Adrien Dénouette -“Jim Carrey l’Amérique démasquée “

Les livres sur les acteurs se confrontent souvent à un écueil – légitime en soi -, celui de la célébration sans recul, compilation d’anecdotes souvent dénuées de réflexions critiques orientant le travail vers l’éloge panégyrique.

Ce n’est pas le cas avec Jim Carrey l’Amérique démasquée, excellent portrait acide et brillant d’un des comédiens les plus importants de ces 30 dernières années. L’angle d’attaque de Adrien Dénouette est subtilement croqué dans la préface signée Eric Judor, admirateur inconditionnel de Carrey, en posant cette question simple :  L’humour est-il parfois touché par la grâce au même titre que les œuvres de Mozart ou les peintures des Van Gogh ?

Yann François on Twitter: "Portant une estime sans limite aux artisans de ce beau projet, je ne peux que vous encourager à le soutenir. Très impatient de découvrir l'ouvrage et les autres

Terriblement humain et même terre à terre, le rire est souvent déconsidéré dans l’art. A partir de cette réflexion qui en soit n’a rien de révolutionnaire, Dénouette a écrit un ouvrage où il commence par mettre Jim Carrey en parallèle avec les grands comiques subversifs du muet de Charles Chaplin à Buster Keaton en passant par les plus méconnus Harold Loyd et Harry Langdon. Au fil d’un ouvrage, concis, lucide et très bien écrit, il remet en perspective la carrière de l’acteur, insistant sur son génie comique allié à sa force de subversion au sein d’une Amérique policée et conservatrice. Les performances de ce toon qui explose le cadre ne sont pas compatibles avec l’industrie hollywoodienne. Plus exactement il en est un reflet déformé, exagérant la culture de la « win » chère aux années Reagan, en la ramenant comme l’écrit très justement Dénouette à « un spectacle de cour d’école où l’on ne se contente ». L’arrogance dégénérée d’Ace Ventura, humiliant gratuitement ses pairs, et la naïveté extrême de Lloyd dans Dumb et Dumber, qui continue à suivre à la lettre les préceptes du rêve américain, sont les figures honteuses d’un système capitaliste et individualiste.  Prenant le contrepied de certaines idées reçues, Dénouette érige en monument culte les films les plus déviants et grotesques de l’acteur, lui attribuant même une forme de paternité, sans dénigrer toutefois l’importance des frères Farrely, les cinéastes de l’entraide et de la solidarité.  Le chef d’œuvre de Carrey serait Ace Ventura en Afrique, (vénéré d’ailleurs par un certain Jean-Luc Godard) où, de tous les plans, il crée un personnage régressif et narcissique, une anomalie figurative sortie de l’imagination d’un comédien venu du stand-up, une sorte d’anti thèse Keanu Reeves, incarnant l’acteur lisse par excellence. Le début de Ace Ventura en Afrique dans le temple bouddhiste est par ailleurs une parodie hilarante de Little Buddha de Bernardo Bertolucci comme l’analyse très justement Dénouette.  L’auteur du livre déplore par ailleurs que la respectabilité de l’acteur soit venue de ses compositions dites sérieuses dans Truman Show ou Eternal Sunshine of the Spotless Mind, balayant le corps élastique, les mimiques insensées de ce “performer” capable de multiplier les expressions en quelques secondes.

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Il compare évidemment son talent à celui de Andy Kaufman qu’il a interprété dans Man on the moon, peut-être son plus grand rôle, alliant génie burlesque et mélancolie déchirante. Jim Carrey ne s’arrête jamais, continue à jouer même lorsque la caméra ne l’observe plus. Il intervient aussi à la télévision et  pour diverses cérémonies, continuant à prolonger son goût pour le jeu imprévisible.

Carrey a été au bout de sa logique et ce n’est pas surprenant s’il s’est retiré progressivement du cinéma à la fin des années 2000, apparaissant épisodiquement dans des seconds rôles pas toujours réfléchis. Le mot d’ordre de Carrey était la destruction du spectacle à l’intérieur du spectacle. Un fois le travail accompli, après une longue dépression, il s’est tourné vers la spiritualité et la peinture laissant à d’autres le soin de le remplacer. Sauf que Carrey est irremplaçable.

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Le livre d’Adrien Dénouette, jamais plombé par ses références, citations de Baudrillard à Deleuze en passant par Tex Avery et Jean-Luc Godard, s’avère passionnant de bout en bout, et même très émouvant, portrait d’un acteur unique, auteur complet de ses premiers films qui a fini par perdre le contrôle, puis saborder volontairement sa carrière.  Et qui donne surtout envie de se replonger dans l’univers cartoonesque des meilleures prestations de l’acteur notamment Dumb et dumber, Fou d’Irène, les deux Ace Ventura, sans oublier The mask, l’un de ses plus gros succès. Les meilleurs livres sur le cinéma sont toujours ceux qui redonnent un désir de redécouvrir ce que l’on croyait connaitre par cœur.

Jim Carrey, L’Amérique démasquée est disponible depuis le 2 décembre aux éditions Façonnage.

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