Nos corps érodés, deuxième roman de Valérie Cibot, nous emmène sur une île mangée par les vagues et menacée d’être engloutie par les flots. Les nécessités économiques, autant que l’incurie et la cupidité, ont conduit les habitants de l’île à exploiter le sable et les ressources du rivage pour les besoins du bâti. Seulement, le sol menace de se dérober et l’île d’être avalée par la puissance de la vague. Et le roman nous submerge comme une déferlante dont le lecteur ne ressort pas indemne.

Nos corps érodés relate le combat administratif et écologique de Mona, une géologue revenue sur la terre de son enfance et de ses ancêtres pour faire comprendre aux occupants la nécessité d’abandonner le rivage et d’instaurer des barrières de protection. Mais l’incompréhension des îliens se heurte au langage technique de la géologue et à ses propositions absconses. La défiance réciproque s’érige comme un mur inamovible, aussi inexpugnable que les blocs de béton des casemates qui parsèment le rivage, vestiges du mur de l’Atlantique. Dans un blockhaus, se jouera un huis clos d’une cruauté folle entre Mona et les habitants de l’île.

Le récit est d’une grande puissance poétique, mené dans une langue imagée et métaphorique. L’écriture, minérale et organique, fait jaillir en transparence dans les nervures du corps de Mona les écailles et les algues qui peuplent les fonds océaniques. Corps-île, Mona régresse à un état de nature que la poésie exprime du réel, comme d’une gangue : « L’île me borde de mille et une façons. J’ai compris. Pour faire sortir les vagues qui habitent mon corps, il me faudra y entrer à nouveau. L’océan. La plage. Le vent qui emporte tout. Me diluer. Me dissoudre […]. Devenir lichen. Varech. Se dépouiller. Accéder à la nudité, enfin. Se perdre dans ce calme-là. Cette existence d’algue. N’en espérer plus aucune après. Mes rides plongent dans celles du ressac[1]. » Mais cette langue scintillante et parfois glauque – au sens étymologique –, qui capte aussi bien la lumière que la vase, joue de la réversibilité entre beauté inouïe et puissance horrifique. De fait, Valérie Cibot dote l’île d’une langue allégorique, presque hermétique, aux effets stupéfiants. Tissée dans un vocable administratif et un jargon géologique, cette langue se fait idiome : elle bascule dans une phénoménologie du sensible et se déplace dans une mystique de la nature qui en viendrait presque à douer les éléments d’une volonté agissante qui surpasse le pouvoir des hommes à la maîtriser.

En ce sens, Nos corps érodés ressortit à la fable écologique, pointant subtilement la destructivité humaine à travers la voix de Mona. Le récit est structuré comme un drame en trois actes : « Avant la vague », « La vague » et « Après la vague ». Trois actes qui sont aussi trois temporalités portées par des voix distinctes et construites sur une logique dialectique qui confronte les points de vue de Mona et des habitants, évitant le manichéisme et offrant une résolution à la violence cathartique dans des voix plurielles et diffractées, qui closent le récit. La partie centrale, chantée par la voix chorale de la communauté, constitue le point d’orgue du récit, sorte de dérive paroxystique qui met en exergue le délire des hommes, en brouillant les frontières entre rationalité et folie meurtrière. Rituel expiatoire ? Cauchemar éveillé ? Dystopie apocalyptique ? Les corps meurtris sont érigés en trophées par le récit et font apparaître le titre du roman comme un euphémisme au regard du pugilat qui s’y livre. Valérie Cibot donne à entendre, par ricochets secs, une autre rythmique : celle de l’échec de la communication verbale au profit du para-verbal : « Les mots ont été bouffés. Ne persistent que les modulations, ce phrasé organique, expulsé, qui vient se répandre comme une algue séchée, née de la chair, de la plèvre, des bronches. […]. Des grognements. Des essoufflements liés à des efforts trop violents, peu contenus par des cages thoraciques en mauvais état, quelques crachats liés à la ré-oxygénation[2]. »

Reste que ce fabuleux récit, saturé de matière conflictuelle, est ouvert sur le ciel et pointe vers la lumière.

Valérie Cibot, Nos corps érodés, éditions inculte, mars 2020, 140 p., 14,90 euros.

[1]p. 35.

[2]p. 83.

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