« -Tu crois que je suis un bon écrivain ?

– Je peux pas répondre à ça.

– Pourquoi ?

– Ce que je peux dire, dans le genre incontestable, tu cherches pas à dévier de ta route, tu creuses, tu creuses inlassablement le même sillon en te fichant des modes et de ce qui pourrait être lucratif.

– Oui ?

– Ce qui signifie que vraisemblablement, tu ponds de la littérature. »

A travers ce court échange, Marc Bruimaud facilite la tâche du lecteur et du critique puisqu’il éclaire en quelques lignes les enjeux de son œuvre. En effet, Avant le crépuscule ne surprendra aucunement ceux qui ont lu ses romans et nouvelles précédents. On y retrouve le même matériau autobiographique, les mêmes références (littéraires et cinématographiques) et le même regard désabusé sur l’existence. Pourtant, on n’éprouve jamais le sentiment de redite mais plutôt celui de découvrir la suite, par bribes, d’un long journal intime.

Avant le crépuscule est un court récit entièrement dialogué. L’auteur débarque un matin chez Marie, une femme avec qui il a vécu plusieurs années. L’objet de sa visite n’est pas vraiment défini sinon qu’il veut parler, évoquer des souvenirs communs et chercher à comprendre ce qui n’a pas fonctionné entre eux. Si Marc Bruimaud possède un indéniable talent, c’est celui de toucher les cordes d’émotions universelles en partant du plus prosaïque et du plus banal. Le style qu’il adopte, proche du langage parlé (le refus, par exemple, d’utiliser les tournures négatives dans ses phrases), est celui que deux individus lambdas pourraient utiliser au quotidien. Et que les deux personnages soient réels (Bruimaud évoque des titres qu’il a publiés) renforcent ce sentiment de familiarité. Le risque de ce genre d’entreprise, c’est de donner l’impression au lecteur qu’il est de trop, qu’il assiste à des bribes de conversations qui devraient rester privées. Pourtant, le livre est dépourvu de cette complaisance qui caractérise parfois « l’autofiction » et l’auteur parvient à transfigurer le banal en littérature. Un autre échange pourrait résumer la manière dont Marc Bruimaud s’y prend :

« – Dans L’homme qui aimait les femmes, un des moments les plus…tragiques, finalement, je sais pas si tu t’en souviens, Morane a demandé à une baby-sitter de venir chez lui, elle arrive, il ouvre la porte, elle regarde à l’intérieur et s’étonne : « Mais, où est l’enfant ? » Et il lui répond calmement : « L’enfant, c’est moi. » Chaque fois que je revois cette scène, j’ai la larme à l’œil.

– T’as jamais fait la différence entre la fiction et la réalité. Y serait temps, peut-être. »

Une des caractéristiques de l’œuvre de Bruimaud, c’est effectivement de brouiller constamment les frontières entre réalité et fiction. Dans de nombreuses nouvelles, ses aventures sont « rejouées » par des personnages fictifs mais qui évoquent des situations probablement vécues. Inversement, et c’est patent dans Avant le crépuscule, ses récits les plus intimes, où il se dévoile le plus, semblent toujours décoller vers la fiction. Marie lui rétorque d’ailleurs que ce qu’il vit est parfois tellement insensé qu’il n’a plus besoin d’inventer pour écrire.

Cette rencontre semble alors à la fois lui servir de psychanalyse sauvage (un père détesté, une mère dont il n’a pas fait le deuil…) et un moyen d’exister comme personnage de fiction, comme le héros d’un film des auteurs qu’il affectionne : Bergman, Cassavetes, Bogdanovich ou encore comme Morane chez Truffaut. Inadapté à la société, l’écriture devient pour Marc Bruimaud un moyen de transfigurer l’existence, de lui redonner un certain sens. Et c’est finalement grâce à cet aspect « fictif » qu’il parvient à extraire du quotidien certaines vérités (sur le monde comme il ne va pas, sur l’existence, sur les rapports hommes/femmes…) chargées d’amertume, de regrets et de mélancolie.

Enfin, en dévoilant lui-même le caractère très autobiographique de son œuvre, l’auteur interroge le processus même de l’écriture en le remettant en question. A un moment donné, Marie s’emporte et reproche à Bruimaud la manière dont il représente ses proches dans ses ouvrages. En gros, elle lui explique que tous peuvent se reconnaître mais que ce n’est pourtant pas eux : « ce qu’on lit est tellement proche de ce qu’on a vécu et, en même temps, tout est remâché, distordu, ça fait drôle et même, ça peut rendre fou furieux. On se demande si c’est nous qui déraillons, ce qui est, reconnais-le, le bouquet. »

Encore une fois, Marc Bruimaud souligne que les personnes qu’il côtoie sont à la fois réelles mais devenues des personnages. Et qu’il a besoin de ces personnages pour vivre et redonner sens à une existence qui n’en a pas. Et qu’au fond, la fiction est peut-être le seul moyen qu’il connaît pour garder des attaches avec ce monde et ne pas devenir fou…

NB : Pour ceux qui voudraient prolonger la découverte, Marc Bruimaud sort également en ce moment un e-book intitulé Rom-com disponible ici.

 

***

Avant le crépuscule (2022) de Marc Bruimaud

Éditions Jacques Flament (2022)

ISBN : 978-2-36336-537-8

87 pages – 12 €

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A propos de Vincent ROUSSEL

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