« Humble dans mon arrogance, je sais que d’autres ont fait bien mieux / C’est chacun sa chance, à un moment faut dire adieu » (Azerty)

L’heure est venue. Le dixième et ultime album de celui qu’on aime appeler le Duc de Boulogne est désormais disponible, vingt-six ans après le classique fondateur Le Crime Paie sur la compilation du label Hostile, alors qu’il s’exerçait en groupe au côté d’Ali dans Lunatic. « Depuis le crime paie, zéro défaite » rappait (et rappelait) Booba en 2006 au refrain de Garde la pêche, extrait de son troisième opus Ouest Side, un constat qui reste inchangé quinze années plus tard. Une longévité au sommet inédite dans l’hexagone, pour une carrière ponctuée de fulgurances, de disques majeurs, de morceaux emblématiques mais aussi parfois de redites et propositions musicales plus discutables, visant à anticiper les tendances ou les maîtriser. Entre clashs médiatiques et coups d’éclat artistiques, Booba a su entretenir sa propre légende, construire sa mythologie sans jamais passer à coté des évolutions d’une discipline qu’il a largement œuvré à populariser, faisant la pluie et le beau temps sur le monde du rap français au fil des générations. Vocabulaire entré dans les mœurs (garde la pêche, oklm, zer,…), écriture identifiable entre mille sans réelle équivalence, fondée sur un sens de la rime imagée maniant avec virtuosité métaphores et oxymores en guise de figures de style préférées, violence et crudités des mots au service d’une poésie flirtant avec le nihilisme, punchlines autoritaires camouflant une sensibilité pourtant palpable… Au moment de raccrocher les crampons, qu’attendre d’un dixième chapitre pour un artiste qui n’a fondamentalement plus rien à prouver à personne ? Une sortie à la hauteur de son aura, de ce qu’il représente ? Trois ans et demi se sont écoulés depuis Trône (opus le plus vendu de sa discographie), soit un délai anormalement long, ayant contribué à alimenter les inquiétudes tant il n’aura pas fait parler de lui que pour son talent au cours de ces derniers mois. On pourrait regretter une promotion agressive, parfois un brin chaotique et souvent détournée des enjeux musicaux, mais certains argueront que la fin justifie les moyens, que c’est aussi à ce prix que Kopp est parvenu à occuper l’actualité et semer la terreur sur un milieu qui le redoute (« J’ai fait du game une dictature », Pinocchio sur Nero Nemesis). Deux extraits dévoilés en amont, 5G et Azerty, suivis du clivant et très contestable Ratpi World (on s’abstiendra de commentaire sur le sujet mais notons qu’il ne figure heureusement pas sur la tracklist finale) auront permis de mesurer une puissance de frappe intacte, sans balayer craintes et appréhensions légitimes au moment de conclure la plus grande carrière de l’histoire du hip-hop hexagonal. Du rap de rue raclant le bitume avec une poésie rageuse et virtuose sans précédent (Mauvais Œil de Lunatic et Temps Mort, son premier solo), aux prémisses de l’Auto-Tune sur 0.9, à son installation définitive au sommet des charts au cours de la décennie 2010, sans oublier Ouest Side en 2006, fusion entre les débuts et son style à venir, Booba est parvenu à créer l’événement à chacune de ses sorties. Il a réussi à diversifier son art et ses activités, notamment en boostant l’ascension d’artistes devenus des poids lourds tels que Kaaris, Damso ou Maes. Sobrement intitulé Ultra, que nous inspire ce point final ?

Quatorze titres et une durée dépassant à peine les quarante minutes (son opus le plus court) pour boucler la boucle, est-ce suffisant ? Plus préoccupé par l’avenir que les retours en arrière, Booba surprend en disséminant des échos à sa carrière en filigrane du disque. Démarrage en trombe sur GP (initiales de grande porte), deux minutes et trente secondes de rap pur, techniquement virtuose, flow précis et acéré, où un egotrip fulgurant et imagé se pose en piqûre de rappel quant à ses capacités de MC hors pair. Les lyrics affirment un positionnement au-dessus du game (« J’respecte ni les nouveaux ni les anciens, je suis l’ancêtre », « Rentré par la petite, mise à l’amende, j’suis sorti par la grande »), dopé aux certitudes (« On fait rien quand on doute »). Entrée en matière réussie, rappelant qu’il n’a jamais failli au moment d’ouvrir un album, qu’il s’agisse des mythiques Tallac ou Temps Mort jusqu’au récent Centurion. Ces va-et-vient temporels vont pourtant plus loin que de simples allusions, lorsque l’on découvre par exemple la présence à l’écriture du morceau Mona Lisa, de Kayna Samet, qui s’était révélée en featuring sur Destinée, premier titre joué en radio, il y a maintenant dix-neuf ans. Débutant ainsi : « J’suis tellement loin, le futur est derrière moi », il impose une formulation fataliste, presque crépusculaire, évoquant le titre de l’un de ses disques les plus vendus, Futur, sorti en 2012, nous rappelant aussi une phase de conclusion de l’une de ses plus belles chansons, Pitbull : « J’suis trop en avance pour leur demander l’heure ». Plus tard, lorsque le morceau Je sais, se révèle être une version retravaillée par Dany Synthé d’un freestyle ayant fortement clivé au sein de sa fanbase sept ans plus tôt, relevant ici de l’évidence. Comme si le son initial était arrivé trop tôt, cette réussite tardive a un goût de revanche sur l’Histoire, corrigeant un accroc bref mais véritable. Surtout, dans le contenu, ce qui depuis quelques albums (y compris dans le pourtant frénétique et efficace 4G sur Nero Nemesis) pouvait sembler vulgaire ou gratuit, se réduisant bien souvent à des punchlines trashs, retrouve ici sa fonction de métaphore signifiante et provocatrice. Les « metagores » dont parlait Thomas Ravier dans La Nouvelle Revue Française en 2003 (Booba ou Le démon des images) où il n’hésitait pas à comparer le Duc à Céline, sont ici légion. On retrouve même un peu du nihilisme teinté d’individualisme qui imprégnait Temps Mort, une vision du monde presque détachée et désenchantée. Le rappeur déclarant au sujet de l’actualité « J’peux même pas dire que j’suis déçu / J’m’en bats les couilles en vrai » (5G). Achevant de bâtir son propre mythe, il s’appuie sur l’image du pirate (une référence qu’il travaille depuis plusieurs années jusqu’à en faire une marque de vêtements et le nom d’un de ses labels : Piraterie Music), symbole de liberté à travers l’illégalité, seule échappatoire possible à la réalité, il annonce dans le même morceau que « Charger les canons, prendre la mer, devient inévitable ».

Album extrêmement cohérent, résonnant comme un adieu aux allures de fin de règne, Ultra fait néanmoins preuve d’une grande pluralité de sonorités. Il oscille entre bangers purement rap (GP, Ultra, 5G), dans lesquels Booba fait montre de son savoir-faire technique, tubes en puissance (Mona Lisa et VVV en featuring avec l’un des plus gros vendeurs de 2020, Maes) et envolées mélancoliques (Grain de sable, Je Sais et Dernière fois). Il se dessine tout au long des quatorze titres une sorte d’amertume, flirtant avec l’aveu d’échec : « Je me tue quand j’ai besoin de naître / J’ai multiplié les naissances » (GP). Fidèle à ses racines sénégalaises et à ses combats, le rappeur évoque l’Afrique dont il s’est beaucoup rapproché artistiquement au fur et à mesure de sa carrière (jusqu’au succès de DKR en 2017). Ici, loin d’enjoliver les réalités du continent, il pose un regard désenchanté et sans perspectives, comme lorsque dans 5G il déclare « Françafrique, Chine- Afrique, on a clairement perdu les gars ». L’ancien jeune loup aux dents longues qui ne rêvait que de grosses sommes dans un état d’esprit puéril et punk (« J’vais foutre la merde et j’vais me barrer comme au lycée » Repose en paix, ou sur l’album de Lunatic via le titre Têtes brulées : « Chez nous y’a pas les solutions qu’l’OTAN injecte/ On rêve de s’faire sucer en pilotant un jet ») s’est apaisé. Il s’est, au fil des années et des albums, embourgeoisé, ayant réalisé la plupart de ses fantasmes de richesses et de réussite (pouvant se résumer à « être riche, avoir une piaule à Miami Beach » Au bout des rêves, sur l’album Ouest Side). Il apparaît présentement sous les traits d’un vieux briscard qui a roulé sa bosse quitte à prendre des coups (« J’ai un œil crevé, une jambe de bois / C’est plus long quand je fais les cent pas » sur Grain de sable), un père de famille qui sent que le moment est venu de quitter le game tant que la couronne est encore sur sa tête. Contrairement à la fougue de ses jeunes années, Booba ne compte pourtant pas tirer profit seul du champ qu’il a défriché au sein du rap français, mais bien à se construire une descendance à laquelle il offre une place importante sur ce projet.

Sept featurings, presque tous avec des artistes signés chez 92i, 7Corp (plus orienté musiques urbaines au sens large) ou Piraterie Music, Ultra fait donc la part belle aux espoirs de ces diverses écuries. Devenu père quasiment en même temps que producteur pour d’autres au cours de la décennie passée, il est indéniable que l’état d’esprit de Kopp a changé. Tourné vers l’avenir, sur lequel planera indubitablement son ombre même s’il sera, en tant que rappeur, probablement moins actif, il cherche à bâtir une famille musicale susceptible de perpétuer son héritage. À l’exception de Maes (seul véritable poids lourd de l’album), possiblement sa connexion artistique la plus fluide ces dernières années (en attestent les hits certifiés que sont Madrina et Blanche) et Gato, fidèle compagnon de route présent sur tout ses projets depuis Autopsie 4, Booba convie SDM, JSX, Dala, Elia et Bramsito pour son dernier tour de piste. Évolution notable quand on se souvient des tracklists de DUC et Futur, mêlant plusieurs têtes d’affiches internationales telles que 2 Chainz, Rick Ross, Mavado, Jeremih ou de celle de Trône, conviant des mastodontes francophones comme Damso ou Niska. Cette approche « familiale » nous renvoie à Nero Nemesis, meilleur opus de la période post-2010 et acte de naissance du nouveau 92i, révélant Siboy, Benash et surtout celui que l’on surnomme Dems, rapidement auréolé d’un succès fulgurant. SDM, dont le premier album OCHO est annoncé pour avril prochain, livre un couplet très efficace sur Bonne Journée, se fondant parfaitement dans l’univers de son mentor avec une technique et un flow aussi directs que précis. Une aisance dans l’exercice teintée d’une insolence bienvenue, en faisant l’invité rap pur, le plus aguerri du projet. L’autre grosse sensation se nomme Elia, dans un registre opposé, plus proche de la chanson française, un genre auquel Booba a toujours cherché à payer un tribut, notamment via le sample de Mistral gagnant de Renaud sur Pitbull. La chanteuse se voit offrir la part belle sur le morceau Grain de sable, mélancolique et mélodieux, de loin la plus concluante des tentatives du Duc pour se rapprocher de la variété. JSX, récemment mis en lumière via le titre Pompeii déjà en duo avec B2O, impose sur Mona Lisa, un étrange mélange (déjà en vigueur sur son coup d’essai remarqué) brouillant la frontière entre rap et chant, imbibé d’une imagerie, invoquant aussi bien grande Histoire que des références plus terre-à-terre, faisant de lui un profil singulier. Si la carrière de ces différents poulains n’est pas assurée pour autant (surtout que leur boss a une fâcheuse tendance à se brouiller avec ceux qu’il a lancés), force est de constater qu’Ultra se pose en tremplin majeur.

« Ordure, attaquant hors-pair, attachant comme une drogue dure / Ma vie, mon rap, son frère siamois » entendait-on autrefois sur Au Fond de la classe. Ultra, opus globalement plus doux et apaisé qu’à l’accoutumée (toutes proportions gardées, les auditeurs non familiers peuvent à tout moment risquer la syncope), assume et affirme une image partiellement en rupture avec celle qu’il se plaît à cultiver médiatiquement (comme une protection aux coups incessants dont il fait l’objet de par son statut ?). Si cette conclusion n’est en définitive ni la claque rêvée ni la catastrophe redoutée, elle s’apparente surtout à une sortie soigneusement pensée et réfléchie, confortant une vérité jamais démentie. Booba est le seul maître à bord d’une carrière qu’il aura su gérer en fin stratège. Avouons que l’on espérait secrètement une ultime réunion avec Ali ou un morceau d’apaisement invitant ses rivaux les plus célèbres afin d’enterrer la hache de guerre. De même, par sa symbolique et son caractère extrêmement intimiste, sans critiquer la prestation irréprochable en l’état de Bramsito sur Dernière Fois, cette piste finale aurait peut-être gagnée à être un solo. « Laissez-moi penser qu’ils seront sauvés / Prenez-moi si vous voulez, refermez derrière-moi / Laissez-moi chanter la liberté / L’illégalité une dernière fois » chante le Duc au refrain, détournant discrètement la devise française avant de conclure quelques mesures plus tard son pont au passé : « On a contrôlé la ne-zo, on a cru toucher les cieux / On a fumé tout le ne-jau, ils nous ont fumé nos vieux », imposant lui-même le point final, avant que le titre ne se termine. Laissons là les fantasmes et suppositions, l’artiste achève son œuvre selon ses propres règles et convictions, avec un album de qualité, se plaçant dans la première partie du tableau de sa discographie, l’histoire, les réécoutes et la postérité décideront de son impact. Pour l’heure, l’envie frénétique de revisiter les nombreuses heures de musiques créées par un homme qui disait en 2002, « heureux si j’atteins la trentaine » (On m’a dit), ayant largement dépassé ses propres prévisions quant à sa carrière, afin d’en déceler les multiples échos dissimulés et le récit général conté, l’emporte sur les certitudes instantanées. « C’était juste un puzzle de mots et de pensées / Que le hip-hop français repose en paix ».

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