Drôles de chroniques dans une drôle de période : alors même que nous venons tous de passer un temps infini (en dates comme en sensations) avec nos enfants, l’industrie du livre, elle, clouée au sol par le virus, se voyait à l’arrêt : finie la machine à rêves, adieu nouvelle porte d’évasion vers l’imaginaire. Il fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur et user, encore et encore, les pages des ouvrages déjà en notre possession. Relire une fois de plus les histoires, et pourquoi pas affiner son jugement : celles qui s’épuisent et nous épuisent en quelques jours, celles qui au contraire nous nourrissent et que nous redécouvrons, adultes comme enfants, à chaque nouveau passage, jouant sur le ton des mots, repérant tel nouveau détail passé un peu vite parce qu’habituellement il faut vite vite aller au lit et tu comprends, chéri(e), papa et maman doivent travailler.
Ce temps long a donc été celui de la redécouverte, de soi, de sa relation à son enfant, et de l’importance de rêver. Comme après la pluie succède si ce n’est le beau temps mais une petite éclaircie, nous reprenons ici nos chroniques suspendues, comme le temps, en plein vol (certains des ouvrages ici étant sortis juste avant le confinement, d’autres se voyant reprogrammer, etc), pour essayer de vous offrir, si ce n’est comme nous le nommons patissièrement la crème de la crème, mais des ouvrages précieux, de ceux qui lectures après lectures, coeur contre coeur, nous aideront à tous continuer à ouvrir le monde.

  • Gwendoline Raisson – Emmanuelle Eeckhout – Capucine fait sa valise  (Pastel)

Capucine est une petite fille qui s’ennuie. Elle s’ennuie dans sa maison où son papa télétravaille. Elle s’ennuie parce qu’il ne peut pas jouer avec elle. Bien sûr, elle s’aventure à jouer comme elle l’entend, mais le papa n’a pas la bonne oreille : pas moyen de dessiner sur les murs, de jouer du tambour, de donner des bonbons au chien. Ces contrariétés répétées la désespèrent :
“Tout le monde s’en fiche de moi !”

Fâchée, très fâchée, elle file dans sa chambre comme l’a exigé son papa. Mais derrière la porte claquée, elle décide de faire sa valise et de quitter sa maison nulle. Elle a décidé de partir en Afrique.
Cette histoire d’amour filial entre un père et sa petite fille nous fait sourire dès les premières pages. Avec le dessin représentant des personnages de manière expressive et attachante et les mots impeccablement choisis, on s’amuse. Dès que le dialogue s’amorce vraiment entre le père et sa fille, on rit franchement. Et puis on est attendri. Il ne nous échappe pas que la petite fille, comme toutes les petites filles, dispose d’un arsenal de séduction phénoménalement efficace pour retenir l’attention. On comprend bien aussi qu’à cet âge-là, il n’y a pas d’intention de séduire. Le charme des jeunes enfants est précisément logé dans leur indifférence à plaire à l’adulte. Le langage, dans sa spontanéité la plus pure, tisse un lien affectif d’une grande force. Ici, il n’en finit pas de se déployer, il est porté avec bonheur par les images qu’il fait naître : les illustrations nous transportent dans un surréalisme hilarant. Les expressions des visages et des corps sont d’une justesse jubilatoire. Bref, avec ce délicieux album, on croit saisir de quoi est fait une relation père/fille, ce lien passionnel. On croit comprendre comment un parent tombe sous le charme de son enfant causeur. Oui, on croit avoir percé le mystère – un tout petit peu. Surtout – signe qu’on ne s’en remet jamais vraiment, après la lecture du livre, on a envie de replonger dans son enfance, envie de s’immerger dans ces douceurs essentielles. Quand elle n’a pas été toute rose on éprouve une nostalgie mordante, un manque insurmontable. (P.V.)

 

  • Vilborg Dagbjartsdóttir et Sigridur Björnsdóttir – Alli Nalli et la lune (BNF / Albin Michel Jeunesse)

C’est en premier regard à Matisse que l’on pense lorsque l’on feuillette l’épure de ces six doubles feuillets à l’imposant format et au papier épais, Alli Nalli et la lune, qui raconte, en quelques ronds et formes imprimés en 4 tons directs (jaune, bleu, rouge et noir) une belle histoire : celle du cycle de la Lune qui, bien mince, se voit offrir chaque soir la soupe que Nalli refuse. Au bout de quelques jours, la voila ronde. Mais Nalli craque, et la lune mincit à nouveau.
Eblouissant de beauté, ce conte pour enfants, pépite islandaise méconnue éditée à Reykjavik pour la première fois en 1959 et traduit pour la première fois en France grâce à la BNF et Albin Michel, ouvre à la poésie la plus totale par la simplicité de ses papiers découpés, dont la relation texte se veut aussi explicite qu’ambigüe : quel est donc ce rond ? La tête de Nalli ou un morceau de lune ? Et cette marmite représentée cette fois-ci aux anses évidées, ne serait-ce pas la robe de la maman plutôt ?

Puisant dans les deux faces d’une même pièce, celle d’un conte « classique » et traditionnel (avec morale à la clef) par le texte et expérimentation plastique, Alli Nalli et la lune apparait comme une sublime synthèse dynamique de deux tentations. Et au-delà du rêve enfantin, il conte ainsi, pour les plus grands et comme le souligne bien l’excellente postface qui accompagne le texte, tout un mouvement d’avant-garde qui, blessé par l’invraisemblance de l’horreur de la seconde guerre mondiale, se tourna vers sa propre progéniture et offrit des exemples stupéfiants de recherches graphiques dans le livre pour enfants. Pas étonnant alors de savoir (même si la réduire à cela serait lui faire le déshonneur d’un machisme mal placé) que dans l’ombre de l’illustratrice Sigdur Björnsdottir, bien que non crédité à l’ouvrage, rôde la présence de son époux d’alors, Dieter Roth, qui deviendra quelques années plus tard l’une des figures majeures de l’art contemporain notamment par son travail de peintre au cœur du mouvement Fluxus.

Réflexion poétique sur le temps et l’espace autant que sur l’objet (même s’il est ici relié de manière plus classique, (la première édition était reliée en spirale, permettant de poser le livre debout comme une étoile), la couleur et l’espace de la feuille, ce petit laboratoire des formes, bijou précieux d’une modernité impressionnante et émouvante se manipule avec délicatesse et grâce : il « s’ouvre », autant qu’il nous ouvre. (J.N.S.)

 

  • Marie-Anne Abesdris –  Vol d’été  (Moucheron – L’Ecole des Loisirs)

C’est l’histoire d’un petit garçon qui part en vacances. Tout commence à la fin de l’école, quand la cloche sonne une ultime fois pour annoncer les vacances d’été. Le petit garçon, dont on ne connaît pas le prénom, passe une dernière nuit dans son lit avant le départ pour les grandes vacances. Il est anxieux, et nous aussi. Parce qu’avec ce dessin de l’enfant couché dans son lit, qui se projette, les yeux grands ouverts dans sa journée de demain, “sa longue route” à faire comme il dit, devient tout à coup extrêmement visuelle et centrale. On se remémore nos vacances à nous. Puis on prend conscience que notre prochain départ en vacances deviendra un souvenir d’enfance, un souvenir pour nos petits. Alors on décide qu’on y mettra les formes.

Le stress du départ est rendu non seulement par les mots, mais aussi par l’encre diluée qui habille les murs et les draps. C’est la seule fois qu’elle est utilisée dans le petit album. Le lendemain, la voiture jaune quitte la maison. On sait que c’est le Papa qui conduit, le texte le dit, mais on ne sait pas si la Maman est du voyage. On ne sait pas non plus à quoi ressemblent les parents, on ne les voit jamais dessinés. Ceci a pour effet de mettre au jour l’individualité du petit garçon. Avec ses impressions, ses sensations, ses émotions, sa vie se scinde tout à coup de celle des parents : sa capacité d’autonomie se dessine, l’enfant est une personne. Cette évidence arrive doucement sans qu’on s’en aperçoive vraiment – comme dans la vie. La suite de l’histoire suit son fil, et on peut dire qu’il est bleu, comme la guirlande d’oiseaux bleus qui semblent ne jamais cesser, tout au long des pages, de tisser un lien entre la maison, le familier, le beau. Tout est lié et relié. Ce petit livre aux dessins délicats et sensibles est une caresse, une brise parfumée, un transport lumineux. (P.V.)

 

  • Thierry Dedieu – Petit escargot (Seuil Jeunesse)

    Coup de projecteur, une fois n’est pas coutume, non pas sur un unique album, mais sur une série, déjà riche : celle offerte par Thierry Dedieu aux tout tout tout petits (dès le plus jeune âge et même les tous premiers mois), pour lesquels on peine parfois à imaginer par où commencer.
Par où ? Mais par tout, nous répond Dedieu : comptine (comme ici), poésie ou fable (Le corbeau et le renard), mathématiques (la table de deux, le théorème de Pythagore), théâtre (la tirade du nez), jeu de mots à la limite de l’exercice de diction (pinicho, ou tas de riz, tas de rats) ou même recette de cuisine (la recette des crêpes).
Si certains ouvrages brillent plus que d’autres (notamment dans leur rapport à l’image), il n’y en a pas de bon ou de mauvais, il n’y a que des mots, des sons, et c’est leur variété qui va éveiller l’oreille du petit pour son futur (et ce n’est pas l’auteur de ces lignes, qui, perdu dans ses premiers choix, ne remerciera jamais assez l’étrange proposition d’une libraire jeunesse au nom de Chat, qui lui mit, avant les Dedieu, un recueil de poèmes dans les mains (« déjà on commence par ca ») aujourd’hui bien usé, dira le contraire). C’est la variation des sons de papa ou maman, leur manière de réciter ou au contraire d’habiter le récit, de manipuler ces grandes fresques, qui va faire naitre le plaisir.
Le langage, avant tout, dans cette élégante variation qui fait feu de tout bois (de toute voix ?) dans des grands formats cartonnés proche du A3 (facilement manipulable par bébé) et rehaussés d’illustrations en noir et blanc (pour les tout-petits qui ne distinguent pas encore la couleur) amusantes ou rêveuses.

Une tour de Babel pour bébés, développée avec des spécialistes de la petite enfance, et dont, expérience à l’appui et bébé rêvant devant Pythagore ou salivant des crêpes quand il ne chantonne pas le petit escargot et sa maisonnette un peu plus grand, on ne peut que valider la conclusion : « bon nombre d’idées reçues risquent de tomber ». (J.N.S.)

 

  • Yuichi Kasano – Petit rocher (l’Ecole des loisirs)

Sans doute est-ce une notion si précieuse (et qui le deviendra à l’avenir d’autant plus) qu’elle semble courir de sélection en sélection : l’apprentissage du temps.
Soit ici une journée ordinaire, celle d’un petit rocher plat, au bord d’une rivière : une libellule arrive, puis quelques étourneaux. Une grenouille, vite chassée par le pêcheur qui laissera, l’air de rien, sa place au héron qui fera les même gestes, puis à quelques tortues et une famille qui s’ébroue joyeusement. Le soleil se couche, et la nuit n’emporte pas les visiteurs, plus discrets. A la dernière page, le jour se lève : qui viendra visiter petit rocher en premier ?

Jolie idée que de choisir, de tous les « personnages », le plus immuable : ainsi la Nature va et vient, les Hommes comme animaux, unis dans un même geste, celui du temps et de la poésie, que rien ne pourra bousculer. Si on peut être sensible aux traits très manga ligne claire des dessins, qui auraient pu offrir matière à plus de rêverie, on s’offrira avec un souffle doux ce lent vagabondage immobile. Demain, tout recommencera, pour le petit enfant comme pour le petit caillou, et tout sera nouveau et presque pareil : ainsi s’écoule la vie, comme une rivière rassurante et clapotant doucement. (J.N.S.)

 

  • Raphaël Martin, Guillaume Plantevin –  Animaux Super-Héros, l’intégrale (La Martinière Jeunesse) A partir de 7 ans

Voici un livre prodigieux. En 136 pages, il nous présente pas moins de 60 animaux par ce qui les caractérise le mieux. Super-Héros, dit le titre ? C’est encore mieux que ça. On apprend en gros titres précédents des explications claires et brèves que la coccinelle a pour repas favori : les pucerons ! Et qu’elle naît dans une feuille envahie de pucerons, où elle commence à les dévorer dès son plus jeune âge. Elle vit 1 à 2 ans, elle en mange donc des milliers, à raison de 150 par jour. C’est son super-pouvoir, avis aux jardiniers ! On apprend aussi qu’une fois adulte, elle a très peu de prédateurs. On l’appelle “La bête à bon Dieu”, ou “Poulette de la Madone” ou “Scarabée du Seigneur”, cela dépend des pays. On dit qu’elle aurait sauvé un innocent condamné à mort !

Et c’est ainsi pour chaque animal. Ce livre documentaire est une bonne surprise. Tant par la somme d’informations inattendues qu’il recèle, que par l’efficacité réaliste et épurée des illustrations.

Réalisées sur ordinateur, probablement à partir de photos agrandies, elles vont directement à l’essentiel, à la manière de gravures sur bois ou lino. Les couleurs ne sont pas nuancées, juste choisies dans un palette faite pour l’aplat et la synthétisation. Avec son impression sur papier mat, ses images en plan rapproché, son texte didactique en même temps que ludique, cet ouvrage documentaire donne la sensation d’immersion immédiate dans la nature et la connaissance. (P.V.)

 

  • Laura Bunting, Philip Bunting – Encore une histoire d’ours (Kaléidoscope)

Pépite d’humour au milieu du sérieux qui gouverne parfois cette crème de la crème : Savez-vous combien il y a de contes avec des ours ? La réponse est « trop », pour le personnage de cette hilarante histoire, bien décidé à prouver par A+B à l’auteur/conteur qu’il y en a marre, basta : « Qu’est-ce qui vous plait tant dans les histoires d’ours ? On est souvent gloutons, grognons, paresseux et un peu féroces. On est épuisés ! On en a assez de faire tout le boulot ! »

S’engage alors avec l’auteur un bras de fer tour à tour moqueur (il lui suffit d’écrire « l’ours vêtu d’un tutu rose » pour le ridiculiser par le dessin) puis complètement sadique (bouillie brulante, nid d’abeille, baiser forcé à une grenouille, voire pire :

« Les enfants pleurèrent à chaudes larmes quand ils comprirent que leur personnage préféré n’était rien qu’un sale égoïste » (tenant en main le livre lui-même)), jusqu’à ce que l’ours grognon rende les armes : il va trouver ses remplaçants.

Et c’est alors que le livre redémarre, sur une galerie loufoque d’animaux improbables et tous refusés mais… chut, ne gâchons pas le plaisir de la découverte de cet ouvrage désopilant et magnifiquement illustré d’ours expressifs ou de grenouilles frustrées, et qui fera autant mourir de rire les adultes pour son humour méta (le livre qui se révolte contre son auteur et la pantomime du duo-duel auteur-créature, qui peut donner lieu à mille variations théâtrales à voix haute) que les enfants pour son défilé burlesque et rebondissant, lancé à cent à l’heure et se réinventant page après page, jusqu’à sa conclusion en clin d’œil, apaisée et rigolarde, et qui donne envie de le relire, encore et encore, le sourire aux lèvres cette grande farce sur le libre-arbitre et les tropes usés de certains contes. (J.N.S.)

 

  • Serge Marquis et Gilles Rapaport – Papa (La Martinière Jeunesse)

Douloureux mais nécessaire sujet auquel s’attaque Papa, le premier livre jeunesse de Serge Marquis, et qui démarre par ces mots : « Si, en ce moment, j’avais cinq ans, je poserais une question à répétition : – Où il est, papa ? Et si j’avais cinq ans, j’aimerais qu’on m’offre une réponse honnête -parfaitement honnête-, je ne voudrais pas qu’on me raconte n’importe quoi, pas maintenant, surtout pas en ce moment. »
Démarre alors pour l’enfant, alter-ego de l’auteur (qui a perdu son père, découvre-t-on en dernière page, le 26 Octobre 2018), une traversée poétique, non des étapes du deuil, mais du souvenir : ton papa est dans l’Amour.
Chercher les mots justes et tendres sur ce qui ne peut se dire, ne peut se concevoir clairement, c’est le pari de ce troublant et émouvant dialogue, qui, plutôt qu’attaquer la question du deuil par la face Nord, celle du corps, de son absence, de cette interruption impossible à saisir, préfère offrir un axe quasi solaire à ce moment de larmes : celui qui part nous a offert plus que tout, un héritage. Des valeurs, des moments, et plus encore des souvenirs.
Et à chaque fois qu’on voudra s’en rapprocher, l’âme, le deuil et les souvenirs se trouvent si proches : il suffit de réactiver cela pour trouver la force de recommencer à marcher, soi-même dans l’Amour. Mieux : oser, avant tout, le dire, aimer et le formuler, transmettre ses souvenirs et la joie d’être en vie, au milieu de ce monde qui change sans cesse.

Sans naïveté excessive ni obscénité (on relèvera peut-être toutefois un peu l’âge conseillé au delà des 5 ans), Serge Marquis, accompagné des dessins épurés (pour ne pas écraser la force du texte), offre une variation souvent bouleversante et pleine de douceur au milieu d’un instant de violence, et qui s’adresse tout autant à l’enfant qu’à l’adulte, qui oublie parfois, par pudeur ou par manque, qu’un « je t’aime » est la plus belle des résiliences. (J.N.S.)

 

  • Rosalinde Bonnet – La fée sous mon lit (Didier Jeunesse) 3 – 5 ans

C’est l’histoire d’un petit garçon dessiné comme une petite fille, qui doit remplacer une fée enrhumée au pied levé. On ne sait pas comment s’appelle le petit garçon, parce qu’il est le narrateur de son aventure. Dans son exercice de remplacement de la fée, ce qui lui tient à coeur, c’est de s’appliquer à ressembler à la fée, en s’appliquant à être tout aussi :
– serviable
– généreux
– créatif
– futé
– charmant
– magicien
etc.
que la fée.

Dans la maison du petit garçon, il y a une multitude de créatures invisibles, étranges, voire monstrueuses, qui y vivent. Chacune a ses demandes et exigences particulières, ce qui permet au petit garçon-fée de faire une grande démonstration de ses talents et de son imagination. Ceux-ci explosent comme une fête dans la page pliée en vis à vis, comme cachée, que le lecteur doit déplier pour découvrir la transformation et le tour de passe-passe… Enfin, disons tout de même que le mot “passe-passe” est un peu grand pour ce livre, qui se voit légèrement débordé par son sage listage de qualités. Et puis le texte est peu lisible dans sa petite police de caractère tarabiscotée, à la fois élancée et étroite. Si le texte de l’album ne tourne pas la tête, par sa forme et son contenu, le dessin, lui, est inventif et loufoque. On pense à Quentin Blake, forcément. Des traits effilés au feutre noir, ou peut-être à l’encre, des zones colorées par-dessus, et surtout des personnages joliment expressifs, croqués avec beaucoup de liberté. Les petits chercheront sans doute les détails minuscules, comme le chien, fidèle compagnon, représenté dans toutes les situations. La couverture de l’album est très solidement cartonnée, mais le papier des pages à tourner est plutôt mince. On a compris, voilà un livre à partager, un livre dont la lecture se fera avec un adulte. (P.V.)

 

  • Issa Watanabe – Migrants (La joie de lire)

C’est un livre pétrifiant et glaçant que nous offre Issa Watanabe, dans son titre limpide : migrants. Soit un groupe disparate d’animaux, rhinocéros fatigué, jeune écureuil fringuant, lion digne ou grenouille ébahi : une arche de Noé moderne, guidée par un drôle de personnage qui tient autant du passeur que de l’incarnation de la Mort.
Au fil de scènes d’un noir de jais sur traits gris, c’est toute la traversée des migrants modernes contées comme une fable de la Fontaine désespérée, dans un silence assourdissant qui est peut-être le nôtre : les préparatifs, ce que l’on laisse derrière, la course vers l’embarcation de fortune, ceux qui mourront, même, et à qui on dit adieu avec dignité, les pays colorés qui refusent, les campements de fortune et les doudous qu’on serre contre soi. Puis enfin, un arbre de couleur et le premier sourire de Terre Promise. Juifs errants depuis toujours, étrangers résidents de la Terre, arrivés enfin en Terre de Cocagne ?
La littérature jeunesse peut-elle tout dire ? Oui, répond Watanabe dans cet ouvrage douloureux. Elle le doit. Par anthropormophisme comme par décalé poétique parfois proche de l’art naïf, rejouer les grands enjeux du monde, pour ne pas taire sa douleur comme pour essayer de le rendre meilleur.

Les enfants ne sont pas bêtes, ils voient ces images à la TV, ils voient le petit Aylan sur la plage turque, les camps sur les îles grecques, la violence des déplacements, les frontières débordées et Frontex qui ouvre le feu grâce à nos impôts. Ils subissent, et ils en hériteront.
A la littérature alors, par l’accompagnement du parent (et il faudra bien cet accompagnement pour ce livre à réserver toutefois aux plus grands, tant la lecture peut être un choc, sans doute plus immense encore pour l’adulte corrompu par sa propre culpabilité de ne rien faire auquel ce silence renvoie aussi), d’essayer de les aider, si ce n’est à comprendre, au moins à traduire leur ressenti.
C’est peu dire que ce livre, hanté, y parvient : chaque personnage semble y posséder son caractère propre, chaque tableau, qui fait ressentir l’arrachement morbide du déracinement, résonner des moments clefs, voire historiques, d’une traversée des limbes, forçant le regard à s’arrêter et à détailler chacune de ces fresques de silence.
On en sort tout à la fois abasourdi et éreinté, mais avec le sentiment d’une grande œuvre, de celles qui ont la force d’une homélie désespérée et d’un miserere en plein requiem : « Migrants, réfugiés, déplacés, bombardés, apeurés, violentés, affamés, exilés, rescapés, noyés, sans-papiers, apatrides, disparus… Silence. » (J.N.S.)

 

  • Oliver Jeffers – Le destin de Fausto (Kaléidoscope)

Ce qu’on sait de Faust, dont la légende n’a cessé d’évoluer au fil des siècles, c’est qu’il vivait en Allemagne, et qu’il était considéré comme un personnage suspect à la morale douteuse. L’Histoire le désigne tour à tour charlatan, astrologue, sorcier, etc. On lui reconnaît tant de pouvoirs magiques et de prodiges mystérieux que l’homme finit par affoler son monde. A la fin de sa vie, parce que sa renommée est devenue très grande, un biographe anonyme, pour expliquer ses immenses pouvoirs, écrit que Faust s’est associé avec le diable. Il annonce que “sa mort fut terrible (bien qu’on n’en sache rien), comme est terrible la mort de tout chrétien tenté de pactiser avec l’enfer”.

Aujourd’hui, le Faust d’Oliver Jeffers est devenu un homme tout simplement riche. Et sot. Pour ne pas dire abruti. C’est bien connu, tout homme puissant et riche ne saurait être, de nos jours, qu’un affreux personnage, semant sur son passage des raz de marée d’envie, de haine et de mépris. Notre Faust contemporain s’en va donc un beau matin faire l’inventaire de tous ses biens. Du haut de sa superbe et de son insolence, il défie tout, de la petite fleur qu’il cueille pour la coller à sa boutonnière, à la montagne. Une montagne cédant sous la menace de la colère du grand homme malfaisant. Une montagne qui pensait “s’appartenir”, mais qui renonce à son innocente propriété pour se déclarer propriété du propriétaire.

Fausto, rempli d’orgueil et de concupiscence, continue à vouloir tout posséder. Mais devant l’océan, il rencontre un problème. Son incapacité à se sentir petit ? Son incapacité à réfléchir ? Son incapacité à fléchir ? Toujours est-il que l’homme va mettre sa vie en danger sans même s’en apercevoir. Évidemment, la version de Faust par Oliver Jeffers est un plaisir pour les yeux. Ses illustrations, faites de grandes tirades d’acrylique et d’encre, ont le panache d’un Cyrano. La sobriété spectaculaire de sa palette, boutonnée ici et là par une discrète vibration rose ou orange fluo. Le ciré jaune fluo, dont Fausto s’habille pour “prendre” la mer, est coupé d’un trait de crayon comme chez le couturier. Comme d’habitude, on est médusé par tant d’efficacité avec si peu de moyens. Les plans sont dessinés de face, comme au théâtre. Car pourquoi, diable, compliquer avec de la perspective et des vues aériennes, quand le frontal doit être asséné sans amorti ? Et paf, prends ça dans ta face. (P.V.)

 

 

Et aussi…

 

  • Carl Norac et Magali Le Huche – La terrible histoire de Petit Biscuit (Sarbacane)

Drôle de vie que celle d’un biscuit : à peine né, emballé c’est pesé, déjà croqué. Munchy, de la pâtisserie de luxe Munch, est bien décidé à vivre sa meilleure vie : ni une ni deux, il prend les jambes à son pâton et fuit dès la première porte ouverte, en compagnie d’un Saint-Nicolas en chocolat dont il espère faire un ami pour la vie et qui finira, en moins de deux secondes, écrasé par une traitresse botte de client.
Ce n’est pas la dernière des péripéties et des deuils chocolatés que devra vivre le craquant biscuit, dans le délicieux goûter que nous offrent les éditions Sarbacane avec ce « La terrible histoire de Petit Biscuit ». Il tombera amoureux d’une tendre madeleine, essayera d’échapper à une sorcière mémé, rencontrera des compagnons d’infortune plus bas de gamme et bien secs, mais chut, n’en dévoilons pas trop de cette épopée à hauteur de pâtisseries, qui finira dans le gourmand.

L’histoire, sous son apprêt créatif et sa bonne idée initiale, tire un peu à la ligne (notre mauvais esprit dirait que l’auteur tartine un peu), et les aventures s’enchainent sans grande tension au-delà des élans amusants que ce fil pâtissier permet (le biscuit trop sec aux gros biscotos, survivor des visites successives, les bonbons fluos qui éclairent la boite ou le chocolat qui fond sous l’effort ou des phrases comme « si on s’échappe, ne jamais dire « je me casse »), et si on sourit souvent de ses saillies, on suit sans grand emportement mais sans déplaisir cette succession faussement macabre et amusée de morts farinées, qui enchaine ses pistes narratives sans vraiment s’attacher (l’histoire d’amour, à peine ébauchée, la page du conte, improbable pas de côté) malgré un final très finement bien vu. Mais l’album, magnifique visuellement, tire toute sa force de son univers graphique à croquer, qui lorgne du côté fabuleux et gothique d’un Quentin Blake, teinté de roses, bruns et jaunes faussement désuet et intemporel, véritable bonbonnière pour les yeux. A déguster, paisiblement, un après-midi de thé. (J.N.S.)

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