“66° Nord, l‘attitude suédoise” – Institut culturel suédois, Paris (jusqu’au 20 avril)

 

 

 

Riga et Umeå sont les nouvelles capitales européennes de la culture. Umea est située en Laponie. En Arctique, terre du peuple sami. Le plus ancien d’Europe avec une occupation de 10000 ans. Peu connus, les Samis sont, comme beaucoup de minorités ethniques, confrontés à des bouleversements en chaine qui menacent la pérennisation de leur culture. Changements climatiques, fragilisation des écosystèmes, exode rural, etc. Même si, et l’exception est notable, les Samis ont leur propre parlement, ils doivent néanmoins faire face à des enjeux majeurs. Préserver leur culture tout en intégrant les impératifs environnementaux, économiques, et sociaux. Car le maintien des modes de représentation traditionnels n‘est pas la solution. Les Samis ont donc un vrai défi à relever. L’Institut Culturel Suédois leur consacre une exposition organisée en collaboration avec Bildmuseet, le musée des beaux-arts d’Umeå, 66° Nord. Cinq artistes d’origine samie y présentent leurs travaux. La complète la série Màze, de Céline Clanet.

Un regard photographique

Céline Clanet est une jeune photographe française. Elle nait en 1977 à Chambéry. Diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure de la photographie d’Arles en 1999, photographier est son activité principale. Mais elle est aussi graphiste. Pourquoi ce médium ? “(Parce que) ça pouvait rendre les choses éternelles et faire parler les morts. ” (1) Cette phrase de L’attente de Maurice Blanchot à l‘esprit. « Chaque fois que tu oublies, c’est la mort que tu te rappelles en oubliant. » Sa recherche photographique s’articule autour de quelques thèmes apparentés : la mémoire, l’identité, la mort et le territoire. En 2005, elle collabore avec trois jeunes autres photographes – François Deladerrière, Géraldine Lay, Geoffroy Mathieu – au montage d’une exposition collective : Un mince vernis de réalité. Le résultat : une monographie qui sort aux éditions Filigranes. Un travail mené individuellement, sans concertation préalable. En parallèle. Une réflexion sur la photographie contemporaine. Au départ, des références communes. Notamment, William Eggleston, Stephen Shore, Philip Lorca DiCorcia, l’école de Yale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au final, quatre coffrets, expression de quatre visions du réel, dans lesquelles se lit, en pointillés, une intention commune. Un inconscient prosaïque, un même rapport aux choses, une même façon de photographier. Cette analyse de Nabokov en synthèse. « Un mince vernis de réalité immédiate recouvre la matière, naturelle ou fabriquée, et quiconque désire demeurer dans le présent, avec le présent, sur le présent, doit prendre garde de n’en pas briser la tension superficielle.” (2) Suit, en 2010, une commande sur sa région natale : Du Torrent au Courant, Des Barrages et des Hommes en Savoie. Màze, présentée à l’Institut Culturel Suédois dans le cadre de l’exposition collective : 66° Nord, est sa première grande série. Prix Photo Lucida 2009, elle fait l’objet d’une publication. De nombreux autres prix récompensent ce projet : le Critical Mass Book Award (Etats-Unis), le PEEK/Art+Commerce Award (Etats-Unis), la Dotation Kodak (France), le People & Culture Award/International Photography Awards (Etats-Unis).

Màze, poche de résistance samie

La Scandinavie, c’est une zone du globe terrestre qui l’attire depuis l‘enfance. Une extension de son domaine de vie. Une topographie familière. Suède, Norvège, Finlande, Céline les explore au fil de ses voyages, ces pays. Desquelles prédomine une région : l’Arctique. « J’étais passionnée par la Laponie. Depuis toute petite », confie-t-elle au micro de Radio Aligre. Cette zone de l’Europe septentrionale aux interminables hivers sans lumière et aux éphémères étés sans nuit qui s‘étend en arc de cercle au nord de la Suède, de la Norvège, de la Finlande et de la Russie. Pour saisir le changement progressif de la lumière, c’est au volant de sa voiture qu’en 2005, Céline rejoint la destination de son premier grand projet, Màze. Un village norvégien situé aux confins du cercle polaire, tout en haut de l‘Europe. « Depuis 2005, je m (‘y) rends régulièrement (…). » Le village s’étend sur plusieurs kms au cœur de la toundra. 300 habitants font vivre Màze. Tous sont samis. « Pas lapons non ! Ca n’existe pas ce terme, ce sont des samis » (3), précise-t-elle.

Elle est l’occasion, pour Céline Claret, de détricoter clichés, lieux communs et préjugés. Le folklore est certes prédominant dans la société samie. Mais cette forte imprégnation folklorique n’est pas un renoncement à la modernité. Elle témoigne d’attaches identitaires d’autant plus revendiquées qu’au cours de sa longue histoire elle fut la cible d’incessantes attaques, de stigmatisations et de racisme encore vivace dans l‘ensemble de la Scandinavie. « Ma série n’a d’ailleurs pas suscité un intérêt notable chez les Scandinaves », déplore-t-elle. Il est donc d’autant plus louable que l’Institut culturel suédois s’en fasse le relais. Le but de la série Màze est clairement ethnologique. Clanet a « photographié une réalité qui va sans doute se transformer de manière radicale dans le siècle à venir, à cause des ravages du réchauffement climatique et de l’acculturation […] Máze est le symbole ambivalent de la résistance et de l’impuissance ». L’occasion pour Clanet de livrer, bruts, des éléments de la culture samie. Des instants de vie. De laisser voir leur quotidien au travers d’une approche faussement documentaire. Activités. Habitat. Moyen de locomotion. Manies, aussi.

A ces remarques générales, on peut souligner la richesse des clichés. Un traitement hétérogène des sujets. Différent selon les prises. Tant au niveau du fond que de la forme. Qu’elles soient intérieures ou extérieures, ces prises. La disposition des instantanés dans la série n’est d’ailleurs en aucun cas due au hasard. Elle suit la logique d’un journal de bord. Aux premières impressions, observations du paysage,  suivent les rencontres. Et les alternances liées aux occupations. Rythmées selon les cycles : Nuit/Jour, Activités/Repos, Paysage/Maison. Un traitement à la fine note pince-sans-rire. Un décalage infime, mais néanmoins perceptible. Clanet diversifie volontairement les approches et les techniques. Mises en scène un brin comiques en extérieur. Exercices de type-portrait sur certains clichés. Des natures mortes, aussi. Son regard pluriel allie humour et neutralité, épure et luxuriance, simplicité et élaboration. L’intégration des chiens dans certaines photos est très signifiante à cet égard. Enfin, beaucoup de respect marqué, sans intrusion aucune du regard. Juste ce petit truc en plus qui fait l’unicité du regard.

Terveisià Lapista, libération des cris silencieux

L’Institut suédois à Paris présente aussi les œuvres de cinq artistes contemporains d’origine samie, Katarina Pirak Sikku, Liselotte Wajstedt, Anders Sunna, Joar Nango et Silje Figenschou Thoresen, autour d’une question centrale : la douleur peut-elle se transmettre de génération en génération ? Des œuvres hétérogènes, militantes, et fortes.

Katarina Pirak Sikku revient sur un épisode sombre de l’histoire suédoise, les études de l’Institut de biologie raciale réalisées sur les Samis au début du XXème siècle. Elle interroge la notion universelle d’héritage au travers d’une exposition déclinée sur divers supports : dessins, photographies, installations, textes et peintures.
La réalisatrice Liselotte Wajsted présente quant à elle Jorinda’s Journey, un film de 16 mn en trois parties. Un film hypnotique et saisissant. De toute beauté. Mélange de roadmovie et de performance théâtrale sur un léger arrière-plan fantastique. Le synopsis s’inspire du roman d’Ann-Marie Ljungberg, Resan till Kautokeino dans lequel elle dénonce des faits réels : des viols répétés sur  jeunes filles à Kautokeino, petite ville du Finmark. Jorinda’s Journey nous plonge dans le parcours initiatique d’une jeune fille de retour en terres arctiques. Dès l’introduction, le spectateur se trouve immergé dans le sami duodji (artisanat). Dans ce jour blanc, typique des contrées enneigées, surgissent des divinités samies, fardées, en proie à d’étranges danses, qui rappellent, et le Butoh, et le Joik. Manifestation d’une angoisse que l’héroïne perçoit extérieure. Pourtant, la réalité est tout autre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Troisième artiste invité : Anders Sunna. Une vraie révélation. Sunna est un jeune peintre à l’œuvre marquante. Si la démarche de Wajsted est féministe, la sienne est ouvertement politique. Au travers de tableaux figuratifs, ce sont des épisodes douloureux de l’histoire des Samis que Sunna retrace. Une histoire dominée par les conflits avec l’Etat Suédois. Tout dans sa peinture témoigne de cette brutalité. Coulures, ruptures, juxtapositions, collages. Les compositions, les sujets, les couleurs. Sa peinture est sombre, très sombre même parfois. Mais profondément expressive. Explosive, provocatrice, déchirante. Le regard ne sort pas indemne de ces gestes picturaux motivés par des actes délictueux à répétition. Une charge plasticienne qui ne s’oublie pas.
Deux artistes norvégiens finalisent l’exposition : l’architecte, Joar Nango et l’artiste, Silje Figenschou Thoresen avec The Indigenuity Project. Le but du projet : constituer un fonds iconographique d’objets et de créations architecturales vernaculaires propres à la culture samie. Par la création d’artefacts, ce projet témoigne « de la parfaite capacité d’adaptation à leur environnement par les Samis. Tout en suscitant une réflexion sur le concept d’«indigénéité» »

Je ne suis pas un vestige… mais l’un des individus vivant d’un peuple vivant. Un homme de notre temps, de l’ère des machines et de l’espace», écrivait le chantre sâme, Nils Aslak Valkeapâà dans son brûlot, Terveisià Lapista (Meilleurs vœux de Laponie), en 1970. Testament visionnaire pour des Samis dont l’avenir dépend de sa reconnaissance mais aussi de sa résilience. Impossible sans un travail de mémoire et de réhabilitation, préambule à la dé-victimisation. Cette exposition permet de franchir un nouveau pas. Un pas essentiel qui en appelle d‘autres. Rappelant que l’important, dans toute chose, c’est le premier pas.

 

(1), in entretien pour Nymphoto, juillet 2009.
(2), in Un mince vernis de réalité, Michel Poivert, éditions Filigranes, 2005.
(3), in entretien pour 27 Etoiles, Radio Aligre, 2010.

 

 

 

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