Benji Davies – Le flocon de Noëlle (Milan)

On ne voit pas tout de suite qu’en plus du titre, la moitié des flocons de la couverture scintille d’or. La neige semble tomber sur les branches en même temps que sur le titre, pour les transformer en merveilles dorées. Quoi de plus joyeux en hiver ? L’album s’ouvre sur une magnifique double page représentant un crépuscule sur une colline, depuis laquelle une petite fille fait signe à la ville au loin. Une ville qui en retour fait signe elle aussi à la petite fille, avec ses mille lumières surgissant des appartements et des lampadaires. La petite fille s’appelle Noëlle, comme la fête. On fait sa connaissance en même temps qu’on suit la naissance d’un flocon de neige. Son existence semble entremêlée à la pensée et au rêve de Noëlle. Parce que le flocon est personnifié, il pense et vibre. On est spectateur de son désir de se poser dans un lieu accueillant, et son dépit d’être balloté et reballoté par le froid et le vent. A mesure qu’on tourne les pages, on se met soudain à souhaiter que les deux créatures, le flocon et la petite fille, se rencontrent et deviennent amis. Parce qu’on devine qu’ils auraient bien des choses à se dire, ces deux-là.

Deux points pour figurer les yeux, un U pour le nez, une virgule couchée pour la bouche, une autre pour le rire, voilà le dessin des visages de Benji Davies. C’est simple et efficace. Les couleurs numériques enchantent les paysages et viennent habiller le trait comme la guirlande le sapin. On pourrait dire – comme le sapin de Noëlle. Ou mieux encore – comme le sapin de Noël. Mais on sait qu’il y a désormais comme une interdiction à prononcer le nom d’une fête chrétienne dans un album jeunesse français. Alors qu’on peut nommer les fêtes des autres religions. Pourtant, on le sait, ce qui n’est point nommé n’existe pas. Continuons donc d’exister au milieu des autres. Vive Noël ! Et vive la diversité. (PV)

Andrée Prigent – Ours et les choses (Editions Didier Jeunesse)

Décidément, les ours semblent être, pour une raison un peu magique, les parfaits illustrateurs des dérives de notre modernité. Après le mythique « Mais je suis un ours » de Frank Tashlin, qui dénonçait la mécanicité absurde du monde, voici l’envers du décor, avec le beau et bref conte d’Andrée Prigent : celui du consommateur.

C’est donc l’histoire d’un ours, tout simple, bienheureux (car il en faut peu, disait un de ses compatriotes). Sauf qu’un jour, il trouve une carriole, et commence, l’air de rien, à accumuler, accumuler, accumuler.

« Les jours passent et Ours ne regarde plus le ciel » : on retrouve ici le goût d’Andrée Prigent pour les histoires claires et un peu surannées, mais qui gardent leur force de parabole, à l’heure du Black Friday, de Noel approchant et d’un monde où les uniques révoltes se font contre la fermeture des commerces et le droit de consommer en paix.

Son appel au regard et à la nature, s’il se révèle assez convenu, prend toutefois toute sa puissance et sa beauté dans les magnifiques pleines pages d’illustrations bleues et orange en linogravure, toutes composées comme autant de tableaux, ajoutant encore à la beauté intemporelle de ce livre qu’on croirait déjà classique. (JNS)

Mélanie Rutten – Chatchat, le chat du chien (MeMo)

Les pages de garde nous informent de suite que nous allons nous promener dans une histoire mouillée. Par chance, le soleil est éclatant, il saura sécher ce qu’il faut quand il le faudra. La mauvaise humeur résiste à la lumière du matin, le petit Chat y plonge tout entier par ses moues boudeuses et ses résistances. Mais Chienchien a de l’entrain pour dix. Devant le petit tout petit dans la vie, il déploie une patience de grand sage. Chatchat est ronchon, Chienchien pourrait le gronder pour ça. Mais non, il n’en fait pas tout un plat. Il passe des mots aux travaux pratiques. C’est de cette manière que le geste pénètre l’attention du petit, et désembrume son esprit. La morosité, tout doucement, perd de sa rugosité. Le petit commence à voir le monde et à le trouver intéressant. L’échange peut commencer, le jeu aussi.

Le nouvel album de Mélanie Rutten développe une approche familière à Mélanie Rutten, celle de l’apprentissage, de l’amour de la vie, de l’amour de l’autre et de la nature. Mais cette fois, le chemin est simplifié à l’effet plutôt qu’au cheminement. Comme s’il annonçait la fin d’un cycle. L’aquarelle ou la gouache, très diluée – semblant être une nouvelle façon de l’auteur – voudrait  prendre le pas sur le verbe, tout en ne se décidant pas à imposer sa propre narration. Une narration épurée. Ainsi se trouvent ajoutées des guirlandes de mots, ou plutôt d’onomatopées, qui se noient dans la répétition. Ainsi la résistance du crayon sur le corps de l’adulte, Chienchien, pour redire sa solidité et sa consistance. Mais toute cette eau alentour, toute cette dilution est en plein travail. Elle se reflète et s’étonne. On le sait, on le sent. Avec la patience curieuse du chimiste, nous saurons attendre son précipité. (PV)

Martine Bourre – Mon ami chien (Editions Didier Jeunesse)

C’est une histoire de peu, que signe Martine Bourre dans ces quelques pages de pastels et crayons aux teintes douces : un enfant sort de chez lui, voit un chien, et, tentant de le rejoindre, chute. Il s’approche en rampant et, se tenant à lui, parvient à faire ses premiers pas.

Une histoire de peu et une histoire de tout, dans cette fable universelle que l’on imagine à destination des touts petits (mais aussi des trop grands que nous sommes), comme un appel à la découverte, sous le regard de l’Amour : s’aimer, c’est se tenir droit, ensemble, et se soutenir.

Il faut parvenir, avec si peu de pages et un vocabulaire volontairement restreint (que l’on craint d’ailleurs au début, voyant en lui un « parler bébé » honni qui participera finalement à sa poésie), à faire ressentir avec tendresse des thèmes aussi vastes que l’apprentissage, la communication, l’amitié, le soutien et l’entraide, la parentalité (la figure du Chien, bien sûr, est polysémique), l’amour de l’Autre et des espèces.

Avec une pudeur et une pureté de trait impressionnante, Martine Bourre signe un magnifique poème visuel et monostique sur les premiers pas de la vie, ceux des possibles. Les mots, les pas : un petit mouvement pour le bébé Homme, un grand pas pour la Tendresse. (JNS)

Sara Gavioli – J’ai la bougeotte (Editions Seuil Jeunesse)

Quel drôle de bestiaire et quelle amusante chorégraphie nous propose à chaque page que ce « J’ai la bougeotte » : Peux-tu avancer à reculons comme une écrevisse ? Facile. Pousser un objet avec ta tête comme un chevreau ? Easy. Te rouler en boule comme un hérisson ? Ok. Bouger le cou d’avant en arrière comme un pigeon ? Well…

Dans ce grand livre à jouer, on aime autant les beaux dessins qui mettent en regard l’enfant rieur et la faune variée qui le constitue que son aspect défi, qui donne envie de le laisser trainer au coin de la chambre et l’ouvrir à n’importe quelle page, juste par amusement : regarder un animal, l’imiter, s’amuser à saisir aussi bien l’aspect ludique que les différentes parties de son corps, jouer avec l’adulte, se reconnecter, par le jeu, avec la nature. Alors, cap ou pas cap ? (JNS)

Anne Blanchard, Caroline Leclerc et Simon Bailly – Animaux super papas (editions Milan)

Mon père, ce héros : si dans l’espèce humaine et chez les mammifères dans leur grande majorité, le rôle du père est à définition variable, objet de tous les débats et enjeux de société (alléluia, nous voici dotés, le livre d’Anne Blanchard et Caroline Leclerc (illustré par Simon Bailly), « Animaux super-papas », vient nous rappeler à point nommé la diversité des situations du règne animal, pour mieux interroger, avec ou sans les parents (le livre, plutôt encyclopédique, se destine plutôt aux lecteurs à partir de 6 ans), la place de l’enfant et de chacun dans le couple parental.

Si on surfe avec plaisir du connu hippocampe, seul cas d’animal enceint, au lion faineant et protecteur ou au manchot couveur, on découvre surtout des cas tour à tour étonnants, comme le nandou, cette sorte d’autruche dont le père, après avoir couru jusqu’à une dizaine de femelles à la fois, récolte consciensieuement leurs œuf s puis se charge seul de leur éducation (quand il ne demande pas un coup de plume à un autre papa nandou), ou plus improbables, comme l’escargot marin dont la femelle colle à chaque nouveau mâle les œufs du précédents, ou pire, l’impressionnante grenouille de Darwin, minuscule être dont les bébés grandit tout bonnement dans la bouche  du père !

Sans révéler l’ensemble du panorama, toujours stimulant, parfois amusant (réhaussés par la limpidité rieuse du texte qui accompagne les images) et souvent tendres, on se délectera de la lecon des flamants roses : après un ballet sexy (du flamant co ?) et un accouplement poétique, c’est le père qui se mettra à couver (à tel point que dans les zoos, les pères célib’ ont droit à un œuf en plastique, ou que s’organise un véritable trafic de vol d’œuf entre flamants), avant d’allaiter à tour de rôle avec la maman et de confier tous deux leur bébé à des crèches géantes.

Si proche et si loin, les echos stupéfiants de chacune des études de cas nous invitent à reconsidérer l’unicité de la construction sociale : l’ouvrage, d’ailleurs, comme un clin d’œil, se termine sur une double page consacrée à l’homme, et à ses spécificités, elles aussi parfois purement animales. Papas de toutes espèces, au boulot ! (JNS)

Bastien Contraire – Au contraire (Albin Michel Jeunesse)

On a déjà dit tout l’amour que l’on porte au travail de Bastien Contraire, et à son élégance.
Chose confirmée ici avec un livre au titre amusé, et qui contient tout ce qu’on espère de ludique et de poésie dans la littérature jeunesse.
Son principe est assez simple : à chaque double page cartonnée, un élément et…son contraire. OUVERT/FERME, PROPRE/SALE, SAUVAGE/DOMESTIQUE, etc etc.

Et pour passer de l’un à l’autre, une simple feuille transparente, qui transforme chat, maison, verre, cochon (adieu veau vache).
Dans ce geste assez anodin, il y a toute la poésie du trait de l’auteur, qui poursuit ici sa réflexion sur la puissance poétique de la litote : quand un cochon se salit, c’est certes assez commun et premier degré. Quand un verre se vide, pourquoi pas. Mais quand une maison ferme ou ouvre ses portes ? Quand une même main peut avoir peu ou beaucoup ? Quand la flamme devient, par un tour de passe passe visuel superbe, une glace ? Ou qu’une simple bille devient notre planète perdue dans l’univers ?

Le geste se charge alors de beauté, et d’un éloge à la transmutation, à l’échelle, au changement d’état ou de temps. Dans le simple fait de jouer de ce glissement, le lecteur devient son destinataire et son maitre. Et si, au fond, la véritable vie se situait justement dans cette transparence fluide ?

Un objet superbe, à la poésie infinie. (JNS)

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