S’abymer et s’en extraire

Pasadena en Californie, n’est pas que le lieu où se déroule l’action des séries à succès Six Feet Under et Big Bang Theory, c’est aussi la ville qu’a choisie, en 1976, John Cassavetes pour filmer, au plateau et dans les coulisses, les scènes de son film Opening Night (adapté d’une pièce de théâtre de John Cromwell) qui se déroulent dans un théâtre. C’est dans ce théâtre de Pasadena que le réalisateur a convié de nombreuses personnes pour constituer un public pendant plusieurs jours, les laissant assister à une pièce en train de se créer. Ces spectateurs ne savaient pas au moment du tournage s’ils assistaient à une pièce de théâtre ou un film en train d’être réalisé. Ils entendaient parfois des bruits et des répliques venant des coulisses mais avaient peu d’images de ce qui se déroulait derrière la scène. Lorsque les comédiens revenaient sur scène, il était compliqué de savoir s’ils répétaient ou s’ils jouaient. C’est à cette expérience ambitieuse et réussie que nous convient Cyril Teste et son collectif MxM dans leur pièce-laboratoire de presque 1h30 jouée au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 26 mai.

Alors qu’elle vient de signer un autographe à une jeune fan de 17 ans (Nancy) qui lui vouait une fascination inouïe et à laquelle elle s’est reconnue plus jeune, Myrtle Gordon, comédienne star, apprend que Nancy a été tuée, renversée par une voiture. Alors que personne ne semble prêter grand intérêt et chagrin à cet événement, Myrtle va s’enfoncer dans une lente dépression accentuée par un rôle qu’elle est en train de répéter et auquel elle se sent étrangère : elle doit incarner sur scène une actrice célèbre, portée sur la boisson, qui n’accepte pas de vieillir et qui semble incapable d’aimer.

C’est comme si j’avais perdu la réalité de la réalité

Il est donc déjà question de mises en abyme dans le scénario que Cyril Teste a adapté et ajuste au fur et mesure des représentations. La comédienne (interprétée par Isabelle Adjani) projette dans la mort de la jeune femme, la disparition de sa propre jeunesse. Il lui devient insupportable de jouer une actrice vieillissante et se laisse submerger par les doutes et les angoisses. Elle interroge notamment son rapport au jeu et à la réalité. “ C’est comme si j’avais perdu la réalité de la réalité” assène-t-elle.

 

© Simon Gosselin

Du film, nous ne verrons pas beaucoup plus que quelques scènes car l’entreprise de Cyril Teste est beaucoup plus vaste que de faire une adaptation théâtrale d’un scénario de film. Il l’avait d’ailleurs lui-même un peu maladroitement expérimenté dans sa pièce précédente Festen adaptée du scénario de Thomas Vinterberg. Ici, c’est bien le génie et les méthodes de John Cassavetes que le jeune metteur en scène nous invite à voir et à comprendre. De Cassavetes, il emprunte avec justesse sa façon de filmer — caméra à l’épaule — par le truchement d’un chef opérateur présent sur le plateau, les gros plans sur les visages des comédiens, la répétition des phrases, des actions, les improvisations qui se glissent dans certaines scènes, l’immense fatigue voire la lassitude que subissent les comédiens. Comme l’a fait Cassavetes des années auparavant, Cyril Teste parvient, notamment grâce aux trois comédiens sur scène, à nous maintenir dans une excitante confusion. Assistons nous à des répétitions ? La pièce a-t-elle commencé ? Les comédiens évoquent-ils leur rôle ou leur vie ? Nous sommes à chaque instant pris en tenaille entre l’écrit, l’improvisation et la réalité. Cette confusion est amplifiée par la présence d’Isabelle Adjani qui déborde — notamment à cause de ce que l’on connait de son histoire — de son rôle. On imagine facilement la célèbre comédienne être ou avoir été traversée par les inquiétudes de son personnage dont la notoriété est un sacerdoce, et l’empêche de se projeter dans un rôle qu’elle n’aime pas interpréter, saisie par les affres de sa jeunesse qui s’éloigne. Le choix de Zoé Adjani (la nièce d’Isabelle Adjani) dans le rôle muet de Nancy accentue le trouble lorsque leurs visages se confondent sur l’écran en fond de scène et que l’on croit apercevoir le visage d’Adèle H., l’un des premiers grands rôles d’Isabelle Adjani au cinéma. La nièce et la tante nous font intensément ressentir le temps qui passe et nous plongent dans une terrifiante nostalgie.

L’utilisation de la caméra sur scène, que nous avons pu déplorer ailleurs, est ici totalement justifiée car elle installe un aller-retour entre les vivants et les morts et sublime le désespoir et le dénuement de Myrtle Gordon.

Nous sommes devant des artistes qui tentent, se trompent, doutent, persévèrent

Il y a également l’impressionnante interprétation de Morgan Lloyd Sicard (que l’on avait déjà appréciée dans la talentueuse pièce Nobody du même metteur en scène adaptée d’un texte de Falk Richter) qui est la véritable découverte de ce spectacle. Il incarne avec talent Manny, un metteur en scène qui tente de maintenir Myrtle hors de l’eau comme de nombreux metteurs en scène pourraient le faire avec des comédiens neurasthéniques et instables. Morgan Lloyd Sicard nous laisse penser pendant un long moment que Cyril Teste est lui-même sur scène. Le public finit par les confondre car il navigue avec une facilité déconcertante entre les adresses aux spectateurs, les instructions qu’il donne à ses deux comédiens (Isabelle Adjani et Frédéric Pierrot), la mise en place des scènes et l’intimité qu’il crée avec Myrtle. Cyril Teste, en lui donnant le rôle le plus complexe et parfois humoristique de la pièce, en fait en réalité le personnage central car il incarne à la fois le propre metteur en scène de la pièce que l’on regarde, le réalisateur d’un film tourné des années auparavant et le comédien de scènes qui lui échappent.

 

© Simon Gosselin

Nous sommes devant des artistes qui tentent, se trompent, doutent, persévèrent. Et c’est exactement à cet endroit que Cyril Teste veut nous emmener, devant cette expérience qui nous oblige à accepter une forme affranchie de ce que l’on l’habitude de voir et qui va au-delà du théâtre, en nous laissant apercevoir la réalité des comédiens en train de travailler et mis à nu par la mise en scène. “Tu peux changer le texte mais pas la mise en scène” répète Manny à sa comédienne.

En évoquant frontalement sa détresse, Isabelle Adjani nous sert de catharsis et nous libère

Bien sûr, Cyril Teste n’est pas le premier à mettre en scène une pièce qui évoque la construction d’une pièce en train d’être créée (nous pensons notamment à la très réussie Reprise de Milo Rau) mais là, Cyril Teste se focalise sur ses comédiens et interroge leur capacité ou non à jouer, à accepter un texte, un rôle, à s’émanciper de leurs tourments. Il nous fait sentir plus puissamment que jamais la résistance que les interprètes peuvent mettre dans leurs jeux en nous invitant d’une certaine façon à cette résistance dans nos propres quotidiens. Myrthe explique face public : “si je peux atteindre une seule femme dans le public là, je sais que j’ai fait du bon travail”. Nous sommes tous cette femme. Nous sommes tous confrontés au temps qui passe, à des choix compliqués, à nos sentiments, à nos peines, à notre solitude. En évoquant frontalement sa détresse, Isabelle Adjani – plus encore que Myrtle Gordon – nous sert de catharsis et nous libère. Nous avons alors l’agréable sensation de ne pas être seul face aux turpitudes de la vie.

 

© Simon Gosselin

 

En pataugeant au milieu de fantômes, ceux d’Adjani, de Cassavetes, des films des années 70, du théâtre performatif, de Gena Rowlands, de Nancy, de nos amours passées, Opening Night nous plonge dans une profonde mélancolie et parvient, en la poussant dans ses retranchements, à nous extraire de la sidération du temps qui passe et à nous communiquer une quiétude légèrement humide qui rayonnera largement au delà des magnifiques murs du Théâtre des Bouffes du Nord.

 

Jusqu’au 26 mai au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris

Au Théâtre du Gymnase de Marseille du 3 juin au 6 juin 2019

Printemps des comédiens à Montpellier du 12 au 15 juin 2019

A propos de Xavier Prieur

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