« La Cerisaie », m.e.s de Tiago Rodrigues

Vers la fin du tsar-system

Elle est en tout point remarquable, mais voilà longtemps qu’elle ne donne plus rien, cette cerisaie, et les rares années où elle donne, on n’arrive pas à vendre ses fruits. Les cerises en conserve ; les cerises séchées ? On a perdu la recette, qui est morte avec les anciens. Ce domaine de prestige, où culmine la maison de maître, n’est plus que pure gloriole, repaire-repère d’une aristocratie qui ne brasse que le vent et y débarque par vagues irrégulières, comme des termites qui infestent une poutre. Mais c’est le dernier été à la cerisaie, une vente aux enchères aboutira à la fin de l’été, faute d’avoir su gérer à temps la fortune familiale.

La Cerisaie, dernière pièce d’Anton Tchekhov péniblement achevée en 1904 au gré de ses épisodes tuberculeux, est en effet remarquable parce qu’elle décrit la transition entre deux mondes autant qu’elle incarne la consécration de l’auteur. Or ce sont aussi ces deux pulsions qui surgissent lorsque le metteur en scène Tiago Rodrigues rencontre Isabelle Huppert à Lisbonne et qu’ils décident ensemble de monter la pièce pour ouvrir la saison 2021 d’Avignon à la Cour d’Honneur.

La Cerisaie © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon 2021

 

La nécessité d’une évidence pour incarner le rôle pilier de la pièce, celui de la propriétaire terrienne Lioubov Andreevna, remonte aux origines-même de l’oeuvre. Dans ses correspondances avec sa femme Olga Knipper et avant de lui confier finalement le rôle, Tchekhov s’en inquiétait :

« Mais qui va jouer la vieille mère ? (…) Aurez-vous une actrice pour le rôle de la dame âgée dans La Cerisaie ? Si vous ne l’avez pas, il n’y aura pas de pièce, je ne l’écrirai même pas… »*

*Anton Tchekhov traduit par André Markovitch et Françoise Morvan, La. Cerisaie, Éditions Babel, 1992, annexes

Pour Tiago Rodrigues, Huppert est l’incarnation sempiternelle de ce rôle de matriarche tragique dans l’ultime pièce de Tchekhov imaginée comme une comédie ; comme si l’auteur l’avait déjà rencontrée au moment d’écrire. Une grande dame que les névroses ont taillée au burin, éplorée mais autoritaire, mélancolique mais taquine. Lioubov avait en la papesse des drames français, son ambassadrice désignée. Si Isabelle Huppert magnétise les deux mille paires d’yeux dès les premières secondes avec une présence scénique incomparable (elle chancelle, elle oscille sans cesse entre les larmes et la béatitude), son personnage peine à prendre corps dans le temps du spectacle. La Cerisaie est souvent décrite comme une pièce « chorale », une pièce de troupe, du fait de la répartition relativement équilibrée des répliques entre les personnages, où chaque comédien a la place de déployer des nuances, grâce à une succession de petits solos. Les fans de l’actrice seront donc forcément un peu déçus qu’elle n’occupe pas plus de place, quand les aficionados de Tchekhov pourraient être agacés par l’intensité de son jeu et ses mimiques un rien cabotines quand le personnage aurait pu insuffler dans la pièce une aura plus diffuse, plus languissante. Après tout, ce domaine, c’est elle : « (…) s’il faut décidément vendre, eh bien, qu’on me vende avec la cerisaie ». Huppert maintient un ton d’Arlequin, de clown triste beaucoup trop conscient de ses effets (elle gesticule et pousse cris et gémissements qui sont désormais sa signature) là où le comique aurait pu naître du déni obstiné de ce personnage à côté du réel… et Rodrigues l’accroche un peu trop volontairement à l’avant-scène.

La Cerisaie © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon 2021

 

La distribution des autres rôles est une réussite majeure de la mise en scène de Tiago Rodrigues, dont on sent qu’il considère chaque comédien et chaque comédienne non pas comme un instrument pour servir une vision absolue du théâtre (c’était le geste de Pascal Rambert ici même avec Architecture en 2019), mais comme l’individu le plus parfait pour nouer une réelle complicité entre le texte et le public. À l’image de la traduction sur laquelle est basée cette mise en scène, celle d’André Markowicz et Françoise Morvan, qui offre un aperçu sincère et actualisé de la langue russe de l’époque (ils ont d’ailleurs salué cette bouleversante « mise en scène de l’absence »). Parmi d’autres personnifications remarquables, Marcel Bozonnet dans le rôle quasi beckettien du vieux laquais Firs qu’on abandonne avec les murs et qui transperce la Cour de sa voix caverneuse ; Océane Carathy dans un exercice digne et tragique ; Alex Descas (remarqué notamment chez Claire Denis) qui livre une impressionnante prestation de l’oncle Gaev, amer et gênant à souhait ; la comédienne portugaise Isabel Abreu dans le rôle de la gouvernante-prestidigitatrice Charlotta, véritable oeuvre d’art ambulante… sans oublier Adama Diop pour le rôle de Lopakhine, le moujik en pleine ascension sociale, dans un phrasé plus classique mais qui n’imprime pas moins les esprits. Tiago Rodrigues aime les comédien·n·es et cela se voit : il taille chaque costume à la perfection et compose une formation dépareillée dans laquelle amour et irritation se confondent.

La Cerisaie © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon 2021

 

La circulation sur la scène offre une grande fluidité. Grâce à un décor ouvert, le très large espace de la Cour d’Honneur est comme une partition musicale : on jongle entre présences longues et présences courtes, il n’y a pas de segmentation entre ceux qui entrent et ceux qui se quittent, ici tout le monde est témoin de tout. D’ailleurs, les coulisses ne sont que le bord de la scène, les personnages s’y rangent sagement comme on met en stand-bye les figurines d’une maison de poupée.

«  Monter la Cerisaie, c’est parler de femmes et d’hommes persuadés de vivre ce qui n’a jamais été vécu. C’est traiter d’un moment historique inédit. Aborder les douleurs et les espérances d’un monde nouveau , que personne ne peut encore comprendre. C’est nous regarder ».
Tiago Rodrigues

 

Plus attendu encore qu’Isabelle Huppert sur les planches après la saison creuse de 2020 ; le théâtre tout court, celui du fameux « monde d’après ». Cette version de La Cerisaie ne révolutionne pas l’histoire du théâtre mais propose une réflexion. Ce texte, en son temps, évoquait les possibilités du capitalisme et du communisme comme horizon pour sortir du tsarisme (sous les traits, respectivement, de Lopakhine et de Trofimov). On ne jamais où on va, mais on sait ce que l’on fuit, et c’est bien ce que nous enseigne cette période incertaine. Jouer la pièce ici et maintenant, c’est aussi la mise en abîme involontaire d’un changement de propriétaire ; d’une passation de flambeau de la direction du festival entre Olivier Py et Tiago Rodrigues, prévue pour l’édition 2023.

 

La Cerisaie © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon 2021

 

Plusieurs clins d’œil appuyés viennent d’ailleurs titiller la mémoire du lieu : le décor de la façade du Palais s’effrite d’une caresse et les chaises qu’on amoncelle sont celles — nous chante-t-on à la guitare — des spectateur·ice·s qui ont assisté aux anciennes représentations. Le dispositif du décor n’est vraisemblablement pas ce que nous retiendrons du spectacle ; comme dans la précédente pièce du metteur en scène, Sopro, c’est la présence humaine qui nous coupe le souffle, et sa façon douce de quadriller l’espace. La lumière fait la part belle au collectif : jamais elle ne s’attarde sur une seule silhouette.

Au vu de commentaires de quelques spectateur·ice·s glanés sur le chemin de la sortie (lesquel·le·s ne s’étonnaient pas qu’Isabelle Huppert ne soit pas russo-descendante), il semble important de souligner que le parti pris de choisir une bonne part de comédiennes comédiens afro-descendant·e·s ne recouvre pas de sens particulier dans les liens familiaux ou les rapports de classe entre les personnages, ni dans le sens donné au texte ; la répartition est arbitraire et cela fait un bien fou. Il n’y avait certes pas d’actrices et d’acteurs noir·e·s du temps de la création de La Cerisaie, pas plus que de guitare électrique en arrière-scène. Le regard posé sur le travail d’acteur est simplement décolonisé, n’en déplaise à certains.

Malgré une tête d’affiche en sous-régime, ce que nous retiendrons de cette Cerisaie, c’est surtout l’habileté de Tiago Rodrigues à faire virer les atmosphères en quelques accords musicaux, à nous plonger en douceur dans des atmosphères oniriques, flottantes ou cauchemardesques. À convoquer les nuances chez les personnages et, cerise sur le gâteau, le rire dans les détails.

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A propos de Antoine HERALY

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