“Les Palmiers sauvages”, m.e.s. Séverine Chavrier

Tristes topiques

Dans une chorégraphie incandescente, Séverine Chavrier s’empare avec précision et psychologie du roman Les Palmiers sauvages de William Faulkner pour déclarer son amour des passions excessives et de l’anticonformisme.

Charlotte est mariée. Elle a deux enfants. Harry n’a jamais connu l’amour. Il termine des études de médecine. Ils se rencontrent le jour de l’anniversaire d’Harry. Ils vont s’aimer pratiquement au premier regard. La foudre ne les quittera plus. Ils vont se lancer dans une course effrénée à l’amour, dans l’espace et contre les normes sociales.

Dans l’espace, parce que les amoureux vont vadrouiller de la Nouvelle-Orléans où ils se sont rencontrés, à San Antonio en passant par Chicago, le Wisconsin et l’Utah. Ils vont squatter tour à tour un atelier d’artiste, une maison près d’une mine, un chalet au bord d’un lac, une cabane au bord de la mer d’où l’on aperçoit des palmiers sauvages balayés par le vent.

Contre les normes sociales, parce qu’ils ne s’établiront pas, ne travailleront pas beaucoup, ne posséderont rien, n’auront que leur amour comme demeure. Et quel amour ! Un amour dévorant qui engloutit tout le reste, qui va au delà de leurs propres êtres, qui est aussi absolu que la mort, qui est, dans un élan presque nietzschéen, une oeuvre d’art à part entière.

Projection des tumultes intérieurs ou lieu d’accueil momentané d’une errance, chacun des espaces possède une fonction. Les topiques sont observées à différentes échelles et à différents point de vue. Les objets d’amour réciproques peuvent alors s’y frayer un chemin vers la fusion.

Séverine Chavrier installe doucement le chaos sur son plateau et dans l’âme de ses personnages

Harry, moins affranchi des assignations sociétales, a quelques doutes sur cette entreprise créatrice mais il suivra son amante dans le bruit et la fureur. “Entre avoir du chagrin et ne rien ressentir, je préfère le chagrin” dira-t-elle. Nous savons que la pièce se terminera mal. Pourtant, avec l’obstination de Tristan et Iseult, Harry et Charlotte vont nous emporter dans une épopée vibrante et universelle.   

(c) Samuel Rubio

Comme souvent dans les créations de Séverine Chavrier, le décor — ici constitué de palettes de bois, de sièges de gare ou de cinéma, de lampes et de lits, d’une étagère remplie de boîtes de conserve — va évoluer de l’intérieur, modifié par les personnages eux-même ou être bouleversé par des éléments naturels extérieurs : le vent, les tremblements de terre, l’orage… En cheffe d’orchestre méticuleuse, la metteuse en scène installe doucement le chaos sur son plateau et dans l’âme de ses personnages qu’elle pousse vers une irrémédiable chute en avant et dans la folie.

A l’image des personnages qui s’acharnent à s’aimer, des scènes persistent dans notre esprit : il y a ce lit qui ne cesse de grandir sur le plateau, ce dialogue pendant lequel Harry et Charlotte comparent le couple à deux corps soumis à l’absence de pesanteur qui doivent se serrer très fort pour ne pas dériver loin l’un de l’autre, ces intrigants bouts de films projetés en fond de scène, cette obscurité totale qui abrite des jeux d’enfants et des moments de tendresse, ces instants de lutte des deux personnages contre les éléments et les diktats. Et bien sûr, il y a l’illustration sonore que Séverine Chavrier maîtrise à la perfection en mélangeant du piano qu’elle joue (malheureusement trop cachée) en direct  sur le plateau, des morceaux de musique classique et des sons concrets qui accentuent le chaos de cette aventure.

(c) Samuel Rubio

La prestation des comédiens est pour beaucoup dans la réussite de ce spectacle. La voix mutine et légèrement gouailleuse de Deborah Rouach est un délice et souligne subtilement la naïveté mortifère de Charlotte. Le jeu drôle et émouvant du fantasque (et fantastique) Laurent Papot donne un délicat relief au personnage de Harry. Ils portent à eux deux, avec intelligence, un texte compliqué et protéiforme.

A force d’aimer l’amour, on finit par perdre la trace de l’autre, par le nier, par perdre la viabilité de cet amour.

Devant nous, le roman de Faulkner devient un mythe dédiée à la décroissance et à l’amour passionnel. Les choix dramaturgiques de Séverine Chavrier amplifient les scènes liées au destin et à la fatalité, nous donnant la sensation que nos deux amoureux n’ont aucune autre alternative que cette fugue d’adultes. Par le truchement des films ou des sons et de la musique, elle amplifie les damnations et les rédemptions qui vont jalonner la route de Charlotte et Harry et nous emmener dans “ces États-Unis d’Amérique où la civilisation naissait sous la hutte et allait mourir dans les bois” (dans De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville).

Semblant totalement privés de préconscience (au sens freudien du terme), les personnages des Palmiers sauvages ne peuvent sortir du champ de vision l’un de l’autre sans susciter une panique quasi-psychotique chez l’un d’eux. Ils doivent donc rester littéralement collés l’un à l’autre comme ils le feraient s’ils étaient en train de dériver dans l’espace. Harry va rejoindre Charlotte en soirée alors qu’il ne veut pas sortir. Charlotte va suivre Harry dans tous ses déplacements à l’intérieur de leur lieu de vie. Cette fusion nécessaire et passionnelle est un terrain immense pour explorer les relations amoureuses et leurs conséquences sur l’épanouissement individuel et notre soumission aux constructions socio-culturelles. Séverine Chavrier analyse et décortique ce huis clos psychologique pour nous montrer les failles de la radicalité amoureuse mise sous tension par les injonctions sociétales.      

Chez Faulkner, l’hyperromantisme, loin de Werther et de Bovary, devient minéral et tue la vie : à force d’aimer l’amour, on finit par perdre la trace de l’autre, par le nier, par perdre la viabilité de cet amour. L’amour comme absolu — qui ne s’abaisse à chercher les conditions de sa survie. L’amour qui laisse l’identité se confondre avec l’identification : je suis ce que je lis du devenir de l’autre…  ” Séverine Chavrier (dossier de presse).

(c) Samuel Rubio

Cette pièce réactive nos émotions et nous invite au voyage et à l’émancipation

Peu de spectacles laissent autant de traces que Les Palmiers sauvages. Des traces quasiment identiques à chaque représentation (nous avons pu le voir en décembre 2014 au Nouveau théâtre de Montreuil, en juin 2016 aux Ateliers Berthier – Théâtre de l’Odéon et la semaine dernière au Monfort Théâtre à Paris). La sensation de liberté, d’urgence et de corrosion qui émane de cette pièce nous colle à la peau des semaines, des mois après. Elle reste en nous et se réactive lorsque l’on aperçoit un palmier de ville ou un poirier sauvage, que l’on frôle des objets amoureux, que l’on pense à décembre 2014, à juin 2016 ou à la semaine passée. Elle réactive nos émotions et nous invite au voyage et à l’émancipation. Elle nous replonge dans le souvenir et grandit en nous comme une madeleine géante. Elle nous écarte des villes et de la foule, nous rappelle à l’essentiel, aux difficultés d’aimer et de vivre sans compromis. Elle nous fait nous sentir moins seul dans la lutte contre les normes et les grands systèmes dominants.

Parce que les images influencent parfois plus les rêves que les écrits, la brillante mise en scène de Séverine Chavrier grignote autant nos nuits que nos jours. En taillant le texte de Faulkner comme un diamant brut, en réécrivant des parties entières, en lui donnant une forme ardente et violente, elle le transforme en élixir qui nous ensorcelle presque instantanément. Ce spectacle est un fruit exotique qu’il faut vous empresser d’aller cueillir, vous en porterez l’odeur pendant longtemps.

Jusqu’au 15 décembre 2018 au Monfort Théâtre avec le Théâtre de la ville – Paris

Au théâtre National Wallonie-Bruxelles du 30 mars au 06 avril 2019

Au théâtre National de Strasbourg du 27 mai au 7 juin 2019

A propos de Xavier Prieur

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