est souvent politique. Il met la lumière sur des événements ou sujets tantôt méconnus, tantôt quasiment mythiques et permettent, à l’aide d’un simple rappel des faits, une prise de conscience du public au regard de la société contemporaine.

Cette importance donnée à la forme du documentaire théâtral est significative de la façon dont le théâtre s’intéresse de plus en plus aux faits historiques, sociétaux ou divers. Il montre et analyse le monde contemporain de façon plus incarnée, et permet ainsi de faire face au réel.

Certaines pièces étaient à la frontière du théâtre documentaire et du théâtre fictionnel. La metteuse en scène belge Anne-Cécile Vandalem, qui a présenté la très acclamée Arctique en seconde partie de festival, parle de sa pièce comme d’une “fable d’anticipation”. Dans ce spectacle écologiste, la metteuse en scène utilise des faits réels du présent pour nous présenter des événements qui se produiront, peut-être, en 2025 au Groenland. Une vraie réussite!

Concernant l’authentique théâtre documentaire, quatre pièces ont retenu notre attention : Trans de Didier Ruiz, Pale Blue Dot d’Etienne Gaudillère, Méduse des bâtards dorés et Certaines n’avaient jamais vu la mer de Richard Brunel.


Trans de Didier Ruiz

TRANS (MES ENLLA). Mise en scène Didier Ruiz – © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Une scénographie quasi-inexistante. Une mise en scène réduite au strict minimum. Sept femmes et hommes non comédiens. Didier Ruiz continue de nous faire écouter des gens que nous entendons peu. Après les personnes âgées, les ouvriers et les ex-prisonniers, ce sont des personnes transgenres qui se présentent à nous, entourées de la sublime sobriété dont Didier Ruiz sait user avec brio. Il continue sa “parole accompagnée” avec des Barcelonais transgenres aux parcours, aux discours et aux opinions très divers. Bien sûr, ils ont des points communs ; notamment le fait d’avoir découvert qu’ils ou elles n’étaient pas né·e·s dans le bon corps et comment cette réalité a grandi en elles, en eux. Leur parole est rare, sobre et belle. Pendant 1h30 le spectateur va écouter les témoignages ordinaires et extraordinaires de ces personnes qui ne sont jamais montées sur une scène de théâtre. Leur courage, leur sens de l’humour, leurs peurs, leur malice, leur simplicité les rendent magnifiques et charismatiques.

Très subtilement, Didier Ruiz parvient à troubler les clichés en puisant dans les témoignages, les phrases qui vont créer une identification rapide, un terrain commun.  Il fait appel à nos empreintes émotionnelles en invoquant nos souvenirs de contes (comme celui du vilain petit canard qui introduit le spectacle), de galères, de déceptions amoureuses, de lieux communs, de bonheurs familiaux, de collègues, d’insultes reçues, lancées ou pensées, d’histoires d’amour. Didier Ruiz nous installe face au monde. Vindicatifs ou taiseux, menaçants ou tolérants, dominants ou exclus, nous sommes tous quelque part, sur ou proche de cette scène presque vide. Nous sommes le petit garçon terrorisé par les vestiaires, nous sommes le passant la tête pleine d’insultes, nous sommes la jeune fille ensevelie sous les injonctions patriarcales, nous sommes le fils qui doit annoncer quelque chose à ses parents, nous sommes l’amie d’enfance amoureuse, nous sommes le père gêné par le changement, nous sommes la soeur bienveillante. Sans jamais sombrer dans le misérabilisme ni valoriser les transitions spectaculaires, les septs protagonistes nous entraînent jusqu’aux larmes dans un tsunami d’émotions. Quelques stéréotypes tombent et une foi intense en l’humanité nous envahit.

Plus que jamais, en sortant d’une telle pièce, nous sommes persuadés qu’en décrivant le monde, le théâtre peut le changer et que l’humilité est l’un des plus beaux décors.    

En tournée notamment au Grand T de Nantes du 03-10-2018 au 05-10-2018, Théâtre Firmin Gémier à Châtenay-Malabry le 23-01-2019, au théâtre de la Bastille à Paris du 04-02-2019 au 10-02-2019, au théâtre André Malraux de Chevilly-Larue le 12-02-2019 au théâtre-Cinéma Paul Éluard à Choisy-le-Roi le 28-03-2019 à la Filature de Mulhouse le 14-05-2019, au  Théâtre de l’Agora d’Évry le 16-05-2019


Pale blue dot d’Etienne Gaudillère

PALE BLUE DOT. Texte et mise en scène Etienne Gaudillère – Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Vous souvenez-vous de l’année 2010 ? La coupe du monde, Stromae, Eminem, Wikileaks… C’est autour de la figure de Julian Assange, créateur de Wikileaks, que toutes ces références vont s’organiser. Etienne Gaudillère, créateur de la Compagnie Y, le plus jeune participant de cette 72ème édition, met en scène le réel d’« une histoire de Wikileaks ». Le passé se réactualise sous nos yeux.

Cet homme de l’ombre, plongé dans le dark web, décide en 2010 de révéler, sans aucun artifice, des données étatiques cadenassées sous le sceau du secret. Le projet d’un monde transparent se déroule comme prévu : le quotidien est ébranlé, les états dévastés ; jusqu’à l’effondrement. Julian Assange est désormais la proie de ceux qu’il dénonçait.

Pendant que vous cherchez votre rang, un immense glacier fond sur un écran, des dominos géants oscillent sur scène : les symboles sont prêts à être interprétés librement. Ecrans et espaces scéniques fusionnent, la mise en scène digère ce magma de sensations et d’images. Nous allons assister à un grand périple qui ne nous laissera pas indemnes.

Le but n’est pas de comprendre Julian Assange, mais de saisir les mécanismes dans lesquels il s’inscrivait, dans son époque, en 2010. Se rendre compte de l’homme, de son rôle, et de son engagement. Cette fascinante et pédagogique épopée nous parle d’identifiants et d’identités. De transidentités aussi car en réalité le personnage clé de cette fantastique traversée est Bradley Manning devenue Chelsea Manning. Son incarnation progressive, du textuel au corporel, crée une rencontre intime avec la véritable femme de l’ombre de cette histoire. C’est avec une immense délicatesse qu’Etienne Gaudillère nous fait entrer dans son histoire et dans son coeur et l’érige en ce qu’elle est : une héroïne moderne. C’est ainsi que de façon très subtile le remarquable travail d’archivage opéré par Etienne Gaudillère se transmute en un théâtre d’émotions et d’engagements.

Grâce à sa mise en scène joyeusement chaotique, pédagogique et sensible, Etienne Gaudillère est l’une des grandes découvertes du 72ème festival. Nous attendons avec impatience ses prochaines créations.  

En tournée au théâtre Firmin Gémier/La Piscine à Châtenay-Malabry les 11 et 12 octobre 2018, à la scène nationale des 2 Scènes de Besançon du 16 au 18 octobre 2018, au théâtre de Villefranche les 14 et 15 janvier 2019, au TU scène nationale de Nantes du 5 au 7 février 2019


Méduse – Les bâtards dorés

(c) Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Sur la base d’un fait historique là encore, la compagnie bordelaise des Bâtards Dorés nous fait passer de la barre du gouvernail de la Méduse à celle d’une Cour d’Assises contemporaine. Les spectateurs se lèvent pour accueillir Madame le juge ainsi que le prévenu, l’officier Savigny (« né le 10 avril 1793 et mort le 27 janvier 1843 » comme précisé lors du rappel des faits), seul médecin parmi les officiers à bord du radeau de la Méduse accusé de collusion avec les autres officiers, et d’avoir supprimé plusieurs naufragés pour délester la trop lourde embarcation.

À partir de là, la pièce traverse une tempête protéiforme un peu maladroite qui nous noie sous nombre d’effets et de références. Attention au mal de mer, tous les mets du théâtre contemporain vous seront servis : participation des spectateurs au procès (on ne vous dévoile pas la fin ; d’ailleurs elle dépendra de vous) ; création d’une grande fresque en direct (histoire de ne pas décevoir les fans de Géricault ?) ; interview en duplex qui défie le cours du temps (on se bidonne, on doit l’avouer) ; un long tunnel récitatif avec Ode Maritime de Pessoa ; un engagement corporel complet (les corps nus et convulsés trempent dans le sang, la chair, le lait, la bave) ; du chant ; de la fumée ; un gif de dauphin… c’est certes bien trop copieux, mais tout de même généreux pour les cinq sens du spectateur — notamment dans l’adaptation qui est faite du Naufrage de la Méduse d’après les témoignages d’époque et dans les touches d’humour décalées façon impro qui séduiront certainement les nostalgiques des Robins des Bois ou des Nuls. Dommage que tant de bouées soient déployées sur scène, parasitant la possibilité d’une résonance politique sur la manière dont sont jugés les puissants d’aujourd’hui.

En tournée au Mix’Art Myrys à Toulouse du 15-11-2018 au 16-11-2018, au  TEAT Champ Fleuri | TEAT Plein Air à Sainte-Clotilde du 07-03-2019 au 08-03-2019, au T2G à Gennevilliers du 15-04-2019 au 18-04-2019 T2G, au CentQuatre de Paris du 24-04-2019 au 27-04-2019


Certaines n’avaient jamais vu la mer de Richard Brunel

(c) Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Au début du XXe siècle, des Japonaises partent pour les États-Unis rejoindre leurs futurs maris qu’elles ne connaissent pas et dont elles ne savent presque rien. Elles vont pour la plupart devenir ouvrières agricoles et vivre dans des conditions insupportables, subissant humiliations, viols et violences racistes.

Le metteur en scène Richard Brunel, en adaptant le très beau roman éponyme de Julie Otsuka (The Buddha in the Attic pour la version originale), tente de nous faire découvrir ces événements méconnus et aujourd’hui totalement tabous aux États-Unis. Malgré le sujet passionnant et l’intérêt historique de cette pièce qui s’étale sur 22 ans, Richard Brunel ne parvient pas à se détacher du roman d’origine et nous livre un spectacle très manichéen et sans émotion.

En gardant une partie de la narration à la première personne du pluriel et en multipliant les témoignages, le spectacle est une succession de phrases scandées sans grande passion et sans cohérence. Une pièce chorale diront certains. Une pièce bavarde et décousue pour nous. Nous entendons le livre mais nous ne le comprenons pas, tellement les choix de mise en scène et de réécriture nous empêchent de nous attacher aux personnages. Dans ce spectacle, les adolescents réagissent de façon identique, les méchants sont méchants, les gentils sont gentils, les habitants d’une ville sont réduites à une voix (forcément univoque) incarnée par la plutôt convaincante Nathalie Dessay.

Le jeu des comédiennes, la très élégante scénographie d’Anouk Dell’Aiera et la progression de l’histoire nous tiennent malgré tout en haleine. Nous sommes effrayés et consternés par le sort que les États-Unis ont fait subir à ces Japonaises et à leurs familles.

En outre, on aperçoit et apprécie l’habile parallèle avec les migrants en Europe aujourd’hui, notamment à la fin de la pièce, où sont décrites les traques et les déportations dont ont fait l’objet les Japonais après le bombardement de Pearl Harbor. Toutefois, les obstacles à l’empathie installée par la mise en scène ne nous permettent pas de nous sentir complètement concerné. Dommage.

En tournée au Théâtre des Quartiers d’Ivry à Ivry-sur-Seine du 15-01-2019 au 25-01-2019, à la Comédie de Valence du 30-01-2019 au 02-02-2019, au Théâtre de Dijon du 13-03-2019 au 15-03-2019

Co-écrit avec Déborah Gutmann et Antoine Héraly.

A propos de Xavier Prieur

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