L’Exposition "Pasolini Roma" à la Cinémathèque Française

 

Nous proposons en fin de texte un entretien avec Alain Bergala, l’un des trois commissaires de l’Exposition.

Une belle idée que d’associer Pasolini et Rome – lieux et habitants -, en un clin d’oeil à Fellini, et de faire de ce lien l’épine dorsale, la raison d’être de cette exposition qui a lieu à la Cinémathèque Française jusqu’au 26 janvier 2014. Quatre institutions ont élaboré l’événement : le Centre de Cultura Contemporània (CCCB) de Barcelone, la Cinémathèque de Paris, le Palaexpo de Rome, le Martin-Gropius-Bau de Berlin. Trois commissaires ont coopéré : Jordi Balló de Barcelone, Gianni Borgna de Rome, et Alain Bergala de Paris. Alain Bergala avait codirigé en 1981, avec Jean Narboni, un excellent numéro spécial des Cahiers du Cinéma consacré à Pasolini.
C’est Jordi Balló qui est à l’origine du projet. Celui-ci est original, même si le CCCB a l’habitude de monter des expositions associant un artiste et sa ville. Ainsi, en 1995, une manifestation avait été organisée sur James Joyce et Berlin, en 2002/2003 une sur José-Luis Borgès et Buenos Aires.
Et il faut par ailleurs préciser qu’une exposition sur Pasolini et la capitale du Latium, que nous n’avons cependant pas vue, a eu lieu en 2005-2006 au Museo di Roma in Trastevere. Le catalogue a été dirigé par Enzo Siciliano et comporte, entre autres essais, un texte de Gianni Borgna.
Cf. également une galerie de photos avec des commentaires organisée autour du rapport entre Pasolini et Rome, sur un site consacré au cinéaste :
Montrer les rapports complexes, contrastés, dynamiques entre Rome – la vie qui s’y déroule – et Pasolini qui y a passé une grande partie de son existence d’artiste et d’intellectuel est le but de l’exposition. Expliquer la façon dont l’auteur de Mamma Roma y a vécu et ce qu’il y a fait. Souligner l’interaction entre les deux, aussi. C’est-à-dire l’influence de la ville sur le Frioulan et comment, au présent et pour le futur, celui-ci a révélé une Rome qui n’était pas représentée dans l’art, reconnue par les Italiens eux-mêmes, n’avait pas droit de citer. Une Rome réelle et poétiquement subjectivée.
La question de savoir si Pasolini le subversif est à sa place au Musée ne se pose même pas pour nous. Nous avons abordé très récemment le supposé problème pour une autre exposition, différente quoique présentant certains points communs, celle sur le Punk européen à la Cité de la Musique – Cf. Exposition Europunk à la Cité de la Musique.
Les commissaires ont eu le souci, et c’est normal, de ne pas faire de Pasolini un « monument » – terme de Bergala -, de ne pas rendre hommage à une réalité qui serait morte et enterrée. Et en ce sens, ils ont parfaitement réussi. L’exposition est variée, vivante, productive et interproductive… Pour cela ont été associés manuscrits et tapuscrits, peintures – de Pasolini ou aimées par lui -, photos de l’artiste et d’amis, photos de tournage, coupures de presse, extraits de textes, extraits de films – de, avec et sur Pasolini -, voix flottante du Corsaire… On peut même écouter au casque Laura Betti chanter – Pasolini a écrit des textes pour elle.
On voit en ce lieu ce que n’importe qui pourrait vouloir voir où que ce soit et devrait pouvoir voir. Le rôle de la cousine et ayant droit de Pier Paolo Pasolini, Graziella Chiarcossi, a été essentiel : elle a ouvert avec générosité les archives qu’elle a en sa possession.
Un petit bémol. La froideur du lieu d’exposition. Il est vaste, permet une visite, une déambulation aisée, mais le cadre est un peu comme l’eau… sans saveur, sans couleur… Les pièces montrées sont suffisamment passionnantes, pourtant, pour que l’on oublie finalement où l’on est.
Par ailleurs, notre expérience a fait que quand nous sommes arrivés à la Cinémathèque Française, nous avons vu des personnes en sortir avec des sacs à l’effigie de l’auteur de l’Expérience Hérétique. Le merchandising est devenu la règle depuis longtemps dans tout musée, pour toute exposition. Elle découle, probablement, entre autres, de la nécessité pour les organisateurs de rentrer dans les frais élevés que représente ce genre d’entreprise. Mais, cela fait quand même un choc… Et l’on pense inévitablement aux marchands du Temple. Heureusement, le cœur de l’exposition n’est pas vraiment concerné par cette opération économique collatérale.

Un axe chronologique est tracé et suivi. On commence avec l’épisode de l’arrivée de Pier Paolo à Rome avec sa maman, en janvier 1950, et l’on termine avec l’évocation de son assassinat sur la Plage d’Ostia en novembre 1975…

Ce que l’on peut constater d’emblée, et qui est vraiment remarquable, c’est que les explications sont le plus souvent données, non par une voix ou un texte – un commentateur – extérieurs, mais par Pasolini lui-même… Tout simplement parce qu’il s’est constamment exprimé sur ce qu’il vivait à travers lettres, textes, interviews… Ainsi, on peut lire sur un mur, à l’entrée, un extrait de Poeta delle Cenere (Poète des cendres) où il évoque le départ de la petite ville de Casarna et la découverte de la capitale en passant par la Stazione – gare – Termini.
Les lieux romains où a habité Pasolini, les endroits qu’il fréquentait, les décors urbains dans lesquels il a tourné une partie de ses films sont montrés, entre autres à l’aide de points fixés sur des plans de la ville.
Un axe thématique est aussi construit, qui suit parfois l’axe chronologique. Il y a l’homosexualité revendiquée de Pasolini et la façon dont il a pu la vivre à Rome, plus ouvertement que dans son pays d’origine. Son intérêt pour le « romanesco », lui qui a travaillé de près sur les dialectes. Sa littérature et sa poésie, forcément. Son goût pour la peinture. Son entrée dans le cinéma avec le travail pour Bertolucci, pour Fellini… Ses propres films, évidemment. Sa dénonciation violente de la société de consommation, de la politique menée dans les pays dits démocratiques, qu’il voyait comme un « nouveau fascisme », procédant à un nivellement par le bas, à un « génocide culturel », à une unidimensionnalisation de l’homme toujours plus grande. Une partie de l’exposition est consacrée aux multiples procès que Pasolini a dû affronter tout au long de sa vie : parce qu’il était un perturbateur téméraire et parce que l’Italie qui n’arrivait pas à se défascisiser – les accords de Latran ont beaucoup servi dans les procédures lancées à son encontre -, n’acceptait pas d’être épinglée, mise à nu constamment par lui.
La pensée, la parole de Pasolini, beaucoup d’entre nous le savent et l’expérimentent, et l’exposition fait bien passer le message à travers le travail des commissaires, sont toujours vivantes. Elles logent en son œuvre et ses écrits intellectuels polémiques, lesquels ont été produits par les yeux, la main et l’esprit d’un observateur qui analysait finement et impitoyablement ce qui l’entourait au quotidien et la vie d’un point de vue plus métaphysique. Pasolini était de son temps même si l’on peut dire qu’il ne l’aimait pas – un côté passéiste, rétrograde peut d’ailleurs parfois gêner chez lui -, et il était en avance sur son temps… Il était un visionnaire… La société dans laquelle il vivait et qu’il dénonçait n’en finit pas de devenir ce qu’il sentait qu’elle devenait. Pasolini est plus que jamais d’actualité.
Par ailleurs, comme l’a souligné Alain Bergala, la pensée de Pasolini était bouillonnante : dialectique, contradictoire, paradoxale, abjuratrice. Travaillée à l’extrême par Éros et Thanatos, le spirituel et le charnel. Elle est donc difficile à cerner, à figer, à comprendre. Nous dirions même, pour ce qui nous concerne, qu’elle est non seulement critique, mais critiquable, ce qui est un bien, car cela prouve que l’homme était foncièrement honnête et humain.

Cette actualité pasolinienne explique, en partie, que des pièces de l’exposition – des documents filmés – représentent la Rome d’aujourd’hui. Pour montrer qu’elle a changé – Pasolini ayant suivi une partie de ces changements -, mais aussi que certains lieux qu’a vus, hantés, décrits et filmés le Poète sont heureusement toujours là, dans la ville éternelle éclairée par son âme de sacrée luciole !…

 

ENTRETIEN AVEC ALAIN BERGALA


Que représentent pour vous, dans votre parcours personnel, ces deux étapes que sont la publication du superbe numéro spécial des Cahiers du Cinéma consacré à Pasolini, en 1981, et cette exposition dont vous êtes l’un des commissaires ?

À l’époque de ce numéro spécial, les
Cahiers ne savaient pas trop quoi faire du cinéma de Pasolini qui n’entrait pas facilement dans la pensée cinéma de la revue. C’était aussi le cas d’un autre cinéaste « impur », Fassbinder, comme cela l’avait longtemps été pour Buñuel. J’ai toujours beaucoup aimé la personnalité même de Pasolini, sa puissance de travail, ses contradictions, son humanité, mais aussi sa part d’inhumanité, son mystère. En 1997, Bernard Rapp m’avait donné l’occasion de tourner, dans sa collection Un siècle d’écrivains, un portrait de Pasolini écrivain : Les fioretti de Pier Paolo Pasolini. Le tournage de ce film m’avait permis de rencontrer Ninetto Davoli, Laura Betti, et Graziella Chiarcossi, la cousine de Pasolini qui est la plus généreuse et la plus compétente des héritières. Elle a été précieuse pour élaborer cette exposition, toujours présente et vigilante, très précise et exigeante, mais sans aucun esprit de rétention. Bref c’était la partenaire et « l’ayant-doit » idéal.


L’exposition est conçue par trois commissaires. Le travail a-t-il entièrement fait en commun ou, si l’on peut dire, à certains moments vous vous êtes partagé le travail ? Si oui, quel aspect avez-vous personnellement travaillé le plus ?


Le travail s’est passé sans tensions entre Jordi Ballo, Gianni Borgna et moi, parce que nous avons pris tout le temps dans la première étape, essentielle, de la conception et des principes, d’être sûrs de ce que nous visions en réalisant cette exposition : son but, sa structure, sa forme. Le premier principe était : ne pas parler sur Pasolini, mais nous laisser guider par sa voix, ses textes, et rendre compte de l’incroyable foisonnement de ses activités dans chaque période de sa vie romaine. Bref il s’agissait pour nous de faire du montage, et d’éviter tout discours surplombant de « commissaire ». Même si bien sûr il y a toujours une construction de sens dans le montage.

Puis il a fallu deux ans et demi de travail pour que ces idées deviennent réalité concrète. Et là nous nous sommes parfois partagé le travail, mais toujours en le soumettant aux deux autres. Gianni était plus notre homme ressource sur la vie, les lieux, les amis de Pasolini qu’il a personnellement fréquenté. Jordi et moi, qui avions déjà travaillé ensemble sur l’exposition Kiarostami Erice : correspondances, avons collaboré de façon permanente sur la scénographie et la sélection des textes et documents qui entreraient dans l’exposition et dans le catalogue, qui est en fait un livre plus qu’un catalogue. Ensuite Jordi a été en quelque sorte le rédacteur en chef de ce catalogue pour lequel j’ai écrit les textes d’introduction aux chapitres et réalisé des entretiens. Me revenait aussi d’aller filmer à Rome les plans des murs-écrans qui ouvrent chaque section de l’exposition, dont j’avais proposé l’idée. Il y a eu beaucoup d’échanges entre nous trois, mais jamais de conflits ni de regrets, car on est allé chaque fois au bout de la discussion quand une décision était problématique, sans compromis de politesse. C’est plutôt rare, et on est fiers après trois ans de travail.


Ne regrettez-vous pas que, puisque le choix a été de montrer des objets de la ville de Rome et de sa vie du temps de Pasolini, le parti pris n’ait pas été d’en mettre un peu plus ? Des problèmes de logistique et économiques ?


Un des premiers principes de l’exposition était de respecter la chronologie de la vie romaine de Pasolini et d’en suivre tous les fils dans chaque section. J’avais proposé dès le début le principe qu’au centre de chaque salle le visiteur tombe sur un objet central, un peu énigmatique : un moulage d’éphèbe de la fontaine des tortues, le tombeau de Gramsci, etc. L’idée était qu’ensuite le visiteur trouve, tout autour, les matériaux de première main lui permettant d’approcher ce que cet objet cristallise sur le Pasolini de cette période. Par exemple la voiture qui devient un instrument de travail pour s’échapper de Rome et de parcourir l’Italie en tous sens pour Enquête sur la sexualité, ou pour chercher en Italie du Sud, en une semaine, tous les décors de L’Évangile. Dès le départ il était donc clair pour nous qu’il n’y aurait qu’un objet par section : ce n’était pas une question de moyens.


Avez-vous, à travers la conception de l’exposition, découvert des aspects que nous ne soupçonniez pas du personnage Pasolini, de son œuvre ? Le voyez-vous un peu différemment aujourd’hui grâce à Pasolini Roma ?


Oui, même si je pensais connaître plutôt bien Pasolini. Travailler plus de deux ans sur tous les matériaux, les documents, les milliers de photos, m’a fait comprendre qu’il serait absurde de tenter une synthèse de cet homme et de sa vie. Plus on approche concrètement de tout ce qu’il a fait et vécu, plus le mystère gagne. Et le vrai mystère de sa mort est qu’elle a démenti sa propre théorie selon laquelle « la mort accomplit un fulgurant montage de notre vie ». La sienne, de mort, n’a pas permis de donner un sens unifié à la vie qui a été la sienne. On peut regarder toute son œuvre comme un autoportrait impossible, en perpétuelle remise en chantier, trop multiple et divisé pour être achevable. Ce qui m’a beaucoup touché, en voyant à peu près toutes les photos (des milliers) qui ont été prises de lui, c’est qu’on y sent très concrètement sa force – le contrôle narcissique de son image , par exemple la détermination à poser en « innocent » dans les procès – et ses failles, ses faiblesses (sa façon enfantine de sourire, ses regards gênés). Il y aurait un beau livre à faire, composé uniquement d’un beau montage de ses photos. Cette exposition m’a aussi fait redécouvrir Pétrole comme un immense texte.


Vous venez de réaliser un film sur ce sujet :
Pasolini Roma. Il sera diffusé sur Arte en janvier. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ? En quoi se superposera-t-il au contenu de l’exposition, en quoi s’en différenciera-t-il ?

C’est le deuxième essai filmé que j’ai tenté de réaliser sur Pasolini, quinze ans après Les Fioretti de Pier Paolo Pasolini. Je n’ai rencontré que ceux qui ont directement vécu et travaillé avec lui : Bertolucci, Ninetto, Graziella Chiarcossi, Vincenzo Cerami. Laura Betti, je l’avais filmée chez elle en 1997, heureusement, elle pouvait donc être dans le film de 2013. Pour filmer la Rome d’aujourd’hui j’ai fait le choix du discours indirect libre cher à Pasolini : j’ai essayé de la voir avec les yeux d’un jeune homme d’aujourd’hui, tombé amoureux de l’œuvre et du personnage de Pasolini, et qui s’adresse directement à lui en suivant ses traces quarante ans plus tard. C’est la voix de Robinson Stévenin qui incarne ce jeune homme. J’ai compris beaucoup de choses sur Pasolini cinéaste en retournant les cadres exacts de certains de ses films. Rien ne peut remplacer cette expérience, pourtant très simple, dans l’approche du geste de création. Quand on est dans l’espace véritable, en « recopiant » simplement ses cadrages au millimètre près, on comprend très concrètement les choix qu’il a faits, car on voit les autres choix qu’il aurait pu faire. C’est une expérience absolument passionnante.

À consulter :

 

Conférence de presse filmée (avec, entre autres, Serge Toubiana, Directeur de la Cinémathèque Française) :
Texte de Serge Toubiana :
Présentation filmée de l’exposition par Alain Bergala :
Les informations concernant les événements se déroulant parallèlement à l’exposition, les publications d’ouvrages – dont le riche catalogue – et les éditions de films :
Le site de l’exposition :

Pasolini Roma : le catalogue de l’exposition

 

A propos de Enrique SEKNADJE

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