“Mort à Venise”, m.e.s. Thomas Ostermeier – Théâtre de la Ville

Dans le silence feutré des spectateurs qui prennent place en chuchotant, brouhaha diffus de début et de pas encore spectacle, le récitant lit quelques morceaux choisis de Mort à Venise de Thomas Mann tandis que le pianiste joue et que les quelques danseuses s’échauffent et créent leurs pas à mesure que le temps se suspend.

Les lumières s’éteignent doucettement et le spectacle commence. La salle à manger du Lido prend corps, tout en hauteur : elle est imposante, car trois grandes baies vitrées la longent, et surplombent les tables apprêtées entre lesquelles déambule l’homme de maison, très distingué.
Gustav von Aschenbach, écrivain quinquagénaire munichois de renom, se repose, lit un journal, éclairé qu’il est d’un rayon vespéral. Dans un calme suspendu il observe en silence les allées et venus des pensionnaires quand tout à coup Tadzio. Le jeune adolescent débarque dans toute sa pureté et sa candeur, torse nu, et c’est l’univers tout entier d’Aschenbach qui bascule face à cette innocence ostentatoire. Fascination pour une sorte d’amour interdit dont tout le monde connait déjà l’histoire autant que le dénouement, la tension sensuelle de Mort à Venise est totale et pesante. Pourtant, Visconti n’est pas là : c’est en premier lieu Thomas Mann qui y est.
Le traitement infligé par Thomas Osteirmeier est en effet assez original et prend ses distances avec le chef-d’œuvre du cinéaste italien dans la mesure où il confronte le texte de Thomas Mann au compositeur favori de ce dernier à savoir Gustav Mahler (dont le héros de la nouvelle reprend le prénom). Mann ayant toujours voué au chef d’orchestre autrichien une admiration sans bornes _Mort à Venise ayant été, dit-on, inspiré par le portrait du musicien_ il n’est donc pas étonnant de le retrouver ici. En laissant à Aschenbach et au pianiste la charge de reprendre le Kindertotenlieder, Ostermeier autorise le dialogue évident entre les deux artistes, la passion de l’un répondant à l’exaltation de l’autre. La distanciation créée par l’interprétation moderne du pianiste et bruitiste Timo Kreuser permet la mesure de l’espace entre les deux paroles en une modernité bienvenue. Cette dernière est d’ailleurs renforcée par l’utilisation de l’image et sa distorsion. Si l’on comprend mal l’irruption du narrateur impliquant une mise en abyme des plus bancales ainsi que le travestissement artificiel et ridicule de l’auteur, l’invasion de la vidéo est par contre pertinente tant elle appuie sur les visages les doutes et la tension des rapports, apportant par touches une complexité toute moderne. De même, les effets d’accélération et de décélération s’avèrent des procédés intéressants tant ils soulignent la subjectivité du temps sous les émotions. Se faisant, Ostermeier choisit délibérément de purger le texte de Mann de toute dimension mythologique, à peine lui concède-t-il, dans un final très beau (rappelant le final de The Four Seasons Restaurant de Castellucci), les Parques, ces dernières prenant vie pour mieux mourir avec l’auteur.
(c) Arno Declair
Si la proposition du metteur en scène allemand est esthétiquement réussie et cohérente, il n’est pourtant pas sûre qu’elle tienne la distance et l’épreuve du temps qui passe tant elle parait trop courte pour marquer les esprits…

A propos de Alban Orsini

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